ÉTUDES HISTORIQUES
Ce serait une curieuse histoire à écrire que celle des fils d'usurpateurs; bien peu sont parvenus à conserver la couronne paternelle, lorsque , par hasard , elle leur a été transmise , et ceux qui ont eu le bonheur de faire dynastie ont eu, pour la plupart, d'immenses obstacles à vaincre. Il existe chez tous les peuples une opinion que l on peut qualifier, si l'on veut, de préjugé, mais qui est généralement justifiée par l'expérience; c'est que le fils d'un grand homme ne s'élève jamais à la hauteur de son père; or, il faut souvent plus de génie pour consolider un trône que pour l'élever; et l'ascendant du génie même ne supplée pas à l'action du temps.
(( Que ne suis-je mon petit-fils, s'écriait Napoléon. — Et parce mot profond il rendait un égal hommage et au droit et à l'hérédité dont la consécration manquait à son diadème impérial. Mais qu'est-ce donc lorsqu'un usurpateur a du la couronne moins à lui-même qu'aux circonstances! Quelle confiance peut inspirer le fils quand le père n'a été que l'homme des événemens, et qu'il n'a laissé ni un nom glorieux ni même une mémoire honorable ?
Richard Cromwell^ qui était appelé à succéder, sinon à un grand génie, du moins à un grand caractère, eut le mérite d'apprécier tous les périls de son avenir et de s'y soustraire par une sage abdication. Ce trait seul aurait du, ce nous semble , le faire mieux traiter par les biographes ; ils s'étendent longuement sur la vie de tous les conquérans ou de tous les usurpateurs qui ont bouleversé le monde , et les hommes qui ont ramené l'ordre et la paix dans la société en relevant l'autorité des lois en obtiennent à peine quelques pages.
Doué d'un cœur bon et sensible, Piichard Cromwel eut fait un excellent roi si l'ordre de succession l'eut appelé au trône , mais il avait vu périr Charles P', malgré ses efforts pour le sauver; et il savait mieux que personne à quel prix son père avait maintenu son usurpation ; il
aspirait donc plutôt à la tranquillité de la retraite qu'à l'éclat des honneurs. Ses dispositions étaient connues ; on savait qu'il suffirait de lui demander une renonciation au trône pour l'obtenir; aussi pensat-on qu'il valait mieux lui laisser l'honneur du sacrifice que d'user de violence envers lui; une députation de nobles Écossais alla le trouver dès qu'Olivier eût fermé les yeux, et lui adressa un discours que les historiens ont diversement rapporté, mais dont voici à peu prés la substance :
(( Mylord ,
a Ceux que vous voyez devant vous sont les mêmes qui ont été envoyés à votre père pour demander à son épée victorieuse protection contre l'anarchie ; une révolution soudaine avait précipité Charles du trône des Stuarts ; toutes les factions , toutes les sectes étaient en armes et souillaient de crimes le berceau de la république; l'Ecosse en nous députant vers l'illustre habitant de Cambridge nous chargea de le supplier de placer dans une seule main les rênes de l'état pour rendre le repos à la nation ; c'était un mal, nous le savions, mais un mal nécessaire. Les royalistes, poursuivis par le zèle farouche des presbytériens, espérèrent que le protectorat leur offrirait un refuge contre les persécutions de leurs adversaires; les presbytériens, à leur tour, crurent trouver dans le nouveau chef du gouvernement, et l'appui de leur cause et l'instrument de leurs vengeances; toutes les provinces enfin, lasses d'être opprimées, se livrèrent avec transport à l'espérance d'un gouvernement plus supportable et jugèrent qu'il était moins dur d'obéir à un grand homme que d'être à la merci d'une foule de tyrans sans nom ; mais aujourd'hui , les temps sont changés; Olivier Cromwell a rempli sa terrible mission de salut, et la nation, pleine de confiance dans la pureté de vos sentimens, n'hésite pas h réclamer le mandat qu'elle a été forcée de déposer dans ses mains.
» Assurément , Mylord , si la couronne n'était le prix que du mérite , l'Angleterre ne pourrait mieux la placer que sur votre tête, mais les lois sont la; trop long-temps pliées sous le poids de fer des circonstances, elles se redressent plus puissantes, plus impérieuses; il faut leur obéir; affections et regrets, tout doit se taire à leur voix. Le protectorat, dit-on, vous a été légué ; loin d'en être surpris, nous concevons celte erreur de l'amour d'un père, elle
est naturelle , et nous pensons qu'au lieu d'y voir un titre légal , votre haute sagesse ne la considérera que comme une preuve touchante de tendresse et d'estime. Le protectorat n'a jamais été une propriété héréditaire; c'était un dépôt, et rien de plus; Olivier Cromwel ne pouvait donc en disposer, et vous serez heureux, sans doute, d'honorer sa mémoire en consommant la restitution qu'il a oublié de faire dans le désordre de ses derniers momens. Félicitez-vous, Mylord, de n'avoir à remplir que ce devoir de loyauté, car les partis se raniment déjà, et si le triomphe de la loi n'arrêtait pas promptement le retour de l'anarchie, au lieu d'un royaume à gouverner, vous en auriez trois à subjuguer; il n'est pas une province, pas un comté, pas un bourg, où la discorde ne fermente; sans parler des déistes, des saints et de toutes ces sectes insensées qui s'efforcent d'égarer l'esprit des peuples, trois partis dominent et se mesurent des yeux.
)) Les républicains, non contens de nous avoir plongés dans un abîme de maux, cherchent à ressaisir la faveur populaire ; ils parlent de liberté, mais on se souvient qu'ils encombrèrent les prisons; ils parlent d'humanité, mais on se souvient qu'ils fatiguèrent les bourreaux; ils parlent d'union, mais on se souvient qu'ils massacrèrent tous ceux dont les talens ou les vertus leur firent ombrage ; chaque jour on déserte leurs drapeaux et leur camp s'affaiblit; mais où vont les transfuges? Viennent-ils grossir les rangs du protectorat? Non, Mylord, ce serait vous tromper que de vous le dire; le protectorat, pouvoir de circonstance et de transaction, qui n'a plus ni l'excuse de la nécessité ni l'appui de la peur, compte encore moins de partisans que la république ; les ambitions qu'il a satisfaites sont ses uniques soutiens, et autour de lui s'agitent toutes celles qu'il a excitées et qu'il lui est impossible de satisfaire ; la nation, avertie des projets d'une minorité turbulente, a senti qu'elle devait y mettre un frein et elle s'est tournée en masse vers l'héritier des Stuarts ; elle attend de la monarchie qu'elle a laissé proscrire le terme des agitations qui la tourmentent.
)) On accusera peut-être auprès de vous l'inconstance du peuple , Mylord, on vous dira qu'il aime ou qu'il hait toujours avec fureur; qu'aujourd'hui il porte son favori h Westminster, et que demain il le traîne à Tyburn ; que s'il est malheureux dans ses innovations, il revient à ses anciennes coutumes avec plus d'ardeur que jamais, et que le
repentir relève ce que l'erreur avait abattu ; mais il n'y a maintenant ni légèreté ni caprice clans le mouvement de Topinion , c'est l'expérience, c'est la raison seules qui le dirigent. Si l'on abandonne le protectorat, c'est qu'il est démontré que cette dictature, élevée sur les ruines de la monarchie et de la république , n'offre ni les garanties de la première , ni les libertés de la seconde , et que , fondée dans un orage, elle ne peut être soutenue qu'au milieu des tempêtes. Que d'efforts votre iliusLre père n'eut-il pas à faire pour se maintenir dans cetle souveraineté d'une nouveau genre ! Ni l'habileté de sa politique, ni l'ascendant de son génie, ni la faveur de l'armée, ni la terreur de son nom ne purent étouffer les souvenirs du peuple et l'accoutumer à un gouvernement qui lui rappelait sans cesse le meurtre de son prince et le renversement de ses droits. Que de complots tramés contre sa personne! que de poignards suspendus sur sa tète! Ce parlement même qui devait être entièrement dévoué à ses intérêts, puisqu'il tenait tout de sa libéralité, se lassa d'obéir à un homme qui était moins que roi et plus que citoyen; c'en était fait du protecteur ; il se hâta de Hûre tomber quelques têtes , et son pouvoir qui chancelait parut se raffermir; mais déjà étaient jetées ces semences de guerre qui se développent aujourd'hui; déjà il était facile de prévoir les troubles qui viennent d'éclater à Walingford ; c'est l'armée , c'est le peuple , c'est la patrie enfin qui font entendre leurs voix menaçantes, et, nous vous le demandons, Mylord, comment réprimeriez-vous cette grande rébellion si vous n'étiez soutenu que par quelques magistrats plus propres à défendre votre cause dans le conseil que sur le champ de bataille ? Gomment lui opposeriez- vous l'autorité des lois , si vous ne régniez qu'au mépris de la loi la plus ancienne, la plus sainte des États britanniques? Faudrait-il renouveler les trop nombreuses exécutions qui ensanglantèrent l'interrègne? faudrait-il commander le respect par l'intimidation et imposer silence à la liberté en dressant des potences ? Mais que disonsnous ! que pourrait le despotisme? Il vous rendrait odieux sans vous rendre légitime , il accélérerait la ruine de l'Angleterre sans retarder celle du protectorat. Ah! loin de nous de telles suppositions! nous savons qu'il n'y a dans votre cœur qu'une ambition généreuse, celle d'éteindre les partis, et nous sollicitons de vous avec confiance une parole qui nous permette de dire à l'Angleterre, à l'Ecosse et à l'Irlande : Bichard Gromwcl a droit à toute votre estime , à toute votre recon-
naissance, il aime mieux rendre une couronne que <Je l'usurper; il aime mieux assurer le bonheur de son pays par un acte solennel d''al> négation que de le livrer dans un intérêt égoïste aux sanglantes épreuves de la guerre civile. »
Richard, après avoir entendu ce discours si conforme à ses sentimens, aurait renoncé à l'instant au protectorat , s'il avait été libre de le faire, mais une coterie corrompue qui avait besoin de son nom pour se perpétuer au pouvoir s'était hâtée d'agir dans ses prétendus intérêts; Fleet-Wood , son beau-frére , l'avait fait reconnaître par l'armée et le parlement ; d'autres meneurs provoquaient des adresses de tous les côtés et il était nécessaire de donner le temps à l'opinion de faire justice de cette surprise ; ce fut le parti que prit Richard , il n'eut pas à attendre long-temps ; la violence des républicains précipita la réaction , et Monk qu'il aimait ne rencontra aucune résistance en lui lorsqu'il vint restaurer la royauté proscrite de Charles II.
En héritant du pouvoir de son père , Richard aurait placé une couronne d'épines sur son front ; sa vie fut douce et calme ; retiré avec une famille nombreuse dans sa modeste terre de Cheshunt, comté d'Hertford, il y parvint à l'âge de quatre-vingt-six ans. « Ses vertus sociales, dit Hume, préférables aux plus grands talens, obtiiirent une recompense plus précieuse que la célébrité , le contentement et le repos, n
Le ciel ne devait pas moins à celui qui, bien jeune encore, s'étaitjeté aux p.eds de son père pour le conjurer de ne pas se souiller d'un régicide.
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