‹ L'Écho de la jeune France (volume 2)Chapitre 64 sur 82 · OO^M · texte numérisé non relu

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NOUVELLE PROVE>ÇALE (l).

La petite ville de Digne est si étroitement resserrée dans un triangle de montagnes, que l'on ne sait, en y entrant , comment l'on pourra passer outre ; mais, un peu au-dessus, le sentier qui conduit vers les Hautes-Alpes se partage, et le pic dont il sillonne les rampes présente dans sa coupe abrupte l'aspect d'un promontoire.

C'est à une demi-lieue, à droite, dans le flanc même de cette haute montagne, qu'existe un établissement thermal , dont les eaux ne seraient pas moins renommées en Provence que celles de Gréoux , si depuis long-temps il n'était pas de mode d'aller à ces dernières, qui ont l'avantage de n'être qu'à une courte distance d'Aix et de Marseille.

Plusieurssources d'une abondance intarissable jaillissent dcsentrailles de la terre à travers un nuage sulfureux, et leur chaleur est telle qu'il est nécessaire de la modifier par une longue évaporation dans de vastes baignoires de granit; les étuves, surtout, n'ont rien à envier à Cauteretz et à Barèges; elles forment deux grottes profondes dont la températurc, bien que de degré différent, est assez élevée pour que la sueur ruisselle à l'instant d'un front glacé par la maladie.

(l) Tirée d'un ouvrage inédit.

Peu de sites réunissent plus de beautés sauvages, plus de contrastes gracieux : l'homme trouvant tout fait dans cette magnifique solitude, ?^Vst contenté d'aligner quelques maronniers sur une promenade et de dessiner quelques allées sur les pentes voisines ; mais il a eu la sagesse de ne pas employer l'art à gâter la nature, et ses soins se bornent encore à peu prés à recueillir les dons qui lui sont si libéralement offerts. D'un côté, c'est une muraille gigantesque dont le sommet incliné semble prêt à écraser dans sa chute l'humble maison bâtie à ses pieds ; de l'autre, c'est un torrent qui se précipite de cascade en cascade et dont les eaux neigeuses roulent à grand bruit vers la Durance ; partout la végétation se montre active et forte; elle couvre toutes les cimes environnantes d'une verdure perpétuelle et va développer jusqu'aux germes perdus dans les fentes des rochers ; on voit çà et là de jeunes arbustes entourés de touffes d'herbe ou de mousse se dresser avec vigueur vers le ciel, tandis que leurs racines s'allongent sur des pierres nues et en retombent comme une chevelure de lianes.

En présence de tant de grandeur et de richesse, il serait difficile à une maison de douleurs, qui n'est peuplée que de malades et de pauvres, de ne pas paraître aussi petite que misérable ; et, en effet, on regrette de ne trouver que la physionomie d'un hôpital à un édifice dont la place seule exigeait , pour l'harmonie du tableau, et des proportions plus larges et des formes plus élégantes; mais ce qui attriste bien autrement, c'est lorsqu'on pénétre dans l'intérieur et que l'œil s'arrête sur ces infortunés qui passent de longues heures à gémir et qui ne s'adressent la parole que pour s'entretenir de leurs maux. Il y a là des patres, des chevriers, des bûcherons, des artisans, des militaires; lou tes les professions qui travaillent ou qui souffrent le plus semblent réunies; cependant la plainte y est égoïste comme partout; elle demande des consolations et n'en donne pas; et puis, si les rangs sont confondus, il n'en est pas de même des esprits ; la triste égalité des douleurs les rapproche inutilement; jusque dans les eaux communes de la piscine, l'homme qui pense demeure séparé de celui qui n'est organisé que pour sentir ; et combien n'est-il pas à plaindre, lorsque rien ne parle à son intelligence ou à son cœur! Plus la foule qui l'entoure est serrée , plus le vide qu'il y trou^ e est effrayant ; nulle oreille qui l'entende, nulle bouche qui lui réponde; mais qu'est-ce donc si les secours du ciel ne suppléent pas pour lui à ceux de la terre!... Oh!

alors, son isolement est complet; c'est le morne silence de l'abanc'on, et il est impossible que son ame, forcée de se replier toute entière sur elle-même, ne devienne pas plus malade que son corps.

Telle était, il y a peu d'années, la déplorable situation d'un vieil officier d'infanterie qui était venu demander aux bains des Alpes un soulagement qu'il n'avait pu obtenir des eaux des Pyrénées; tout concourait à aigrir le noir chagrin qui le tourmentait; sa carrière n'avait pas été heureuse ; des blessures et une longue captivité en avaient arrêté le cours; lieutenant et décoré avant vingt ans, il s'était retiré à cinquante avec le simple grade de capitaine; parens, amis^ femme, il avait successivement tout perdu; il ne lui restait qu'un fils, encore enfant, qu'il avait placé dans un collège et qu'il destinait à suivre aussi la carrière militaire, moins pour se rattacher à la vie en essavant avec un autre lui-même de prendre une noble revanche sur le sort, que parce qu'à ses yeux, il n'y a\ ait rien au-dessus du métier des armes.

Sans illusions, sans espérances , qu'attendre de l'avenir ? rien ; on ne vit que dans les douleurs du présent, et tout les aggrave.

(( Mes béquilles ne me soutiennent pas, elles me tuent , » répétait sans cesse le malheureux oflîcier au médecin de l'établissement, et celui-ci qui savait le comprendre, se contentait de lui répondre avec douceur : « Ces béquilles qui vous pèsent tant iront rejoindre, dès que vous le voudrez , toutes celles qui sont suspendues à la muraille de l'oratoire ; je ne peux rien sans vous ; calmez l'ame , guérissez là , et je me charge du reste. »

Calmer son ame? la guérir?... il l'aurait vainement essayé; pendant plus de quarante ans, cet homme n'avait eu foi qu'en son èpée, et son épée l'avait trompé ; il ne croyait plus à rien , si ce n'est à la mort, seul remède que lui présentât son désespoir ; mais la tète la plus troublée, tant qu'il lui reste encore une lueur de raison, n'aborde pas sans cfiroi la pensée du suicide; le doute du néant a aussi ses terreurs comme le doute de la divinité, et Ihomme que n'entraîne pas l'étourdissement d'un vertige, se demande toujours en mesurant l'abîme d"uu œil inquiet : où serai-je demain ?...

Le vieux capitaine luttait depuis long-temps avec lui-même sans pouvoir s'expliquer une résistance qu'il regardait presque comme une lâcheté, lorsqu'un soir où il souffrait plus que de coutume, il vit passer trois jeunes soldats qui allaient rejoindre leur corps en chantant.

i( Comme ils marchent, s'écria-t-il, sont-ils heureux ! Qui dirait que c'est dans ce même chemin que j'ai fait cinq étapes en une journée au retour de l'ile d'Elbe; tout me souriait alors; j'avais été fidèle au malheur et a l'exil ; je voyais des épaulettes de colonel étinceler devant moi , et je doublais gaimcnt le pas... Au bout de la route, j'ai trouvé Waterloo et un biscayen qui m'a labouré les deux jambes. Adieu gloire et fortune ; tous mes rêves se sont évanouis à l'ambulance ; depuis, je n'ai cessé de languir, de me traîner;... et dire que ce sera toujours de même, que je n'aurai aucun repos, aucun soulagement!... Oli! c'est trop de patience, il faut en finir ; allons, allons, lorsque tant de femmes ont le courage de se tuer, est-ce à moi, vieille moustache, d'être plus faible qu'elles ; un coup de pistolet dans la tête, et je ne souffrirai plus!... ))

En s'excitant ainsi par le sentiment qui dominait dans son cœur de soldat, il s'achemina le plus rapidement qu'il put vers les bains ; dans sa précipitation, il fit une chute sur des pierres roulantes, et les éclats de rire d'un groupe de fumeurs qui se tenaient à la porte de l'établissement achevèrent de l'exaspérer. Dès qu'il fut arrivé h sa chambre, il se débarrassa de ses béquilles avec colère et ouvrit brusquement le tiroir où étaient renfermés ses pistolets ; mais la dernière lettre de son fils était sur la table, elle frappa ses regards ; il la prit, il la relut, et des larmes roulèrent dans ses yeux. Pauvre enfant! il espérait, lui ! il songeait à l'avenir! il parlait à son père du bonheur de le revoir bientôt; il avait compté tous les jours qui s'étaient écoulés depuis son départ ; il comptait tous ceux qui devaient s'écouler encore jusqu'à son retour.

Long-temps indécis et sans mouvement, le capitaine finit par se laisser tomber dans un fauteuil ; ses idées étaient confuses ; tour à tour il s'accusait d'étouffer le cri de la nature et il se reprochait de l'écouler avec trop de faiblesse ; dans ce désordre tumultueux , il se sentit saisi d'un étrange scrupule ; déterminé à s'arracher la vie, il craignit de léguer à son fils un exemple funeste, et pour prévenir ce danger, il résolut de déguiser sa mort sous les apparences d'un accident. Ce parti une fois adopté, il passa le reste de la nuit à écrire à l'enfant qu'il allait abandonner; dans ce dernier entretien , qu'il prolongea involontairement au-delà des bornes ordinaires, il eut souvent à se faire violence pour ne pas se trahir; cependant, après avoir écrit le mot adieu, ce

mot et si triste et si doux, que le cœur dans ses instincts d'espérance et de foi fait venir de lui-même sous toutes les plumes comme sur toutes les lèvres, il s'arrêta, demeura un instant pensif et se hâta de fermer sa lettre qu'il remit, comme d'habitude, au messager des bains chargé du service de la poste.

A la pointe du jour, il gravit la montagne par le sentier tracé à la gauche de l'établissement; la route de ce côté est plus longue que pénible ; il tourna comme dans les sinuosités d un labyrinthe à travers les bouquets de chèvre-feuille épars sur la bruyère , et plus loin il fit halte pour reprendre haleine sous des cytises humides de rosée. Aucune matinée de mai n'avait encore été aussi fraîche et aussi belle ; les parfums qui s'exhalaient à chaque pas du romarin, du muguet sauvage , de l'aubépine et des fraises de bois semblaient s'adoucir en se mêlant ; et le feuillage prinlanier, cette harpe mélodieuse des brises, accompagnait de ses doux frémissemens les chants d'allégresse des oiseaux. Tout cela préoccupe, tout cela émeut lorsqu'on va mourir ! il y a dans tout cela des voix intimes qui parlent plus à l'ame qu'aux sens ; c'est la vie de la terre avec tous ses prestiges , tous ses enchantemens, toute sa pureté; et dans ses images saisissantes n'y a-t-il pas quelque révélation sublime? L'air des hauts lieux ne pénètre-t-il point jusques au cœur? N'est-on pas, enfin, bien près de concevoir la vie du ciel, quand il semble déjà qu'on la voie et qu'on l'entende ?...

Le vieil officier, dont la tête se dégageait par degrés et qui sentait son sang se rafraîchir, accéléra sa marche pour atteindre la cime de la montagne ; parvenu au point le plus élevé, il s'avança de rocher en rocher jusqu'au bloc isolé qui forme la dernière saillie du promontoire, et quand il l'eut escaladé en s'aidant avec effort de ses béquilles, au risque de rouler dans le précipice : « Enfin, dit-il, me voici au terme du voyage; on prétend que d'ici au fond du ravin il y a 200 toises, c'est plus qu'il ne faut : encore un pas, un seul, et j'ai achevé de vivre!... Achevé de vivre? est-il vrai? en suis-je bien certain?... Quand j'étais jeune , n'ai-je pas cru à une autre vie ?.. . Oui , les prêtres m'avaient enseigné l'Évangile et toutes leurs superstitions ; mais depuis, n'en ai-je pas ri mille fois? Dans combien d'églises n'ai-je pas bivouaqué? Dans combien de calices n'ai-je pas bu? Moi, ancien adjudant à ce corps de Championnet, qui chassa le pape de Rome, qu'ai-je à faire de mes idées de première communion? serait-ce le moment d'y revenir lorsque

je touche h ma délivrance?... Non, non, pas de f lîblcsse d'écolier: en avant! »

m en raisonnant ainsi, il lança une de ses béquilles dans l'abîme ; ce ne fut que plusieurs secondes après que l'écho du vallon lui renvoya un faible bruit ; tirant alors froidement sa montre pour calculer la durée de la chute, il jeta l'autre béquille; c'en était fait, il n'avait plus aucun moyen de retour ; quand bien même un cri de détresse lui aurait échappé, la montagne était déserte ; aucun être humain ne pouvait l'attendre ; il fallait donc renoncer à être secouru, il fallait mourir \ la seule option qui lui restât était entre une lente agonie ou une mort immédiate.

Soudain, toutes les cloches de Digne s'ébranlent à la fois et des chants religieux retentissent dans le lointain. Il écoute, il regarde, c'est une immense procession qui sort de la ville, croix et bannière en tête ; il la voit avec surprise s'étendre dans le creux de la vallée, franchir le torrent des Dourbes sur des planches mobiles et gagner le pied de la montagne où elle se déroule comme une écharpe nuancée des plus vives couleurs ; bientôt il distingue des pénitens blancs qui portent sur un brancard un buste resplendissant d'or; leurs voix mâles arrivent jusqu'à lui, et il ne tarde pas à les voir s'approcher en bon ordre, la sueur sur le front ; le porte-croix marche nu-pieds comme au calvaire, et un enfant de chœur agite par intervalle une petite sonnette pour annoncer à la montagne la venue du saint qui lui a donné son nom ; le peuple des faubourgs et des campagnes suit en habits de fête , les hommes en vestes de cadis brun avec de longues guêtres de peau jaune ; les femmes en robes de laine rayées et en chapeaux de paille noir ; un essaim d'enfans, les uns à pied , les autres sur des mules, remplit tous les sentiers, et le cortège est fermé par le vénérable pasteur de cet innombrable troupeau, vieillard décoré du signe de l'honneur et courbé sous le poids de âge.

Le capitaine croyait rêver; cette apparition inattendue dont il suivait avec stupéfaction l'admirable développement, tenait pour lui du prodige ; le Dieu qu'il avait méconnu avait-il eu pitié de lui et venait-il le sauver ?...

Une modeste chapelle placée à peu de distance sur le plateau supérieur de la montagne, et qu'il avait prise pour une bergerie abandonnée, s'ouvre tout-à-coup, et l'office divin commence.Quel spectacle que

celui d'une si nombreuse population agenouillée sur les rochers dans l'altitude du recueillement et de la prière ! comme toutes ces voix qui murmurent les mêmes paroles ont quelque chose de grave et d'imposant! et ces jeunes filles qui attendent sous un voile de mousseline blanche le signal de la communion, que de candeur dans leurs yeux! quel calme! quel innocence! comme les nuages d'encens qui flottent audessus d'elles se marient bien à leurs cantiques et aux parfums de la montagne !

Silence ! le prêtre va parler :

« Le saint dont nous célébrons la gloire, dit-il , était un soldat ] il eut un courage que l'on ne connaissait pas sous les tentes du paganisme, le courage de la foi , ce courage qui sait également souffrir la vie et la mort,, vertu humble et forte dont n'approcha jamais l'orgueilleux si oïcisme des héros antiques ; la palme des martyrs a couronné son front lorsqu'il sortait à peine de l'adolescence. Cependant, telle est la frivolité du monde , qu'un nom qui exprime le merveilleux assemblage de la jeunesse, de la beauté, du courage et de la foi, a été livré à la risée et que l'Église craint presque de le prononcer au sein des villes où une haute instruction devrait rendre les hommes plus réfléchis et plus graves que dans nos montagnes.

)) Natif de Phrygie, Pancrace était idolâtre en naissant ; il se fit chrétien à une époque où la persécution immolait victimes sur victimes ; Rome fut le théâtre de sa conversion et de son supplice. Dédaignant de se cacher, il alla droit aux boureaux et leur dit en leur montrant une croix de bois : « Frappez, je suis soldat de Jésus-Christ; je viens lui rendre tout le sang qu'il a versé pour mon salut. » A cette nouvelle, Dioclélien ordonna qu'on le conduisit en sa présence; touché malgré lui des grâces de sa jeunesse , il lui pardonna un dévouement dont il redoutait la contagion et alla même jusqu'à lui offrir une place à sa cour; mais l'inébranlable néophyte refusa tout et fut traîné sur le chemin d'Aurellc où il eut la tête tranchée.

)) Vers la fin du cinquième siècle, le pape Symmaque bâtit sous l'invocation du jeune martyr une riche église qui fut réparée dans la suite par Honorius 1" et dont Léon X fit une station ; le nom du saint passa de l'Italie en France, et nous, habitans des Alpes, nous l'avons accueilli avec un pieux respect, celte montagne lui a clé consacrée,

et nous venons aujourd'hui célébrer avec sa fête la plus belle fête du printemps. »

Dés que ces derniers mots furent prononcés, on vit de jeunes mères portant leurs enfans nouveau - nés dans leurs bras passer et repasser sous le brancard où était posée l'image sculptée qui représentait le saint, la tète ornée d'un casque et la poitrine couverte d'une cuirasse. (( C'était , disaient-elles , pour qu'ils fussent braves comme lui. » Les fleurs qui garnissaient le dais furent distribuées au peuple et prirent place à tous les chapeaux et à toutes les ceintures près de la feuille de fougère sauvage destinée à être conservée jusqu'à l'année suivante.

Il y a dans le cœur d'un vétéran français une corde qui ne manque jamais de vibrer quand on parle de courage ; le capitaine avait tout vu, tout entendu ; l'éloge du martyr était tombé sur lui comme un exemple et comme un anathème ; son agitation était au comble ; cependant il résistait encore, il s'attachait avec l'opiniâtreté du désespoir à ses convictions ébranlées, il hésitait à comprendre qu'il y avait pour lui plus de courage à supporter la vie qu'à s'en défaire, et qu'au lieu du néant, la mort lui présentait avec l'image de l'éternité la terrible alternative du ciel ou de l'enfer.

Quelques paysans, qui venaient de le remarquer au moment où l'office cessait, ne pouvaient s'expliquer comment il avait osé s'avancer si loin ; ils lui firent signe de quitter au plus vite un escarpement si dangereux ; mais quel fut leur effroi lorsqu'ils le virent chanceler et qu'ils s'aperçurent qu'il était infirme; ce ne fut alors qu'un cri autour de la chapelle ; on accourut de toutes parts sur la montagne ; le vieux prêtre averti par les pénitens fendit la foule, et aussitôt qu'il l'eut dépassée, on vit les impressions les plus opposées se peindre sur sa figure ; ce fut en même temps le saisissement de la joie et le trouble de l'épouvante; il resta sans voix, les bras étendus vers l'étranger qui, de de son coté, frappé d'une émotion subite à sa vue, le considérait sans pouvoir proférer une seule parole... Ce silence mystérieux fut court , mais solennel;... c'étaient deux frères d'armes qui s'étaient séparés sur

un champ de bataille et qui se retrouvaient au bord d'un abime!

L'officier fut digne du prêtre; ses mains se croisèrent sur son cœur et ses yeux baignés de larmes se levèrent avec reconnaissance vers le ciel; il avait senti enfin la main qui dissipe les ténèbres et qui fait tomber tous les bandeaux !

L'intrépide compagnon de sa jeunesse ne voulut laisser à personne le soin de l'arracher au péril qui le menaçait; assisté de deux montagnards, il parvint jusqu'à lui et le ramena aux acclamations de la multitude; tous deux alors s'embrassèrent avec effusion, et le bon curé, qui croyait n'avoir sauvé que la vie à son ancien camarade , s'écria dans un généreux transport : « Ah! mon ami, quel beau jour! c'est toi qui m'as soustrait aux baïonnettes russes quand j'étais étendu tout sanglant sur le pont de Montereau, et je n'avais jamais pu t'en remercier!. . . Dieu n'a pas voulu me laisser mourir sans avoir eu ce bonheur; grâces lui soient rendues!... »

Le capitaine venait de recevoir une nouvelle existence ; un rayon d'en haut l'avait consolé en l'éclairant ; ce fut moins dans les eaux des bains qu'il devait aller désormais chercher la santé que dans les entretiens du presbytère ; il y retrouva le calme que lui avait demandé son médecin ; le rétablissement dont il désespérait se fît peu attendre , et ses béquilles , devenues insensiblement plus légères, furent enfin clouées en ex - voto sur les parois de l'oratoire ; heureux d'une double convalescence , il ne s'appuya plus que sur son ami et sur son fils. A. DE P.

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