G. DE G
IVAPOLÉOX X A JAMAIS EXISTÉ.
Un tout petit hvie aussi original que spirituel vient de tomber entre nos mains. Il est intitule : Grand erratum^ source d'un nombre infini d'errata à noter dans l histoire du dix-nem'ièmc siècle. Or, ce grand erratum quel est-il? c'est 1 existence de Napoléon. L'auteur anonyme s'attache à démontrer que le héros du siècle n'est qu'une fiction poétique ; et ce paradoxe moqueur est soutenu avec une gravité d'érudition qui eu fait luie des meilleures satyres qu'on pût lancer contre l'atliéisnie pédautesque de certains docteurs du siècle dernier, tels siutout que Dupuis. On sait que les moyens de prédilection employés dans VOrigine des cuites sont les rapprocliemens astronomiques et mythologiques, et que c'est en se jouant ainsi de l'imagination de ses lecteurs que ce malheuieux écrivain cherche à rendre douteux tout ce qu'il y a de plus authentique et de plus respectable sur la terre ; eh bien , son ingénieux parodiste n'a voulu se servir que des mêmes argumens, et c'est avec ses armes qu'il l'a battu. 3Iême hardiesse d'aftirmations, même subtilité de preuves, même extravagance de logique. Lisez et jugez.
«« INapoléon Bonaparte, dont on a dit et écrit tant de choses, n*a pas même existé. Ce n'est qu'un personnage allégorique. C'est le soleil personnifié ; et notre assertion sera prouvée, si nous faisons voir que tout ce qu'on pubhe de Napoléon-le-Grand, est emprunté du grand astre. »
Soyons donc sommairement ce qu'on nous dit de cet homme merveilleux ; On nous dit qu'il s'appelait Napolcon Bonaparte; qu'il était né dans une île de la Méditerranée; que sa mère se nommait Lœtitia; qu'il avait trois sœurs et quatre frères, dont trois furent rois ; qu'il eut deux femmes, dont une lui donna im fi^ls ; qu'il mit fin à une grande révolution ; qu'il avait sous lui seize maréchaux de son empire , dont douze étaient en activité de service ; qu'il triompha dans le midi et qu'il succomba dans le nord ; qu'enfin, après un règne de douze ans, qu'il avait commencé en venant de l'Orient, il s'en alla disparaîtie dans les mers occidentales.
Reste donc à savoir si ces différentes particularités sont empruntées du soleiL Et d'abord, tout le monde sait que le soleil est nommé Apollon par les poètes; or, la différence entre Apollon et Napoléon n'est pas grande , et elle paraîtra encore bien moindre, si on remonte à la signification de ces noms et à leur ori» gine. Il est constant que le mot Apollon signifie exterminateur ; et il paraît que ce nom fut donné au soleil par les Grecs, à cause du mal qu'il leur fit devant Troie, où une partie de leur armée périt par les chaleurs excessives et par la contagion qui en résulta, lors de Toutrage fait par Agamemnon à Chrysès, prêtre du soleil , comme on le voit au commencement de Y Iliade d'Homère ; et la brillante imagination des poètes grecs transforma les rayons de l'astre en flèches enflammées que le dieu irrité lançait de toutes parts, et qui auraient tout exterminé, si pour apaiser sa colère, on n'eût rendu la liberté à Chryséis, ulle du sacrificateur Chrysès. Or, Jpollon est le même mot qxiJpoléon. Ils dérivent de ^poilus, AiïoWvç, ou ^poleo, ÂTro^ew, deux verbes grecs qui n'en font qu'un , et qui signifient perdre, tuer, exterminer. De sorte que si le prétendu héros de notre siècle s'appelait Apoléon, il aurait le même nom que le soleil^ et il remplirait d'ailleurs toute la signification de ce nom ; mais ce personnage est nomme Napoléon, et conséquemment il y a dans son nom une lettre initiale qui n est pas dans le nom du soleil. Oui, il y a une lettre de plus et même une syllabe ; car, suivant les inscriptions qu'on a gravées de toutes parts dans la capitale y le vrai nom de ce héros imaginaire était Néapoléon. C'est ce que l'on voit notamment sur la colonne de la place Vendôme. Cette syllabe de plus n'y met aucune différence ; elle est grecque sans doute, comme le reste du nom, et en grec, ne, v/j, ou nai, vat, est une plus grande affirmation que nous pouvons rendre par le mot véritablement^ d'où il suit que Napoléon signifie : véritable exterminateur, véritable Apollon. C'est donc véritablement le soleil.
Mais que dire de son autre nom ? Quel rapport le mot Bonaparte peut-il avoir avec l'astre du jour? On ne le voit point d'abord ; mais on comprend au moins que comme bonâ parte signifie bonne partie, il s'agit sans doute là de quelque chose qui a deux parties , l'une bonne et l'autre mauvaise ; de quelque chose qui en outre se rapporte au soleil Napoléon. Or, rien ne se rapporte plus directement au soleil que les effets de sa révolution diurne, et ces effets sont le jour et la nuit, la lumière et les ténèbres ; la lumière que sa présence produit, et les ténèbres qui prévalent dans son absence. C'est une allégorie empruntée des Perses. C'est l'empire d'Oromaze et celui d'Arimane, de la lumière et des ténèbres, des bons et des mauvais génies; et c'est à ces derniers, c'est au génie du mal que l'on dédiait autrefois par cette expressive imprécation : y4bi in rnalam parlem. Et si par malâ parte on entendait l«s ténèbres, nul doute que par bonâ parte on ne doive entendre la lumière ; c'est le jour par opposition à la nuit ; ainsi, on ne saurait douter que ce nom n'ait des rapports avec le soleil, surtout quand on le voit assorti avec Napoléon, qui est le soleil lui-même comme nous venons de le prouver.
2" Apollon, suivant la mythologie grecque, était né dans une île de la Méditerranée (dans l'île de Délos) , aussi a-t-on fait naiti e Napoléon dans une île de la ^léditerranée, et de préférence on a choisi la Corse, parce que la situation de la Corse relativement à la France où on a voulu le faire régner, est la plus con-
forme à la situation de Délos relativement à la Grèce, où Apollon avait ses temples principaux et ses oracles.
3° On prétend que sa mère se nommait Laetitia. Mais sous le nom de Lsetitia qui veut dire la joie ^ on a voulu désigner l'aurore, dont la lumière naissante répand la joie dans toute la nature ; l'aurore qui enfante au monde le soleil, comme disent les poètes en lui ouvrant avec ses doigts de rose les portes de l'Orient. Encore est-il bien remarquable que, suivant la mythologie grecque, la mère d'Apollon s'appelait Lclo ou Lètô A/.tw ; mais si de Leto les Romains firent Latone , mère d'Apollon, on a mieux aimé dans notre siècle en faire lœtitia parce que lœtitia est le substantif du verbe lœtor ou de l'inusité lœto qui voulait dire inspirer la joie. Il est donc certain que cette Laetitia est prise comme son fils dans la mythologie grecque.
4' D'après ce qu'on en raconte, ce fils de Léetitia avait trois sœurs, et il est indubitable que ces trois sœurs sont les trois Grâces , qui , avec les Muses , leurs compagnes, faisaient l'ornement et les cliarmes de la cour d'Apollon, leur frère.-
6° On dit que ce moderne Apollon avait quatre frères ; or ces quatre frères sont les quatre saisons de l'année. Point de difficultés sur les genres ; en français l'automne seule est féminin , et encore nos grammairiens sont peu d'accord à cet égard ; mais en latin , Autumnus n'est pas plus féminin que les trois autres saisons. Des quatre frères de Napoléon, trois, dit-on, furent rois, et ces trois rois sont le printemps qui règne sur les fleurs, l'été qui règne sur les moissons et l'automne qui règne sur les fruits. Et comme ces trois saisons tiennent tout de la puissante influence du soleil , on nous dit que les trois frères de Napoléon tenaient de lui leur royauté et ne régnaient que par lui. Sil y en eut un qui ne fut pas roi, c'est parce que des quatre saisons de l'année, il en est une qui ne règne sur rien , c'est l'hiver. Mais si pour infirmer notre parallèle , on prétendait que l'hiver n'est pas sans empire , et qu'on voulût lui attribuer la triste principauté des neiges et des frimats, qui, dans cette fâcheuse saison, blanchissent nos campagnes, notre réponse serait toute prête, c'est, dirions-nous, ce qu'on a voulu nous indiquer par la vaine et ridicule principaulc dont on prétend que ce frère de Napoléon a été revêtu après la décadence de toute sa famill?, principauté qu'on a attachée au village de Canino de préférence à tout autre, parce que Canino vient de cani qui veut dire les cheveux blancs de la froide vieillesse ; car aux yeux des poètes, les forêts qui couronnent nos coteaux en sont la chevelure, et quand l'hiver les couvre de ses frimats, ce sont les clieveux blancs de la nature défaillante, dans la vieillesse de l'année. Ainsi le prétendu prince de Canino n'est que l'hiver personnifié.
Nous regrettons de n'avoir pas assez d'espace pour reproduire en entier ce charmant badinage. On verrait avec quel bonheur l'auteur explique les deux femmes de Napoléon par les deux femmes du soleil, la lune selon les Grecs, la terre selon les Egyptiens , dont une seule eut un iils, Orus^ qui préside à l'agriculture, allusion manifeste au prétendu fds de Napoléon, né le 20 mars, à l'équinoxe du printemps. L'hydre de la révolution n'est pas moins bien expliquée parle serpent Python, dont la mort fut le premier exploit d'Apollon ; les douze maréchaux actifs par les douze signes du zodiaque, et les quatre inactifs par les quatre points cardinaux. Le triomphe dans le midi et la chute dans le nord i>ar
la marche naturelle de l'astre du jour; erifui le berceau et la tombe , Ajaccio et Sainte-Hélène, par cet effet d'optique qui nous montre le soleil sortant le matiu des mers orientales et se couchant le soir dans les mers occidentales. |
Pour confirmer sa démonstration , l'auteur cite le vers de M. Casimir Delavigne : // lia régné qa un jour. « La ntanière dit-il dont le poète a décrit l'élévation, le déclin et la chute de Napoléon prouve qu'il n'a vu en lui qu'une image du soleil. Il est donc certain que le héros de notre siècle n'est qu'un personnage allégorique dont tous les attributs sont empruntés du soleil. L'erreur où tant de gens ont donné tète baissée vient d'un quiproquo^ c'est qu'ils ont pris la mythologie du dix-neuvième siècle pour une histoire. »>