ARRIVÉE DE M. L'ABBÉ LACORDAIRE A ROME
Il y a dans notre société quelque chose qui console et fait, malgré tout, bien espérer de Tavenir. Pendant les .deux dernières saisons du carême , nous avons vu presque toutes nos illustrations littéraires se mêler à l'ardente et studieuse jeunesse, et environner avec empressement la chaire de l'égUse Notre-Dame^ C'est que là se faisait entendre un homme jeune aussi, d'un esprit droit, vif et pénétrant, d'une éloquence qui prend plutôt sa puissance dans l'onction d'une parole convaincue et venant de l'âme que dans l'intonation de la voix , l'accentuation du mot et l'énergie du geste. La parole de M. Tabbé Lacordaire , presque toujours simple , mais digne , séduit le cœur par l'exposé des sentimens sublimes qu'inspire le christianisme, et enchaîne l'esprit par une logique rigoureuse ; il sait, au milieu de et s discussions souvent métaphysiques, semer quelques éclairs de poésie , comme pour raviver l'attention de son auditoire , et continuer ensuite avec plus de fruit l'enseignement des éternelles vérités.
Il y a deux mois, il nous quitta pour aller à Rome. Je vais, disait-il, pendant trois années de retraite me livrer à l'étude des saints Pères.
Que le poète et le philosophe aillent visiter les monumens de l'ancienne Grèce ; qu'ils pénètrent jusques en Orient pour y voir le berceau de la civilisation, devenu aujouid'hui sou toiubeâu ^ qu'ils lisent les inscriptions laissées par
un peuple qui fut puissant , qu'ils interrogent les sépulcres , qu'ils commentent et expliquent les signes hiéroglyphiques, ils ne nous apporteront rien que de belles pages de poésie, peut-être, et la preuve que rien ne peut plus nous venir de ce pays ; qu'il faut à notre tour que nous lui apportions le flambeau de la religion, des arts, des sciences et de la littérature. Il est facile de pressentir qu'il n'est pas loin le jour où le croissant sera réuni à la croix. Il faut un nouveau baptême de vie à ces populations qui ont perdu le secret de bâtir des pyramides.
La soif de connaître le vrai s'est emparé de tous les esprits, on le recherche avec zèle. On n'accepte plus sans examen les traditions transmises d'âge en âge et portant avec elles les modifications que font toujours subir aux choses d'icibas l'influence des époques différentes, et le caprice des vues des historiens. On n'écrit plus l'histoire avec les matériaux les plus voisins de soi, on va fouiller dans les vieilles chartes , interroger les auteurs contemporains , on étudie avec soin la langue dans laquelle ils écrivirent afin de mieux apprécier la portée et le précis de leur langage. On va chercher jusque dans la physionomie des monumens la trace de l'esprit des temps. Avant de faire son beau livre des Croisades, Michaud va visiter le théâtre de ces guerres célèbres, tout se fait avec conscience, et il semble que mieux que jamais on a senti la vérité de cette parole de Newton : « L'erreur n'est que le fait des commentateurs. » Il est beau de voir à une pareille époque, un jeime orateur chrétien aller aussi s'inspirer aux sources premières, et, par conséquent, les plus pures du christianisme. Que de, sur le tombeau de saint Pierre, et du milieu de la ville éternelle, M. Lacordaire en rencontrant au détour d'une rue une vieille borne attestant autrefois une voie romaine, que M. Lacordaire en contemplant Sainte-Marie-Majeure, bâtie avec les colonnes enlevées au temple de Junon, pense qu'en creusant trois pieds de terre sous ses pas on rencontrerait quelque tronçon de colonne ou quelque armure attestant Rome l'antique , que le monde ancien est partout recouvert du monde nouveau ou chrétien, mais que celui-ci n'a pas encore fait son empire aussi grand qu'il doit l'être un jour, qu'il pense aussi que nous sommes à une époque ou l'apostolat actif est plus nécessaire que les études réfléchies de la retraite. Espérons qu'il reviendra bientôt mêler encore sa voix à celle des prédicateurs célèbres que l'on admire à Paris et dans plusieurs diocèses de la France. Il lui est donné de recevoir déjà une éclatante récompense pour son zèle éclairé. Dès son arrivée à Rome, il a trouvé l'accueil le plus flatteur et le plus cordial dans tout le clergé, tant séculier que régulier, toutes les bibliothèques, toutes les collections lui ont été ouvertes avec empressement; rien ne manque à l'éloquent et studieux voyageur pour rendre son séjour à Rome aussi fructueux que possible. Le cardinal Odeskalchi a reçu ordre du Saint-Père de lui accorder tout ce qu'il demanderait.
C'est le 6 juin qu'il a eu une audience du souverain pontife , qui aime d'une afl'ection toute particulière la France et le clergé français. Il ne manque jamais d'ailleurs de témoigner ses sympathies à cet égard. En voyant entrer M. Lacordaire , il ouvrit les bras et fit une exclamation de joie ; puis, prenant dans ses jnains la tète du jeune prédicateur, il dit ; « Je sais quelle belle acquisition l'Ép glise catholique a faite en lui. »
Sa Sainteté lui parla de ses conférences, dont elle avait lu des extraits, comme une personne qui y aurait assisté avec attention, et lui dit à ce sujet les choses les plus flatteuses. Elle lui donna ensuite la bénédiction apostolique en ces termes : « Je le bénis, et prie Dieu de le confirmer dans la défense qu'il a entreprise de la » cause catholique ; » paroles simples , mais contenant le vœu d'une civilisation universelle. Le triomphe de la foi calLolique, n'est-ce point le triomphe de la justice et des véritables lumières? La prejnière université fondée en Europe s'établit en France, et fut appelée la fille aînée de l'Eglise ; et Montesquieu a écrit, dans son livre sur l'esprit des lois, « que de véritables chrétiens seraient des ci- » toyens infiniment éclairés sur leurs devoirs, et qui auraient un très-grand zèle » pour les remplir. Plus ils croiraient devoir' à la religion , plus ils penseraient >> devoir à la patrie, » L. de J,
CHRONIQUE RELIGIEUSE
PROCESSIONS DE LA fÊTE-DIEU.
Une époque se présente chaque année , pendant laquelle la religion éprouve comme un désir pressant de se produire au dehors. Renfermée habituellement dans ses temples , elle ne peut offrir les enseigneniens divins dont elle est seule dépositaire qu'à ceux qu'y attirent les pompes de ses cérémonies ou les douces invitations delà foi. Mais il est dans les campagnes des champs à bénir ; il faut implorer pour les productions de la terre une rosée qui les féconde , une douce chaleur qui les nuirisse ; il faut demander qu'une invisible main détourne les orages et ne prive pas du fruit de ses travaux le cultivateur, dont les bras vigoureux sont toute la richesse , comme la foi doit être sa seule consolation. Et dans nos villes, que de lieux à parcourir pour les purifier I que d'amendes honorables à faire I que de cœurs à toucher par le saint éclat de nos fêtes 1 — Aussi quand les solennités de la Pàque sont à peine écoulées, on voit , et dans les champs et à la ville, de nombreux fidèles pieusement réunis faire retentir les airs de leurs cantiques d'allégresse, et former le cortège du Dieu qui daigne visiter leurs demeures.—Nous ne sachiiuis pas qu'il y ait au monde un spectacle plus touchant qu'une procession de la Fête-Dieu ; c'est peut-être aussi par ce motif qu'on en a tant et si long-temps demandé l'abolition. Ces vœux paraissaient devoir l'emporter; la religion avait du se soumettre , car la lutte n'est son partage que quand la foi peut recevoir quelqu'atteintr ; ma's voilà que dé nouveau les bannières se sont déployées dans les champs, les processions ont circulé dans les villes, et la fete de dieu n'a plus passé inapeicue, même pour ceux qui ne voulaient pas qu'elle soit leur fête à eux — De toutes parts arrivent les détails de ces douces et majestueuses solennités : iMarseille , qu'il faut toujours placer en première ligne quand il s'agit de religion et de piété , Bordeaux , Besançon , Grenoble, Lyon, Nantes, Angers, Montauban même, malgré sa faculté de théologie
protestante ; Langres , Clermont , Moulin , Aix , Toulon , ont donné le plus consolant exemple du retour à un antique et saint usage : dans quelquesunrs de ces villes, le saint-sacrement était escorté par des détachemens de troupes, précédé d'un nombreux corps de musiciens, salué par des décharges d'artillerie et suivi des principales autorités ; dans d'autres la pompe de l'Église ne recevait aucun éclat des démonstrations officielles du pouvoir, et parlait plus éloquemment peut-être par sa majestueuse simplicité ; dans le plus grand nombre de celles que nous avons citées, l'évêque n'avait voulu abandonner à personne l'honneur de porter lui-même le saint-sacrement, — Pendant que les cités populeuses admiraient en silence cette réconciliation inespérée avec des idées dont l'abandon coûte tant aux nations, jusquesaux portes de Paris de modestes processions attestaient que la foi vit encore dans toute sa force au milieu de nous, et que modestement ignorée quand on l'y oblige, elle paraît avec toutes ses joies ou avec toutes ses douleurs, mais toujours pour prier et pour bénir, quand on veut bien lui laisser le droit de passage, le seul du reste qu'elle réclame dans cette semaine tout entière consacrée à de touchantes cérémonies. — Cette juste demande n'a pas été cependant comprise partout : à Lille, à Metz, à Orléans, à Arras, les fidèles ont du se résigner à concentrer dans les églises les manifestations de leur piété. Espérons que l'anniversaire futur de ces jours de fête n'apportera pas les mêmes entraves : que plus d'unanimité signalera les mesures des agens de l'autorité : que nos villes n'auront pas à s'envier mutuellement une prérogative à 1^ quelle toutes ont également droit : et que si, à Paris, des considérations particulières exigent plus de prudence pour ne pas blesser de plus antipathiques exigences, en province, du moins, on jouira du beau spectacle dont nous sommes privés, et on rendra publiquement au Seigneur des hommages que nous devons, nous, constamment renfermer dans soil temple, et ne déposer, même en ce jour, qu'aux pieds d'un autel trop souvent fort peu visité. — Rendons grâces cependant de ce retour à une sage liberté; l'événement, en justifiant nos espérances, aura sans doute porté d heureux fruits : partout a régné l'ordie le plus parfait; la joie, dans le midi surtout, ne s'est manifestée que par de plus élégantes décorations et par un recueillement plus religieux : c'est une pensée toute naturelle, mais qu'il peut être utile de rappeler comme une garantie pour l'avenir,
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