DE LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT
(1« article.)
On ne peut disconvenir que beaucoup d'hommes ne soient meilleurs ou plus mauvais que leurs doctrines 5 mais cette anomalie ne prouve rien contre la puissance de ces dernières , car l'inconséquence dans le bien comme dans le mal, en même temps qu'elle démontre invinciblement l'existence de la liberté humaine, n'est après tout qu'une exception. Exception qu'expliquent du reste et notre faiblesse et la nature de notre séjour actuel. Etablissez une parfaite harmonie entre les actes et les croyances, et la terre ne sera plus la terre : ce sera le ciel si nous sommes chrétiens et l'enfer si nous ne le sommes pas.
Cependant, à quelque degré qu'il soit donné à l'individu de tomber en contradiction avec lui-même , les masses sont toujours logiques. Sans doute personne ne peut dire d'aucun de ceux dont elles se composent qu'il ne déviera jamais de ses principes ; mais, lorsqu'elles sont saturées d'idées morales , l'on sait du moins que les perturbateurs , peu nombreux et faciles à comprimer , ne peuvent rien contre la sécurité publique. Au contraire, si les passions ennemies du repos général trouvent un appui dans les convictions , si les lois de l'éternelle morale ont perdu leur autorité sur les consciences, le mal devient la règle, comme autrement il serait l'exception ; la société est réduite à chercher un dernier refuge dans l'arbitraire de la force matérielle , et bientôt , celle-ci devenant impuissante devant le mépris de la vie , toutes les forrunes et toutes les existences sont à la merci de quiconque consent à mourir.
Il y aurait folie évidente à inférer des crimes de quelques catholiques, des vertus incontestables de plusieurs incrédules, que nos adversaires auraient le droit d'affecter une superbe indifférence pour les vérités religieuses. Le plus mauvais navire arrive quelquefois au port ; mais l'assureur, fiisant usage de ce calcul des probabilités, si faux dans sort application à un cas isolé , si vrai quand il embrasse un grand nombre de cas analogues, n'en mesure pas moins la prime sur l'état du vaisseau dont il garantit les risques. Rendre la société meilleure , la fortî- Rc^'ue CaUwlique, — 15 septembre 1836. 3' numéro»
fier contre les tempêtes qui la menacent , affaiblir ces tempêtes en domptant les ambitions et les cupidités dont elles procèdent , n'est-ce pas dans un autre ordre donner à l'esquif que les flots entraînent au loin une plus grande énergie de résistance? Or , relativement à chaque citoyen , le gouvernement est un assureur qui perçoit sous le nom d'impôt une véritable prime. Gendarmes et soldats , police et tribunaux, voilà les principaux agens de l'entreprise générale de sûreté, et ils son*^ d'autant plus nombreux , ils coûtent d'autant plus , le contribuable est d'autant plus grevé que ses biens et sa personne sont exposés à de plus grands dangers. Diminuer les chances de perte , c'est opérer un véritable dégrèvement ou du moins le rendre possible, et certes, au moment où la moitié de la France est payée pour garder l'autre , il est temps d'aviser aux moyens de réduire les risques qui rendent si onéreuse la conservation de la tranquillité publique.
Alors même que les théories anti-chrétiennes joindraient au charme qu'y trouvent le voleur et l'assassin l'attrait de la vérité , elles n'en auraient pas moins le terrible désavantage de multiplier à l'infini les dépenses gouvernementales de la société , en sorte qu'abstraction faite de tout autre considération , les contribuables sont personnellement intéressés à en arrêter le progrés. Us doivent même se presser , car d'induction en induction les mécontens de la société , les hommes qui n'y trouvent pas ou qui ne peuvent s'y faire une position à leur guise sont parvenus au dernier terme de leur fatale logique. Sans foi dans une autre vie, ils ne voient dans la mort qu'un sommeil éternel , et le sommeil éteint la souffrance. Selon leurs croyances , mieux donc vaut mourir que vivre malheureux, et dès -lors ils devaient se diviser en deux écoles: l'une de Lacenaire, école dégoûtante et abjecte, cherche dans le crime la joie d'une passagère volupté et dépose froidement sur l'échafaud , en joueur trahi par le sort , la vie qui lui servait d'enjeu ; l'autre , plus noble , mais aussi plus dangereuse , ne se résigne au suicide qu'autant qu'une pensée de haine ou de vanité ne vient pas lui signaler une victime. C'est elle qui arme la main de ces Samson modernes dont l'audacieux désespoir cherche, dans le renversement de l'édifice social , un dernier plaisir et bien souvent une dernière espérance. Que peuvent les lois humaines contre de pareils êtres ? Elles n'ont à leur opposer que le bourreau et ils jouent avec sa hache. Certes, ce qui se passe aujourd'hui 5 les profondes
alarmes qu'inspirent les amans de la mort à quiconque redoute l'anarchie doivent faire comprendre aux plus furieux antagonistes du catholicisme que, sous peine de perdre bientôt tout ce qui les attache eux-mêmes à l'existence , ils sont tenus de lui rendre son ancienne action, et de lui permettre enfin de sauver une seconde fois le monde.
Admettons qu'en multipliant ses agens salariés la société puisse prolonger quelque temps encore sa pénible agonie , et les frais toujours croissans d'une force armée toujours plus nombreuse finiront évidemment par absorber toutes les ressources du pays. Elles ont un terme et le mal n'en a point ; car de nouvelles générations ajouteront sans cesse leur poids aux charges de l'état, et l'on peut déjà prévoir l'époque où la multitude des incrédules sans place et sans fortune sera telle qu'un double budget ne suffira plus pour la contenir. La sécurité générale, ce premier besoin de toute société, est donc, même dans l'hypothèse la plus favorable , un bien qui finira nécessairement par nous échapper, si les enfans qui seront bientôt des hommes reçoivent l'enseignement auquel les deux écoles dont nous venons de parler doivent déjà tant de disciples. L'incrédule, aussi peu que le catholique, se dissimule les dangers de l'avenir et leur cause. Il sait que dans l'ordre d'idées où il a le malheur d'être entré il n'a rien à répondre aux effrayans sophismes de Lacenaire, et qu'il éprouve je ne sais quelle stupeur devant l'énergie d'Alibaud. Autant que nous, il désire que ces deux types disparaissent du monde , et , aussi bien que nous , il sait que la religion peut seule les en chasser. Mais la religion ellemême n'y parviendra qu'autant qu'elle exercera une influence directe, suprême, exclusive sur les jeunes intelligences dont la future et dogmatique perversité blesserait à mort toutes les fortunes. Si les conversions demeurent possibles au sein d'une profonde corruption , elles sont nécessairement rares. C'est un à un que l'on ramène les hommes au bien , mais c'est en masse que l'on y conduit les enfans. Le catholicisme donc, si puissant qu'il soit à l'égard des individus, ne peut améliorer la grande classe des adultes, le temps lui manque pour la régénérer tout entière, et, à la prendre dans son ensemble, elle passera avant que les croyances n'aient pu changer; mais il façonnera à son gré les générations naissantes pourvu qu'on les lui livre. Que la police donc se charge des hommes laits et le clergé des autres.
Orj nous ne parlons point ici en catholiques qu'anime ou qu'aveugle.
si l'on veut, Tamour de réternelle vérité. Français, nous voyons les orages qui menacent la patrie, et les orages nous voulons les écarter à tout prix. Si quatre cent mille hommes ne suffisent point pour protéger le pays contre des doctrines que nous n'avons nul besoin de qualifier ici ; si une autre armée d'agens de police, de gendarmes et d'espions est encore nécessaire , que sera-ce dans vingt ans lorsque les doctrines auront reçu les renforts que chaque année leur amène ? Nous adjurons ceux qui ont profité de la prostration du juste devant l'injuste, de se demander, la main sur la conscience, s'ils peuvent garder les biens qu'ils ont acquis à l'aide des théories qui les leur ont donnés. Ne comprennent-ils pas que cette fortune , ces honneurs qu'ils prisent tant; échapperont bientôt soit à eux, soit à leurs familles , s'ils n'en demandent la conservation à des doctrines d'une autre nature? ils ont exprimé de l'incrédulité tout ce qu'ils en estimaient ; eh ! malheur à eux si d'autres les imitent. Nous , par conscience , eux , par intérêt , nous avons tous un égal besoin d'un enseignement nouveau, enseignement qui purifiera l'air que respirent nos enfans. Que deviendrons-nous si en arrivant à l'âge viril ils allaient augmenter le nombre des malheureux qui se font une horrible joie d'accoupler l'assassinat avec le suicide?
Elevée chrétiennement, et elle ne peut être élevée chrétiennement que par le clergé , la jeunesse apportera dans le monde , avec les craintes et les espérances d'une autre vie , un frein qui ne coûtera rien à l'État. Et les excès où elle tombera encore n'auront plus ce caractère antisocial qui distingue aujourd'hui la plupart des forfaits. Les derniers actes , les dernières paroles de l'homme qui meurt en public ont une incomparable éloquence , car l'ame se montre alors à nu, et les croyances qui descendent sur la foule du haut de l'échafaud trouvent de nombreux prosélytes. La société souflVe peu des crimes suivis d'un repentir hautement avoué. Ce qui la perd , ce qui la tue, c'est le crime insouciant de la mort, et se glorifiant à son heure suprême du sang qu'il a versé. Cette effrovable prédication du supplice ne sera plus qu'un phénomène exceptionnel lorsqu'une foi vive se sera développée avec chaque intelligence, et ce phénomène n'inspirera qu'une profonde horreur. Voulez-vous en finir avec les cours de dépravation ou de meurtre qui se font sur la place publique, au milieu des multitudes qui environnent l'instrument de mort? Éloignez de vos enfans les maîtres dont la raison est faussée par l'incrédulité, qui sans en
comprendre les conséquences, se complaisent dans les doctrines dont Lacenaire et Alibaud ont fait une application à la fois si effrayante et
SI rigoureuse.
Il ne s'agit plus de perfectionner la société, mais de la sauver, et le besoin qu'elle a de vivre, ou plutôt la conscience qu'elle a de ce besoin, assure aux catholiques une franchise de parole et une liberté de conseil qui leur avaient été refusées en des temps assurément meilleurs. Sous ce rapport, un progrès immense a été fait, et nous devons à la fois le reconnaître et nous en prévaloir. Avant la révolution de juillet, les huées du libéralisme auraient accueilli celui d'entre nous qui eut osé réclamer l'intervention directe , universelle du clergé dans l'enseignement; aujourd'hui les choses ont changé, car, parmi nos anciens adversaires, la fraction conservatrice, ceux qui ont plus à perdre qu'à gagner à de nouveaux bouleversemens^ n'ignorent pas que tout sera prochainement perdu , si l'autre fraction continue à recevoir l'adhésion d'une jeunesse impie. Elle est donc condamnée, sous peine de périr, à travailler au triomphe de nos croyances, et cela en vertu de la seule loi de justice dont elle admet l'existence , de cette nécessité qui justifie tout , selon M. Guizot. Certes , ce n'est ni par amour du prêtre qu'elle conserve son nom sur le budget , ni par un respect abstrait de la morale qu'elle consulte nos évéques sur la future organisation de l'enseignement secondaire. Au fond, les libéraux conservateurs, les libéraux du pouvoir sont ce qu'ils étaient. Ils ne voient dans le clergé qu'une sorte de gendarmerie spirituelle dont ils ne peuvent se passer, et le salaire qu'ils lui jettent est la solde d'une milice qu'ils avaient long-temps réputée inutile, mais dont ils connaissent à présent l'indispensable utilité. Ainsi , nous pouvons leur demander tout ce qui leur est nécessaire , toutes les conditions de leur propre salut ; et quoi de plus nécessaire à la durée de leur bien-être , à la perpétuité des jouissances dont ils s'enivrent, qu'un enseignement exclusivement catholique ?
Afin de devenir ministre , M. Thicrs avait écrit son histoire de la révolution; afin de demeurer ministre, il vient d'en interdire la lecture dans nos collèges, Si la plus rebelle des vanités, la vanité de l'écrivain, a pu s'incliner à ce point devant les exigences de l'homme d'État, que ne pouvons-nous espérer quand r.oiis puleruns au nom de ces exigences, lorsqu'au lieu d'invoquer la loi divine, nous en appellerons
à des besoins tout matériels . il est vrai^ mais dont la réalité est si vivement aperçue par ceux qui ne croient pas en Dieu? Ces mêmes hommes qui insultaient naguères à nos croyances, n'ont ils pas voté plus tard, et à l'unanimité, jusqu'au dernier écu que coûte un chapeau de cardinal ? Sachons enfin ce que leur impuissance sociale nous donne de force, et ne craignons pas de parler haut, maintenant que pour eux nos paroles sont des paroles d'espérance. Jadis, un gouverneur de Saint-Domingue refusa les troupes que la métropole allait lui envover. Il demanda des prêtres , et la résignation sortie de leur parole pacifia les Nègres et rendit à la plus belle des colonies françaises une tranquillité que des missionnaires d'une autre espèce devaient plus tard lui ravir pour toujours. Voilà ce que coûte la paix qui vient du ciel, le pain de quelques hommes vêtus d'une robe noire. Les périls de la société ont leur cause première et rédicule dans la région des intelligences, région où ne pénètrent ni les agens de police ni la force armée. Seuls , nous pouvons lutter corps à corps contre le mal , et à présent qu'il est connu , pareils au médecin qui possède non l'amour, mais la confiance du malade , nous pouvons mettre à nos services le prix que nous voulons.
Or, la paix ne peut être que le droit d'administrer le remède, et le remède lui-même n'est autre que la liberté de l'enseignement. Qui dit liberté suppose à tous le droit égal de faire, et telle est l'importance de l'éducation que la liberté appliquée à l'enseignement rencontre deux sortes d'adversaires : les uns , les hommes du pouvoir , ceux même d'entre eux qui éprouvent au plus haut degré le désir de faire pénétrer les idées morales dans nos écoles , reculent devant un principe qui enlèverait à leur contrat la meilleure partie du domaine de la famille , et ils s'imaginent encore qu'à l'aide de meilleurs choix ils parviendront à sanctifier les asiles où l'intellio^ence de l'enfant reçoit ses premières impressions scientifiques. Les autres, catholiques de conviction, s'effraient de la liberté d'enseignement, parce que à coté d'écoles chrétiennes qui surgiraient bientôt, ils en rêvent d'autres où l'athéisme dogmatiquement professé substituerait à l'insouciance des choses saintes une haine ardente, implacable. Nous osons le dire , ils se trompent également. Quels que soient les soins de l'ad.iiinistration , jamais des laïques , jamais même des prêtres, réduits à la qualité de fonctionnaires, n'apporteront cette surveillance de toutes les heures qui s'étend
même de professeur à professeur, surveillance sans laquelle la corruption finira toujours par arriver jusqu'aux élèves. M. Pelet de la Lozère oserait-il se vanter d'intentions plus pures que celles qui animaient le vénérable évéque d'Hermopolis ? Et cependant!!!
Ainsi le gouvernement est réduit à choisir entre la conservation des abus actuels, sa ruine future avec celle de la société, et le principe de la liberté absolue de l'enseignement. Car, lui , il ne se fait point illusion sur les conséquences de cette liberté , et la terreur qu'elle lui inspire n'a rien de commun avec les craintes de plusieurs de nos amis. Que ceux-ci se rassurent. Le clergé n'a à redouter aucune concurrence sérieuse, ni surtout aucune concurrence durable. Sans doute, dans un autre état social , nous voudrions que le droit de propager l'erreur fût refusé à tous. Toutefois, aujourd'hui, l'on ne peut raisonnablement demander à la loi humaine d'aller jusque-là; et, grâce à Dieu , nous n'en avons nul besoin. Que nous importe l'octroi légal et dès-lors transitoire d'un privilège que nous posséderons en fait le jour où la France sera rentrée sous l'empire du droit commun ?
Dans un second article , nous montrerons que la liberté de l'enseignement n'est en réalité que le monopole de l'enseignement au profit
du clergé. De Coux,
Prof, d'économie sociale à l'université de Malines.
Dans les années 997 , 998 et 999, le monde chrétien était parcouru en tous sens par de saints anachorètes qui s'étaient arrachés à la paix de leur solitude pour prophétiser aux peuples la fm du monde , qu'ils croyaient proche.
Ces pieux et simples solitaires s'en allaient criant :
Malheur! malheur, voici venir la fin des temps, les mille années vont être révolues tout-à-l'heure î l'avènement du fils de l'homme sera demain. Faites pénitence , prosternez-vous , priez , pleurez et couvrezvous de cendres.
Et quand ces saints qui passaient leurs jours et leurs nuits h converser avec le Seigneur, roi des siècles ^ venaient à parler ainsi, les
habitans des villes et des cités, des bourgs et des hameaux, étaient toutà-coup saisis de crainte et de tremblement, car ils étaient convaincus que ce n'était pas sans mission que les fils inspirés du désert étaient sortis de leurs retraites pour annoncer la fin du monde.
Devant leurs paroles, tout plaisir et toute joie se taisaient , les populations restaient muettes et consternées sur leur passage , et ce n'était pas seulement le menu peuple... Papes et empereurs, princes , rois, magistrats, chevaliers, villageoises et grandes dames, tous n'avaient qu'une pensée , celle de fléchir le ciel et de se le rendre favorable au grand jour du jugement dernier.
En ce temps-là, en 999, cette croyance de la prochaine fin du monde était si générale , et les nations si convaincues que le bouleversement du globe était imminent et que les étoiles vacillantes allaient tomber du firmament pour embraser la terre , (\ue les hommes ne se donnaient plus la peine de se bâtir des demeures , car ils prévoyaient déjà le jour de la destruction de l'univers.
Oh ! il faudrait avoir la foi vive de nos pères pour se faire une idée dé l'anxiété et des angoisses qu'hommes et femmes, enfans et vieillards, maîtres et serviteurs, forts et faibles, grands et petits, éprouvèrent quand la dernière heure de l'an 999 fut prés de finir ! quand la première heure de l'an 1000 fut au moment de commencer!
Alors, dans toutes les villes, c'était déjà comme le silence des tombeaux, toute affaire humaine avait cessé : l'ambition était à bout de ses rêves, l'hypocrisie avait usé tous ses masques et laissait voir ses frayeurs et ses remords, l'avarice regardait ses trésors en se répétant avec désespoir : Ils ne pourront me suivre ! pensées voluptueuses de
plaisir nulle part, craintes et frayeurs partout La terre ne respirait
plus. Gomme un coupable , dans l'attente de la sentence qui va sortir de la bouche du juge !
Enfin, la dernière heure des mille années révolues depuis la naissance du Christ sonna ! Et la terrible trompette de Tarchange
du dernier jugement ne s'y mêla pas, et là terre ne trembla pas, et le craquement de la grande machine ne se fit point entendre ! et les étoiles ne tombèrent point du ciel , et le premier soleil de L'an mille UN se leva comme à l'ordinaire , car Dieu permettait encore au temps de poursuivre son cours, et les prophètes qui étaient venus dire aux hommes que i?otre monde allait disparaitn^e comme la tente du vova-
geur que la tempête arrache des sables et emporte dans l'air , s'étaient trompés.
L'heure suprême n'était pas venue.
En ces temps-là, comme aujourd'hui, les hommes passaient rapidement de la tristesse à la joie , de la crainte à la sécurité , de la pénitence à la dissipation. Aussi , quand ils curent acquis la conviction que le monde allait continuer comme par le passé , il y eut un délire général ! mais ce délire ne fut pas stérile comme il le serait de nos jours; dans l'ivresse de la joie que ressentirent les chrétiens d'alors, il y eut un vif sentiment de gratitude. Les populations entières coururent aux temples pour remercier Dieu , et dans leur reconnaissance ne trouvèrent point assez d'autels! C'est de ce besoin , c'est de cette époque, de l'année looi , que datent beaucoup des églises existant aujourd'hui.
La génération se releva subitement comme échappée tout entière h la destruction , et dans un moment d'actions de grâces , on la vit se précipiter dans les sanctuaires et embrasser les autels; ce sentiment religieux porta ses fruits, les rois et les hommes puissans l'avaient partagé, ils donnèrent l'exemple; du nord au midi de l'Europe, des frontières de la Germanie aux côtes de l'Océan , on vit s'élever en foule desédifîces consacrés au service de Dieu : c'étaità qui se surpasserait dans cette lutte pieuse, et, pour nous servir de l'image singulière mais énergique d'un témoin oculaire (i) , on eût dit « que le monde , en s'agi- » tant, eut rejeté ses vieux vètemens pour se couvrir d'un blanc )) manteau d'églises » : Eimt enim ut sic niuîidus executiendo semel , j^ejccta vetustate y passiin candidam ecclesiarum vestem induerit.
Nous venons de le dire tout-à-l'heure , dans ce grand mouvement de reconnaissance envers le Créateur , qui venait de consentira laisser vivre encore ses créatures , il n'y avait pas que le peuple ; oh ! non , dans ces temps, les porteurs de couronnes priaient comme les /wrznans. Et voyez comme ceux qui avaient été forts pendant leur vie, ceux qui avaient conquis avec le glaive , s'applaudissaient sur leur lit de mort d'avoir élevé des églises et des monastères; écoutez Guillaumele-Conquérant au moment de passer de vie à trépas : voici ce qui l'occupe.
(( x\vec l'aide et le secours de Dieu, dit-il , neuf abbayes de moines
(l)GlabcT Ùadulphc.