‹ L'Écho de la jeune France (volume 2)Chapitre 74 sur 82 · DE LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT · texte numérisé non relu

DE LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT

( 2« article. )

Nous croyons que les temps sont venus où les catholiques, à l'exemple de l'Église, doivent jouer cartes sur table, et si nous osons ainsi le dire^ graver sur leurs fronts ce qu'ils veulent avec ce qu'ils croient. Rarement les moyens d'adresse leur ont réussi , et certes , à aucune époque, les réticences et les déguisemens n'ont été moins nécessaires qu'aujourd'hui. En effet, si nous ne pouvons imposer notre volonté aux ennemis de nos doctrines , nous pouvons moins encore les abuser sur les résultats des mesures auxquelles nous attachons quelque prix. Que gagnerions-nous maintenant à affecter une hypocrite terreur de la liberté d'enseignement? Qui tromperions-nous en n'avouant pas qu'elle implique le monopole de l'enseignement au profit du clergé ? Nonseulement les adversaires du catholicisme savent tout cela aussi bien que nous , mais encore , nous ne pourrions élever à ce sujet quelque doute dans leur esprit sans affaiblir le désir qu'ils ont de rendre à la famille la plus précieuse de ses franchises. S'ils consentaient à la rétablir dans ses droits, c'est afin de sociabiliser les générations naissantes, en les plaçant de fait sous le patronage du sacerdoce, patronage qu'ils ont en horreur, et que néanmoins ils acceptent comme une irrémédiable nécessité. Nier cette conséquence serait donc une étrange sorte d'habileté, N'imitons pas le nautonier imbécile qui , lorsque la tem-

petc l'entraîne au port, lui refuse ce qu'il a gardé de voiles, et relarde riieiu^e de la délivrance en louvoyant au milieu des écueils.

Une tactique si peu digne de la sainteté de notre cause présentera encore un autre danger. Il est parmi nos frères des hommes dignes dô tous nos respects, mais qui persistent à raisonner et à agir comme si la société actuelle était une société catlioliquement constituée. Ceux-là s'indignent à la pensée d'un enseignement abandonné à la merci des spéculations individuelles, et le monopole légal de l'université, monopole qu'ils espèrent conquérir un jour, les effraie moins que le triomphe du principe d'un alYranchissement universel. Ils repoussent donc ce principe autant que le faisaient naguère les ennemis du nom chrétien, et leur opposition, bien que chaque jour elle diminue d'intensité, est un obstacle que nous ne surmonterons certainement pas, en admettant qu'elle est fondée en fait, qu'elle est justifiée d'avance par les résultats nécessaires du système que nous invoquons. Nous ne parviendrons à vaincre leurs répugnances qu'à force de franchise, en ne taisant rien de notre pensée, en leur prouvant que la liberté iUimitée de l'enseignement est aujourd'hui la seule voie ouverte à l'Eglise afin d'arriver à ce monopole qui est moins encore un droit pour elle, qu'un besoin pour la société.

La France , telle que le dix-huitième siècle l'a faite, n'a plus cette unité qui était jadis et sa gloire et sa force. Um^ dans l'ordre temporel, en ce sens qu'elle obéit à un gouvernement unique^ qu'elle est régie par une seule administration, elle est scindée dans l'ordre spirituel en autant de sociétés distinctes qu'elle renferme de croyances différentes. Ces divisions existent, et la paix ne peut être maintenue qu'à l'aide de la liberté de conscience, liberté tellement indispensable que, sans hésiter, la restauration l'avait écrite dans sa charte , et que saint- Louis, s'il eut été à la place de Charles X, ne l'en eut point effacée. C'est que la liberté de conscience est un compromis à l'aide duquel les doctrines rivales qui se sont implantées au sein d'une nation renoncent à la plonger dans l'abimc d'une interminable anarchie, ou à la partager eu fractions indépendantes les unes des autres. Alors, ceux qui professent ces doctrines s'obligent, dans l'ordre où ils ne peuvent s'entendre, à une tolérance mutuelle, et par conséquent le pouvoir qui les gouverne en commun est obligé de renoncer à toute jurisdiction directe ou indirecte sur les consciences. Il ne se déclare point athée, mais in-

compétent ; parce qu'il ne peut se laire juge en ces matières, s'arroger législativcment le droit de distinguer le vrai du faux sans violer le pacte tacitement conclu entre les gouvernés. Car, du moment où il a, en tant que pouvoir, une opinion, il refuse nécessairement une égale part dans ses faveurs à ceux qui ne la partagent point , et ils tombent à l'état d'opprimés, et la paix publique est aussitôt en péril. Ainsi, lorsqu'un peuple se divise en plusieurs sociétés spirituelles , lorsqu'une immense majorité surtout ne professe point le même culte, la liberté de conscience est la condition de sa vie politique , et ce qui, en d'autres circonstances, est peut-être un grand mal, devient alors le seul gage concevable de salut.

Or, il est évident que la liberté de conscience suppose celle de l'enseignement , car le père de famille tient de trop près à ses enfans , s'identifie trop parfaitement avec eux pour se croire libre, s'il est privé du droit de faire germer dans leurs jeunes intelligences les doctrines qu'il croit vraies, c'est-à-dire ses propres doctrines. Ainsi aucune croyance ne peut prétendre au monopole légal de l'éducation, sans se poser la persécutrice de toutes les autres, sans violer le pacte fondamental dans ce qu'il a de plus vrai , c'est-à-dire, dans celle de ses dispositions qui correspond le plus fidèlement à l'état actuel de la société. Catholiques et protestans, athées et théistes, tous s'abuseraient également s'ils s'imaginaient que la loi pourrait long-temps leur assurer la direction exclusive des nouvelles générations. Si le gouvernement a pu se l'attribuer jusqu'à ce jour, c'est qu'il n'a, officiellement du moins, aucune prédilection religieuse ou philosophique. On a endiu'é son indifférence; personne n'eut supporté sa ferveur

Mais cette indifférence , par cela même qu'elle jette dans le corps enseignant des hommes de toutes les opinions, devrait être contagieuse. Elle arriva , en passant par les maîtres , du gouvernement aux élèves , et les efforts des plus vertueux ministres de la branche aînée échouèrent contre la fatalité de leur position. Avec des professeurs tous chrétiens ou tous athées, on eut fait des chrétiens ou des athées; avec des professeurs empruntés à toutes les doctrines on fit des sceptiques, et la société, allanguie par une insouciance générale, finit par devenir ce que nous la voyons , un corps usé avant le temps, au(|uel il ne reste plus que la force de mourir. Des trois alternatives possibles, du monopole légal accordé à une doctrine quelconque, du monopole réservé

au gouvernement et du droit commun , la première donc est impraticable 5 et la seconde a produit une atonie universelle qu'interrompent par fois les clameurs d'un sombre désespoir. Reste la troisième. Nous allons la suivre dans ses conséquences.

Il y aurait folie h s'imaginer que la liberté d'enseignement puisse immédiatement transférer au clergé le domaine tout entier de l'instruction publique. D'une part, le clergé n'est point encore en mesure de recueillir l'immense héritage de l'université; et de l'autre, celle-ci soutenue par le budget et appuyée sur les industries individuelles qui s'y rattachent, soutiendra quelque temps encore une concurrence que chaque année rendra plus vive , mais qui d'abord sera réduite à des limites assez étroites. En effet , les bonnes maisons d'éducation ne s'improvisent pas 5 il faut du temps pour former d'habiles professeurs, et le sacerdoce, quelque riche qu'il soit déjà sous ce rapport, ne l'est point assez pour suffire aux besoins de la France. A cet égard, il a beaucoup à faire, et par conséquent la transition complète de l'enseignement sacerdotal s'opérera graduellement et presque sans secousse, quant aux bons établissemens de la première espèce qui existent aujourd'hui. Toutefois, cette transition s'achèvera nécessairerement sous le régime du droit commun, et voici pourquoi :

Les catholiques qui s'arrêtent à la superficie des choses, voient que la liberté donnée à l'enseignement doit le réduire aux ignobles proportions d'une entreprise mercantille, et le sang leur monte au visage, lorsqu'ils pensent qu'un jour l'opinion publique assimilera le chef d'un collège à l'entrepreneur d'une flibrique. Pleins d'un juste respect pour les rapports qui lient le professeur à l'élève , pour cette paternité de seconde majesté ^ aussi sainte peut-être que la paternité véritable , ils ne peuvent se résigner à faire de l'un un simple vendeur, et de l'autre un acheteur courant au meilleur marché , et se donnant à qui livre au plus juste prix le pain de l'intelligence. Cette dégradation les affecte douloureusement; et nous qui savons combien la mis^ siondu professeur entraîne de responsabilité devant Dieu, nous partagerions toute leur indignation, si nous vivions à une autre époque, en un siècle où ces questions d'argent qui les révoltent auraient moins d'importance ; mais la véritable s;igesse consiste à accepter les faits que Ton ne peut changer, au lieu d'aller se briser contre eux. Pourquoi d'ailleurs nous plaindrions-nous de l'avarice des pères de famille, si

certe avarice doit assurer aux établissemcns calholiques une préférence universelle ?

Oui, et nous le reconnaissons sans liésitci', le droit commun fera descendre l'enseignement de son ancienne dignité , et l'assimilera en tout h ces manufactures dont le succès dépend à la fois, et de la qualité et du bas prix des marchandises livrées aux consommateurs. De même qu'un fiibricant d'indiennes a la certitude, s'il fait mieux, et à moins de frais que ses rivaux , de les écraser par sa concurrence , de même les maisons d'éducation qui donneront au meilleur marché les soins les plus paternels, la nourriture la plus saine , l'instruction la plus solide, l'éducation la plus pure, sont assurées d'une préférence que la législation elle-même ne pourra leur enlever qu'en les fermant de force. Ici, il ne s'agit ni de doctrine, ni d'esprit de parti ; c'est une question qui se résume en chiffres, et dont l'importance est d'autant plus grande que la cupidité est, tout le monde en convient, la passion dominante des temps où nous vivons.

Ainsi l'instruction pu])lique, sous le régime de la liberté, appartien dra, si nous osons le dire, d'une manière fatale à ceux (]i\\ fourniront^ aux conditions les moins élevées, le meilleur enseignement, et s'ils peuvent se charger de toute notre jeunesse, toute notre jeunesse leur sera livrée. Ils en auront le monopole , ce monopole que les lois ne confèrent pas, et qui n'en est que plus durable, parce qu'il est volontairement accoixlé par les consommateurs , monopole né de la libre concurrence , et qu'obtiennent seulement les plus habiles à la lois , et les plus éconouies. Dans les industries ordinaires, les grands capitalistes le possèdent aujourd'hui et au même titre, en vertu de la même loi , il ne peut échapper au clergé.

Le prêtre catholique, par cela même qu'il est célibataire, n'a point a s'occuper de l'avenir d'une famille, en sorte que le nécessaire suffît à ses besoins , et par conséquent le prêtre, chef d'un collège, et les prêtres professeurs peuvent se contenter d'un bénéfice qui ne saurait sulfire à la position du laïque. Pour celui-ci, renseignement est une profession j pour celui-là, c'est un devoir, et cette différence radicale en entraîne une multitude d'autres non moins frappantes. Le prêtre, moins avide, parce (ju'il n'a point les uiêmes motifs de cupidité, ignore les ruses misérables d'une parcimonie c[ui spécule sur la santé des enfans qui lui sont confiés. Comme il n'a point d'autres fils, il reporte

sur SCS élèves loutc sa puissance d'amour, et leur saule lui est chère en ollc-mènie h cause cFeux , et uon dans l'intcrèt d'un lucre futur. Delà des soins plus assidus, une nourriture meilleure, et chose singuh'ère, son apparente prodigalité coûte moins que l'avare rigidité du laïque. Gomme ce dernier ne peut exercer aucun contrôle religieux sur les laïques, maîtres et serviteurs dont il est entouré, non-seulement il est obligé de leur donner un salaire plus élevé, mais encore il est sans cesse victime d'un gaspillage effréné, qui multiplie ses dépenses et n'ajoute rien au bien être des élèves. Au contraire, dans un collège sacerdotal, il n'est personne qui ne contribue dans la mesure de ses forces au succès de l'entreprise. Les professeurs, satisfaits du plus modique traitement, rivalisent de zèle, et comme le lien de conscience s'étend jusqu'aux derniers degrés de la hiérarchie scholaire, le chef de l'établissement n'a à redouter ni la mauvaise foi, ni la négligence de ses subordonnés. Aussi les bénélices du clergé enseis^nant sont-ils énormes. On peut en juger, non par les fortunes qu'ont amassées les ecclésiastiques qui dirigent nos petits séminaires , mais par le nombre des enfans qu'ils reçoivent gratuitement^ mais par l'immensité des édifices élevés par eux, avec la seule ressource de leurs profits, et malgré la crainte toujours présen-te d'une brutale confiscation. Que l'enseignement soit libre, et bientôt il y aura des maisons qui n'ayant plus de frais de construction à faire, et limitant l'étendue de leur charité , réduiront leur prix au minimum possible. Alors quel sera l'établissement laïque qui pourra lutter contre elles.

Si la supériorité des collèges sacerdotaux est incontestable quant au prix , à la nourriture , elle ne l'est pas moins quant à l'éducation proprement dite. Gomme il enseigne par devoir, il renvoie sans pitié les élèves déjà corrompus , et son infatigable surveillance préserve les autres, dans la mesure où cela est aujourd'hui possible, de la contagion des vices qui énervent le corps avant que l'ame n'ait conscience de sa honle. Mais le prêtre possède en outre un talisman d'une admirable puissance. Il enseigne le quatrième commandement ; et quel est le chef de famille , si incrédule qu'on le suppose, qui veuille que son fils ignore qu^a/in de vi^Tc longuement il doit lionorer son père et sa mcre. Le monopole de ce précepte entraîne sous l'empire du droit commun celui de l'enseignement. Eh cpioi ! nous avons pour nous l'égoïsmc , l'amour, l'avarice des pères , et nous pourrions crain«lre

qu'ils nous échappent! Voltaire ne voulait pas d'un roi philosophe; ah! s'il avait eu des enfans, il aurait eu bien autrement horreur d'un fils esprit fort.

Cependant , il est une objection que des hommes pleins de bonne foi opposent au principe de la liberté d'enseignement, lis en comprennent les conséquences, et ils se demandent si à la longue l'instruction, donnée par un corps affranchi de toute concurrence , ne finira point *par tomber au-dessous des besoins de l'époque. Ils redoutent à cet égard l'influence si heureusement i^/ie de l'épiscopat , et ils s'imaginent que nos premiers pasteurs donneraient des règles à la science aussi bien qu'à la foi. Ces craintes nous semblent peu fondées. En premier lieu , à moins d'admettre que le catholicisme est faux, l'on a peine h comprendre qu'il puisse nuire au progrès des véritables lumières , ou , en d'autres termes, que le prêtre catholique ne puisse s'emparer, au profit de ses élèves, de tous les progrés de la science humaine. En second lieu, il y aura toujours concurrence , non des écoles sacerdotales aux écoles laïques , mais entre les écoles sacerdotales elles-mêmes ; lesquelles 5 ayant tous les mêmes avantages d'économie et de principes , se rencontreront en rivales sur le seul terrain où elles puissent l'être , sur celui de l'instruction. Déjà les petits séminaires améliorent avec une merveilleuse activité leur enseignement , et l'impulsion à laquelle ils doivent tant de progrés leur vient de ces évêques dont l'influence semble si dangereuse à certains amis des lumières. Cependant les petits séminaires sont peu nombreux, et , quelle que fut la médiocrité de l'instruction qui y est donnée, les postulans y seraient encore plus nombreux que les élèves. Que sera-ce lorsque, sur tous les points de la France, le zèle du prêtre, spéculant sur les biens du ciel, comme le laïque spécule sur ceux de la terre , aura fondé d'innombrables collèges? Sans doute les évêques exerceront sur ces maisons un salutaire contrôle , et Dieu nous garde qu'il cj) soit autrement? mais qui ne voit que ce contrôle absolu dans les petits séminaires se réduira ailleurs aux choses de doctrine et de mœurs. Les formes les plus variées de l'enseignement le plus étendu seront donc tour-à-tour essayées avec que plénitude entière de liberté ; et en même temps que la jeunesse , délivrée d'une instruction anti-sociale, se ficoiinera à tous les besoins de la civilisation , les nouveaux maîtres se disputeront la gloire de la préserver des erreurs qui enfantent les Lacenaires qt les Alibauds.

Il est une contrée où ces grandes vérités sont comprises depuis longtemps, la Belgique. Dans cet heureux pays, elles ont passé de l'état de simple théorie à celui de faits accomplis , et c'est en les prenant sous cette forme que nous dirons dans un troisième article les conséquences pratiques et déjà obsei'vées de la liberté d'enseignement.

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