L'HIDALGO
Figurez-vous une de ces églises dont le clocher est du douzième siècle et dont le portail date d'hier ; l'œil du spectateur se promène d'une rosace séculaire à un ornement moderne; le maçon d'aujourd'hui a corrigé l'œuvre de l'artiste d'autrefois ; ici vous apercevez un tombeau de chevalier dont Tefllgie n'est plus enveloppée que d'une armure de poussière ; là vous découvrez une chapelle latérale où tout semble compassé d'après le goût contemporain ; c'est un mélange plein de teintes variées; c'est l'ogive à côté des oves et des volutes; c'est le chapiteau de la renaissance sur la colonne composite ; c'est la façade de Notre-Dame surmontée du dôme du Panthéon ; c'est le siècle de Charlemagne coudoyant l'actualité ; c'est le carmin de l'architecture récrépissant les rides des murs lézardés ; c'est le fard essayant en vain de rajeunir tout ce qui dépérit ; destinée commune des littératures , des femmes et des monumens.
Tel est l'hidalgo de nos jours ; il pense souvent comme on pensait du temps de Ferdinand et d'Isabelle , et cependant il discute comme on discutait aux cortès de 1823 ; il est devenu bourgeois , et pourtant il a conservé sa suprématie aristocratique ; il a endossé le frac écourté, et néanmoins il n'a pas arraché les broderies du pourpoint de ses aïeux ; il prête Toreille aux principes constitutionnels, mais il n'a pas renoncé aux souvenirs chevaleresques ; le passé revit en lui comme il vit dans le présent ; c'est aussi un mélange de ce qui fut et de ce qui est : voilà pourquoi son caractère est souvent incompatible avec sa vie, car, pour être d'accord avec son siècle , il faut qu'il soit en contradiction avec lui-même.
Avant Cervantes, l'hidalgo portait une armure, montait un cheval caparaçonné , se rendait en pèlerinage à Compostelle , choisissait un nom chéri pour son cri de guerre, adorait son Dieu comme un catholique , servait son roi conmie un vassal , vivait en suzerain au fond d'un manoir, et mourait en héros dans une croisade contre les^Maures,
Depuis Cervantes, l'hidalgo s'est vu dépouillé de celte poésie théâtrale; sa lance ne sert plus que comme un hochet d'antiquaire ; sa cuirasse fourbie de Milan se rouille sur les planches d'un musée; sa dague ne fait plus peur que dans les sombres élucubrations dramatiques, son nom d'hidalgo même tombe en désuétude; en vérité, si l'œuvre de Cervantes jeta de l'éclat sur la littérature de l'Espagne , ce ne fut qu'en sapant à tout jamais sa puissance ; cette épopée mordante comme un pamphlet . iliade caustique , porta un plus terrible coup à la Castille que la perte de l'Armada. Si la satire est la seule littérature des nations agonisantes , il vaudrait mieux pour les faire revivre se passionner pour des chimères que berner la réalité.
L'hidalgo, loin d'être le même dans toute l'Espagne , varie suivant les différentes provinces ; mais le caractère national de la Péninsule semble soumis à des intluences locales inévitables ; c'est ainsi que le Basque est opiniâtre, le Murcien mercantile, leNavarrais belliqueux, l'Aragonais audacieux, le Catalan austère, l'Andalou nonchalant et le Castillan rodomont.
L'Espagne est aujourd'hui encombrée d'hidalgos qui par une série de vicissitudes sont devenus aussi pauvres que les étudians de Salamanque ; cependant il est permis de supposer que s'il y a quelques hidalgos qui se font mendians , il y encore plus de mendians qui se font hidalgos. Je ne crois pas que la loi le permettre, mais l'usage le fait tolérer. Il est certain que l'aumône ne se demande nulle part avec tant d'arrogance qu'en Espagne ; on est tenté de croire qu'il y a un blason sous cette vermine , et que ces haillons sont les lambels d'un écu; jamais un Medina-Sidonia ne montra autant de fierté sous sa couronne ducale que certains gueux de Madrid sous leurs guenilles ; ils ne cherchent pas à étaler pompeusement aux passans des plaies et des ulcères, mais ils racontent toutes leurs angoisses de nobles dépouillés, et l'aristocratie leur sert de clématite.
En général on peut dire que moins un Espagnol a de prétentions â être riche, plus il a de prétentions à être noble ; l'orgueil de cette qualité le soutient au milieu des privations de l'indigence ; il marche alors la tête levée comme s'il avait la conscience de son mérite ; j'ajouterais volontiers ( comme une observation moins piquante que vraie) que si un Espagnol, pauvre dans son pays, se déclare toujours noble , un Espagnol ; pauvre dans les pays étrangers, se déclare de même réfugié.
LMiîdalgo opulent vit avec la mngnifique prodigalité du caractère esp.ignol ; sa porte est toujours ouverte et sa table toujours servie ; ce n'est pas là l'imposante générosité des Anglais , c'est la vieille hospitalité moresque qui reçoit l'étranger tête nue sur le seuil, et brave tous les dangers pour défendre son bote. On peut remarquer que c'est là un point du caractère national qui n'a été modifié ni par les changemens de mœurs ni par les influences des révolutions ; l'Espagnol de nos jours se montre ici fidèle aux traditions paternelles ; ce trait de l'hidalgo suffirait pour démontrer qu'il reste un fond impérissable d'antique vertu dans l'Espagne dégénérée.
Mais il est rare que la fortune d'un hidalgo lui vienne de ses ancêtres; souvent il va la chercher lui-même aux îles Philippines ou aux Indes occidentales. Aussi faut-il signaler, comme un trait qui lui est particulier, l'habitude constante de parler à tout le monde de ses pertes immenses; à l'entendre, il a toujours perdu des millions, même lorsqu'il est millionnaire; si vous le félicitez sur sa fortune, il se plaindra à coup-sûr de ses calamités; tantôt une clause testamentaire l'a forcé à partager ses biens avec un cousin , tantôt la concurrence a entravé ses ambitieuses spéculations dans les vins , ou bien une corvette anglaise a fait baisser pavillon à un vaisseau chargé de lingots qui lui appartenait 5 ou bien encore on lui doit quatre cent mille piastres aux environs de Valparaiso. Bref, ce n'est pas sa faute s'il ne s'est pas ruiné en s'enrichissant.
L'hidalgo tombé dans la misère suit le système opposé et parle de ses richesses ; il vous dira quelquefois qu'il en possède de considérables, seulement il a l'inconvénient de ne pas savoir où elles sont^ Cependant, pour justifier ses prétentions, il vous rappellera que du temps de Pelage les Espagnols avaient l'habitude d'enfouir leurs trésors dans de profonds souterrains, pour les mettre à abri de la rapacité des Maures.
Mais la plupart des hidalgos , en perdant leur fortune, ont conservé leur oriïucil ; dernièrement un ministre de la reine-régente demandait à un hidalgo réduit à ses derniers maravédis pourquoi il ne prenait pas un état; l'hidalgo, dont le regard hautain contrastait avec le manteau déchiré , lui répondit : — Du moment que je n'ai plus de manoir , j'aime encore mieux vivre dans un grenier que dans une boutique.
Bernvrd Lopez.