‹ L'Écho de la jeune France (volume 2)Chapitre 67 sur 82 · LE 15 AOUT · texte numérisé non relu

LE 15 AOUT

OU

Les fils des Francs et des Gaulois, ces hommes de mouvement , de batailles et de conquêtes , nos pères qui, pendant tant de siècles , s'en allèrent par le monde plaçant des rois sur tous les trônes , avaient mis leur bouillante valeur sous la protection d'une femme céleste.

Toute couverte de la poussière et du sang des combats, la vieille France s'agenouillait devant les statues de Marie , et plaçait souvent

l'image de la Vierge sur ses blancs étendards En vérité, c'était

noble spectacle que de voir ainsi la force et la vaillance honorer une mère et un enfant , et opposer ainsi ce que la terre a de plus terrible à ce que le ciel a de plus doux.

Parcourez l'Europe entière , arrêtez-vous devant les antiques monumens , interrogez-les , demandez ce qui les a fiut sortir de terre avec toutes leurs merveilles , et une voix s'élèvera, et des pierres, et de la tradition , et des annales des peuples pour vous répondre :

Le culte de Marie.

Oui, c'est ce culte touchant qui a paré le monde catholique de tant de magnifiques églises, de tant de riches abbayes , de tant d'hôpitaux, de tant de poétiques souvenirs.

Sans sortir de notre France, autrefois si chrétienne, voyez que de basiliques, que de chapelles, que d'hospices sous l'invocation de Notre-Dame. Et quelles douces appellations à la Vierge divine !

Ici, c'est Notre-Daine'de-Bon-Secours\ là, Notre-Dame-de- Pitié \ plus loin, Notre-Dame-de-Toutes- Joies \ dans un autre lieu, c'est Notre-Dame-de-TouteS' Aides ; près des hôpitaux, Notre-Damedes-Sept- Douleurs \ là où l'on s'est hMu, Notre-Dame-des-f^ictoires ; au fond d'un vallon , Notre-Dame-de-P aix ; sur la montagne, Notre-Dame- de-Grâce \ près des flots, Notre-Dame- de-Bon- Port, Et puis, Notre-Dame-de-la-Délivrance , Notre-Dame-des- Neiges y Notre-Dame-des-Rochers , Notre-Dame-des-Ljs et Notre-Dame-des- Anges,

Rwuc Catholique. --15 août 1836. 2* numéro.

On nous accuserait de chercher à surprendre l'oreille par de doux sons si nous redisions ici tous les gracieux , tous les louchans titres de la patronne que s'étaient choisie nos pères, aussi nous nous arrêtons.

Nous ne redirons pas non plus tous les vœux qui lui ont été faits par nos plus grands rois ; Louis IX, Philippe- Auguste , Louis XIV ont ôté leurs casques et leurs couronnes en passant devant les images de Marie.

Louis , surnommé le Juste , a mis tout son royaume sous sa protection. Et de nos jours, un tils des révolutions, un soldat à manteau impérial , le Gharlemagne des temps modernes, Xapoléon a voulu que la vierge Marie fut glorifiée le jour où il était né dans une petite ville de Corse.

Né à Paris, Napoléon n'aurait peut-être pas eu cette pensée; dans son rétablissement du vœu de Louis XIII , il y avait comme un ressouvenir du lieu natal , où le culte de Marie avait frappé ses jeunes années par un grand déploiement de pompe.

Napoléon avait certes bien la conscience de sa gloire , mais en homme de génie il avait pensé que s'il mêlait à son auréole quelques rayons d'en haut, il brillerait davantage dans l'avenir. Aussi, sous son régne, on n'abattit ni croix , ni églises, et nous l'avons vu dans les chemms creux de la Vendée, ôter son petit chapeau devant la croix d'un cimemetière.

Ceux qui ne veulent plus que la fête de ]Marle , de l'ancienne patronne de la France, soit aussi solennelle que par le passé, peuvent avoir leurs raisons , mais le plus grand homme des siècles modernes ne pensait pas comme eux.

Espérons que de meilleures inspirations viendront ; le temps , dans sa marche, doit montrer qu'il y a bien des périls, bien des dangers sur les chemins où la croix n'est pas plantée. La Vierge des hameaux a souvent protégé les palais, et nous avons vu des rois et des reines recevoir autant de consolation en priant devant la consolatrice des affligés que de pauvres paysans n'en avaient trouvé en implorant la bonne Vierge dans l'humble chapelle du village.

L'abbé Brenagh.

^2B <Q'^^Ui^'§^2 ^S^^ a^^3 34i.iS'it^3.

Il y a quelques années qu'un homme du monde n'aurait pas ose avouer qu'il avait lu la P^ie des Saints ; ce temps de fausse honte est passé , et la liberté d^opinions est devenue telle qu'un chrétien n'est plus honni quand il confesse la croix et quand il admire le courage et la pureté de ses défenseurs.

Profitant de cette tolérance que la justice et la sagesse nous ont faite, je déclare qu'il y a peu de livres qui m'intéressent autant que la P^ie des Saints^ je trouve à cette lecture l'attrait que nous avons tous ressenti à écouter ces histoires que Ton nous racontait au foyer de famille, histoires de dévouement et de sacrifices que nos parens aimaient à nous redire pour nous faire admirer, aimer et pratiquer la vertu.

Les souvenirs sont pour beaucoup dans l'amour que l'on a pour un livre, et quand on y réfléchit bien , ce ne sont pas les nouveaux livres que l'on aime le plus, ce sont ceux qu'on a lus dans la maison paternelle 5 je trouve répandu sur les pages de ces ouvrages la , quand je viens à les rouvrir, comme un parfum d'enfance et de jeunes années. Je me souviens toujours de la lecture que nous faisions de la f^ie des Saints au collège de Stoiirhurst. C'était dans une grande et vaste salle bâtie du temps de la reine Elisabeth, et au plafond voûté de cette longue et large galerie qui était devenue notre réfectoire , il v avait bien des écussonsde fimilles catholiques qui, sous le règne de Henri VIII et de sa fille, avaient souffert pour la foi, c'était à haute voix, et au milieu du silence du repas du soir, que nous faisions cette lecture, et bien souvent la voix du jeune écolier se troublait , tant il y avait do passages attendrissans dans la vie qu'on hii avait donnée à lire. Quand le saint, dont l'histoire était racontée, partait de chez son vieux père, quand sa mère, pour l'empêcher de courir vers le désert ou le martyre, cherchait à le retenir près d'eux , alors la jeune voix du lecteur tremblait, et nous, appuyés sur la table, nous ne faisions plus de bruit, et nous écoutions pendant que la lueur des lampes luttait avec les ombres dans les hauteurs du plafond et les extrémités de la salle.

Depuis ces années qui sont bien loin de moi, et que je continue a regarder comme les meilleures, parce qu'elles étaient les plus exemptes

d'inquiétudes et de soucis, j'ai gardé le goût de la f^ie des Saints^ et j'y ai déjà puisé bien de naïves légendes , en Normandie en lisant ses annales. J'ai trouvé des pages que je vais citer aujourd'hui pour prouver combien il y a de poésie dans le style des vieux chroniqueurs.

Voici ce que dit Farin,prestre de Nostre-Dame-du-Val^ dans son histoire de saint Godard.

(( Saint Godard naquit à Salency, il étoit frère de saint Médard.

(( Un mesme jour les vit naistre, ils furent baptisez en mesme jour, ordonnez prestres en mesme jour, sacrez evesques en mesme jour , moururent aussi en mesme jour pour entrer au saint paradis en mesme jour!

(( En ces temps-là, les esprits estoient extrêmement partagés, car tandis que les uns faisoient des sacrifices aux démons, les austres adoroient le vray Dieu. Alors les temps estoient malades et avoient besoin des bons médecins, la foy estoit en son berceau. Il ne faisoit ni jour ni nuict, mais on voyoit un crépuscule par toute la France, qui portoit autant de tennebres que de lumières.

(( La mère de saint Godard et de saint iNIedard avait nom Protagie, et leur père. Nectar.

(( Protagie avoit pour eux un amour extrême, et un soin passionné de leur éducation ; mais elle ne les aymoit que pour Dieu , que pour peupler le ciel , et en faire des serviteurs à l'Église. Elle n'avoit point pour eux de ces tendresses vicieuses que la nature corrompue donne aujourd'huy aux pères et mères, leur faisant apprendre des malices, qu'il faudroit leur foire oublier. Elle n'en faisoit point ses idoles de cabinet, comme font aujourd'huy plusieurs qui sacrifient à leurs enfans, non-seulement toutes leurs espérances, mais aussi leurs propres cœurs, et qui leur font des hommages comme à quelques divinités

(( Saint Godard fut élu archevesque de Rouen l'an de notre Seigneur (juatre-cents-soixante-et-treizc, le treizième de Chilpéric, quatrième roy de France, Godard avoit alors vingt-cinq ans, et fut élu si jeune comme saint Piemy l'avoit esté h vingt-deux et saint Lo à douze.

« La philosophie nous apprend que les agens naturels n'ont jamais plus de vitesse que lorsqu'ils approchent de leur centre, quand le soleil est prest de son couchant, c'est quand il jette plus de flammes et de rayons; et le feu n'est jamais plus actif que quand il avoisine sa sphère.

Ainsi vit-on accroîstre la dévotion de notre saînct pasteur lorsqu'il s'approcha de sa fin. Sainct Godard trépassa dans le Seigneur chargé de vertus et de bonnes œuvres à 80 ans.

On dirait en lisant la vie de saint iXicaise, écrite par Farln^ que c'est celle d'un contemporain; leprestre de Nostre-Dame-dit-P^al sait jour par jour la vie de son saint héros. « Ce fut au village de Vaux que l'homme de Dieu fit sa première station, il y vint en habit de pèlerin, dit toujours Farin, ayant avec soy Quirin et Scuvicule, tous trois n'a van t qu'un cœur, qu'une volonté et qu'un mesme désir, désir d'agrandir le royaulme du ciel. Trinité d'amis, qui venoient annoncer la trinité divine. »

Le discours que Farin mit dans la bouche d'un ancien habitant de la Neustrie répondant à une prédication de saint Nicaise et de ses compagnons, est curieux ; le voici :

(( Mes bons amys, la charité que vous exercez envers nos malades, les consolations que vous donnez aux affligés, le secours que vous tachez d'apporter aux misérables, mais surtout le zèle que vous tcsmoignez avoir pour notre salut, nous fait croire que vous estes gens de bien, il n'y a que votre doctrine qui nous est suspecte, puisqu'elle est aussi nouvelle que vos habits sont vieux et rapetassés : pour avoir la barbe si longue, vous avez encore bien peu de sagesse de nous raconter des fables et de nous vouloir persuader des resveries et des superstitions.

(( Il n'est point icy question de paroles, mais il en faut venir aux effects. Les grands parleurs ne sont pas d'accoutumance les grands entrepreneurs; le Dieu que vous servez, dites-vous, est la fontaine orioinaire de toute sagesse, de toute bonté, de toute puissance, vous pouvez mesme en son nom faire des prodiges, dites-vous, je vous prends par vos paroles ; s'il est ainsi, soyez les bien-venus, sinon vous n'avez qu'à vous retirer au plus tost afin d'éviter la fureur du peuple qui pourroit vous traiter comme les ennemis de nos Dieux, et comme perturbateurs de paix... Mais afin que vous compreniez ce que je veux dire, je m'explique en peu de paroles.

(c Ce beau vallon que nous habitons est aussi fertile qu'il est agréable, son étendue est assez considérable, et ses hautes montagnes qui s'eslcvent à ses costez n'ont pas moins d'orgueil de cacher leurs testes dans les nues que de voir soumis à leurs pieds le riche émail de la terre...

^ 30 — Nous n'avons jamais ressenti aucunes incommoditésj et nous avons appris la mesme chose de nos pères, qui en ont tousjours fait estime comme d'un paradis terrestre.

(( Les herbes qui tapissent les prairies ne croissent pas seulement à l'envy et d'une hauteur égale, mais leur verdure surpasse celle des émeraudes ; les arbres les plus vieux ne laissent pas d'être tousjours verds, et les fredons du rossignol que les voix de l'écho redoublent mille fois, tesmoignent assez que voicy le plus agréable séjour de la terre et qu'il n'appartient qu'à nos DieuK de présider en un lieu si agréable.

(( Mais, ô malheur! i^ais, ô désastre! il me semble maintenant que l'usage de tous les élémens nous soit interdit, l'air est corrompu, la terre est devenue stérile, et notre belle fontaine dont le mobile cristal servoit auparavant de miroir à toutes ces beautés, et qui étanchoit la soif des hommes et des animaux, est maintenant si remplie de poison, qu'elle donne la mort à ceux qui osent tant seulement y tremper leurs lèvres! Un furieux dragon la garde, qui ne permet pas qu'on en approche, il déchire cruellement les animaux, il dévore les hommes et son haleine envenimée répand une funeste maladie dans le pays! bref, ce ne sont que pleurs, (jue craintes, que douleurs, que morts subites et que gcmissemens. Sivostre Dieu est aussi puissant que vous le faites, qu'il nous délivre de ce malheur présent qui nous est inévitable, qu'il extermine ce monstre qu'on n'oserait approcher! ce basilic dont les regards jettent la mort, et dont les sifflemens mettent en fuite les plus hardis. Ce sera pour lors que nous écouterons sa voix et que nous exécuterons avec respect ses commandemens : le zèle que j'ai pour Je repos de mon pays m'a fait parler devant des hommes qui ont plus de sagesse et de savoir que moi ; ils se taisent, mais leur silence m'approuve. »

On voit h ce discours que le yy/^^^re de Nostre-Dame-da-J^al 2l mis dans la bouche du neustrier idolâtre combien son pays était déjà beau et fertile, combien ses prairies avoient de hautes herbes, toutes emjn ai liées dejleurs^ combicji ses arbres avolent d'épais ombrages, et combien le rossignol avoit de doux fredons ; nous que des orages ont enlevé des bruyères de Bretagne pour nous jeter comme une feuille en Normandie, nous pouvons certifier que le vieux neustrier a fait une peinture exacte de son beau pays.

Nous le demandons à ceux qui aujourd'hui se mêlent d'écrircj n'y

— 31 ^ a-t-il pas dans les fragmens que nous venons de citer, poésie et attrait ? Et s'il y a attrait et poésie à l'entour de la vérité, que vouloir de mieux?

Vicomte Walsh.

Page 1