SUR
Nous voici arrivés au jour qui sépare les temps anciens des temps modernes, à la plus grande époque de l'histoire de l'humanité. « Jésus- )) Christ, dit saint Paul, est venu régénérer toutes choses dans les cieux » et sur la terre. » On conçoit qu'en régénérant la société, le Christ a régénéré la poésie, qui en est la voix sublime. Or^ cette régénération s'est opérée par le quadruple récit des actes et des paroles de Jésus, par V Evangile. Nous ne sommes pas tombés si bas dans l'opinion de nos lecteurs qu'il nous faille déclarer ici que nous n'avons pas la prétention de soumettre à la critique ordinaire les pages de ce livre sacré, mais il nous a paru impossible de s'occuper d'histoire littéraire sans y faire entrer le livre qui a sans contredit le plus influé sur le développement intellectuel des modernes, et qui, nous l'espérons, aura sur l'avenir de la poésie et des arts une influence plus profonde encore, si nous en croyons le spectacle qu'offre à nos regards depuis plusieurs années le travail de la société.
Aucun écrit n'approchera jamais de l'importance humanitaire de VEvajiglle, En religion , c'est le mystère d'amour qui sauve le monde; dans l'ordre social , c'est la plus étonnante rénovation qui fiit jamais. (( Le sacrifice de l'esprit, dit un célèbre écrivain moderne, rétablit l'or- )) dre dans nos pensées , et celui du cœur dans nos sentimens , en les )) rendant conformes aux sentimens et aux pensées de Dieu. L'homme, )) enivré du désir de la science, voulut la substituer à la foi, et une nuit )) éternelle couvrit son entendement. Il a fallu que le Verbe se flusant » homme entrât, si l'on peut le dire, dans cette nuit pour la dissiper. )) La lumière a lui dans les ténèbres. La parole a de nouveau ma- )) nifesté la vérité, et tous ceux qui croient la possèdent. »
Ce fut quelque chose de bien merveilleux que l'établissement de la société nouvelle au milieu de tous les désordres de l'ancienne. Il n'entre pas dans mon plan de tracer ici des tableaux qui se trouvent partout sur la corruption de la société paienuc, et sur les égaremens de la science de cette époque ; mais rappelons encore une fois toute l'im- Pici'uc Catholique. — 15 décembre 183G. 6'' numéro.
possibilité de substituer à ces orgies de l'intelligence et de la matière l'obéissance simple et humiliée, les mœurs austères, les vertus angéliques prêchées par le Christ, en ne s'appuyant que sur des moyens humains. Je m'imagine que les paroles évangéliques tombant, pour la première fois, au milieu d'une école philosophique de Rome ou d'Athènes durent y produire un effet bien étrange. Ce riche Romain , au milieu de ses esclaves, haussa les épaules de pitié en écoutant cette voix qui proclamait l'abolition de l'esclavage, qui exaltait la pauvreté et abaissait la grandeur. Tout était nouveau dans cet enseignement. Le développement de la liberté civile dans le monde est impossible sans VEvangile, En lui est l'avenir des peuples : la liberté, s'appuyant sur l'esprit de sacrifice , dont l'origine est dans l'enthousiasme que donne l'amour de Dieu. On ne peut plus écrire aujourd'hui (tant cette éblouissante vérité a été répétée de fois!) que l'esprit religieux seul peut donner la liberté aux peuples, et que la passion féroce, prise long- temps pour la liberté, par des hommes qui n'élevaient pas les yeux plus haut que la terre, ne produit qu'une tyrannie effroyable et sanglante. iVvec l'amour, de Dieu, qui enfante l'amour de l'humanité, et conséquemment l'abnégation personnelle, autant qu'elle est dans la mesure de notre nature, tout affranchissement de l'individu s'effectue sans péril pour le monde, et ce n'est que lorsque ce sentiment exquis aura été réveillé dans le cœur des. hommes que la régénération sociale, tant annoncée de nos jours, paraîtra et sera fructueuse pour les peuples. Hors de cette vérité, il n'y a que des illusions , de trompeurs mirages , des expériences sans issue.
L'esprit de sacrifice , l'amour , est le sentiment que respire tout VEi>ajigilCf il est comme le fond de toutes les pensées de cet adorable livre. C'est ce qui rend ce mystérieux langage si pénétrant et si fécond en consolations; chaque mot aime, si je puis ainsi m'exprimer. Aussi, que de douces larmes il a arrachées h des yeux ([ue glaçait l'agonie du cachot ou les tortures lentes ou cachées de la vie humaine. Quand on songe à ce que ces pages ont enfanté de grandes actions, de dévouemens sublimes , de glorieuses victoires sur des passions terribles, de bienfaisantes lumières ; quand on songe qu'elles ont changé le cœur de l'hommc, qu'elles ont fait du martyre une gloire et un bonheur, qu'elles ont rendu à l'ame l'empire que la matière usurpait, qu'il est dans leur destinée de guider l'humanité dans son laborieux voyage
jusqu'à la fin des temps, on sent profondément que ce ne sont pas là des pages sorties d'un front d'homme ; la voix de Dieu y éclate, ou plutôt elle s'insinue dansl'amc avec un parfum et une mélodie ineflables; elle la calme , l'épure^ l'élève; elle la remplit de cet amour qui est la vie, comme la haine est la mort.
• On n'est pas assez frappé aujourd'hui de ce qu'étaient alors les paroles qui suivent :
)) Vous avez appris qu'il a été dit : Vous aimerez votre prochain )) et vous haïrez votre ennemi.
» Et moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, faites du bien h ceux qui » vous haïssent, et priez pour ceux qui vous persécutent et qui vous )) calomnient. (S. Matth., v, 4^ et suiv.)
)) On lui présenta alors de petits enfans afin qu'il leur imposât les )) mains, et qu'il priât pour eux : et comme ses disciples les repous- » saient avec des paroles rudes ,
» Jésus leur dit : Laissez là ces enfans et ne les empêchez pas de ve- )) nir à moi : car le royaume du ciel est pour ceux qui leur ressem- )) blent. )).(S. Matth., 19. )
Il dira ensuite à ceux qui seront à sa gauche : (( Retirez-vous de moi, )) maudits : allez au feu éternel, qui a été préparé pour le diable et )) pour ses anges.
)) Car j'ai eu faim, et vous ne m'avez pas donné à manger ; j'ai eu )) soif, et vous ne m'avez pas donne à boire.
)) J'ai eu besoin de logement, et vous ne m'avez pas logé ; j'ai été » sans habits, et vous ne m'avez pas revêtu; j'ai été malade et en prison, )) et vous ne m'avez pas visité.
)) xMors ils lui répondront aussi : Seigneur, quand est-ce que nous » vous avons vu avoir faim, ou avoir soif, ou sans logement, ou sans )) habits, ou malade, ou dans la prison , et que nous avons manqué à )) vous assister?
)) INIais il leur répondra : Je vous le dis en vérité , autant de fois que » vous avez manqué à rendre ces assistances à l'un de ces plus petits , )) vous avez manqué à me les rendre à moi-même. ))
Que sont les prières du vieux poéte'grcc et ses belles peintures de l'hospitalité antique auprès de ces paroles adorables? 11 faut tombera genoux. Qui peut trouver quelque chose de l'homme dans ce langage? Dieu respire dans chaque mot.
Arrétons-nous ici, et admirons quelles moissons a fait lever cette semence. Ces mots tombés des lèvres du Christ ont change les rapports de l'homme avec l'homme. Ils ont fait de la pauvreté une dignité étonnante ; ils l'ont élevée jusqu'à Dieu. Le monde a vu se former d'immenses associations pour soulager et éclairer le pauvre, les héros du christianisme ont franchi les mers et porté la lumière et l'espérance aux peuples endormis dans une barbarie ignoble. L'Alexandre de ces sublimes conquêtes , François Xavier, apprécié par la raison la plus froide , laisse loin derrière lui tous les conquérans de la terre. La charité et le génie se sont réunis dans bien des âmes pour montrer à l'univers ce qu'il y a jamais eu de plus élevé parmi les mortels. Un écrivain demandait cette année, à propos de mon travail sur l'histoire des lettres avant le christianisme, ce que les chrétiens avaient fait pour le peuple!..
Ce qu'ils ont fait?... Sans parler des bienfaits infinis de la charité , a qui donc devez-vous l'affranchissement politique, l'émancipation dont les progrès éblouissent vos yeux dans ce siècle. (( Ils menaçaient )) naguère les églises au nom de la liberté, les insensés! Ils ne com- )) prenaient pas que leurs simulacres de libertés humaines ne font que )) rendre les hommes égaux en droits, tandis que la religion du Christ )) en fait des frères. Ils ne voient pas que leurs lois ne veulent que la )) justice de chacun à chacun, tandis que le catholicisme veut la charité, )) c'est-à-dire le dévouement complet de l'homme pour l'homme (i). » L'humanité devra bientôt au christianisme un autre bienfiiit, l'extinction de la guerre. Cette sublime doctrine, en s'infiltrant dans la plus grande partie du monde qu'elle enserre dans l'unité religieuse, rendra bientôt tout antagonisme de peuple à peuple impossible. Quel que soit le lointain avenir que découvre l'œil du philosophe, il ne peut apercevoir un état social qui ne dérive pas des paroles de Jésus.
Cette noble destination donnée à l'ame humaine^ le sacrifice du moi pour le bien de tous, en l'élevant au-dessus de ce qu'elle était auparavant, lui a créé des besoins nouveaux^ et le premier a été une poésie régénérée par la voix de Dieu, pénétrant plus au fond des mystères spiritualistes. La révolution produite dans la poésie et dans les arts par le christianisme est profonde. C'est de l'Evangile que découle cette suite merveilleuse de chefs-d'œuvre qui ont éclairé et consolé le monde
m ...iiii,, II. .,
(1) Gazette musicale du 17 avril 1836.
depuis dix-huit siècles. Mais ce qui sans contredit marque plus spécialement la différence qui sépare la poésie d'avant le christianisme de celle qui l'a suivi , est l'expression de l'amour, et c'est trcs-compréhensible, car l'amour est, comme nous l'avons dit, l'essence de l'Évangile, et ce livre divin , en nous révélant de nouveaux rapports entre Dieu et l'homme, a du modifier ceux qui existaient entre les créatures.
Tout le prodigieux génie de la Grèce, génie qu'aucun peuple n'a égalé, n'aurait pu trouver la peinture de l'amour que nous devons aux idées chrétiennes, aucune faculté humaine ne pouvait atteindre là. U fallait que Dieu lui-même régénérât tous les sentimens du cœur de l'homme , pour que la poésie eût à peindre une passion si élevée et si céleste. Il fallait qu'il les régénérât, non-seulement par ses paroles, mais par cette mort étonnante qui imposa à Dieu toutes les misères de l'hu • manité, et fut le plus étonnant sacrifice de l'amour.
On ne peut se faire l'idée de notre éblouissement à nous, hommes du monde, peu habitués à vivre dans les zones célestes, lorsque nous abordons pour la première fois les plages inconnues du spiritualisme chrétien. Il y a peu d'années encore que j'ai commencé à vivre avec les grands écrivains que l'Église a consacrés du nom de saints. — L 'apôtre Jean, Augustin, François d'Assise, Thérèse, Gcrtrude, François de Sales, et l'anonyme qui nous a légué le livre béni de l'Imitation, et cette grande ame de Bossuet, dans laquelle je ne sais ce qu'il faut lo plus admirer de l'intelligence ou de l'amour.
L'infini est le but de l'amour; toutes les fois que l'ame cherche ailleurs ses jouissances, elle souHre et languit. Les hommes d'amour par excellence sont ceux qui, élevés au-dessus du monde visible, et délivrés de ces liens qui nous pèsent, vivent dès ce monde de la viô du monde avenir. Oh! pour eux, l'amour qui s'attache h une créature toujours imparfaite et bornée dans ses afièctions comme dans son intelligence, l'amour si^jet à l'inconstance ou à la mort de l'objet aimé est sans doute bien aveugle et bien étrange. Ils doivent prendre en pitié leurs semblables qui se tourmentent pour trouver le bonheur dans un sentiment qui peut tout au plus en offrir l'image pour quelques jours.
Mais peu d'hommes arrivent à ce complet détachement du visible. Dieu est bien haut pour beaucoup dx'tres dont l'ame a perdu les ailes qui la soulevaient vers lui. Ceux qui sans atteindre à cette élévation
cons(3rvcnt encore îe noble spiritualisme, sans lequel la vie n'est plus qu'une végétation clans la fange, jettent dans l'amour d'un autre être crée les rêves infinis et les jouissances pures, et cette passion devient une communion sainte de deux cœurs et de deux inlellii][ences. Pour se convaincre de toute la distance cpii sépare les peintres sublimes de l'amour humain venus avant le christianisme de ceux qui vinrent après, il ne faut que comparer la Ataglclejine de Théocrite , la Phcdrc d'Euripide et la Didon de Virgile, avec la Plièdrc française, et surtout avec la Juliette et la Desdcmone de Shakespeare.
Ce n'est pas dans la forme qu'il faut chercher la grande rénovation poétique opérée par VEvani^lle. On ne trouve pas ici ces merveilleuses harmonies homériques ou sophocléennes, quoique la langue grecque ait servi à trois évangélistes. La rénovation est toute dans l'idée. Qu'on lise le quatrième chapitre de saint Jean, qui contient le célèbre épisode de la Samaritaine. Les versets 5 et 6 sont pleins de cette poésie du paysage que nous avons tant de fois admire dans la Bible :
(( Il vhit en une ville de Samarie, nommée Sichar, près de l'héritage )) que Jacob donna h son fils Joseph.
)) Or, il y avait là un puits qu'on appelait la fontaine de Jacob. Et » Jésus étant fatigué du chemin, s'assit sur cette fontaine pour se rc- )) poser. Il était environ la sixième heure du jour. »
Moïse et le poème de Tobie sont pleins de ces ravissans détails. Homère nous ofli'e surtout dans VOdjssée des paysages que la Bible elle-même ne surpasse pas. Le langage de saint Jean est simple et doux comme la conversation d'un ami. C'est dans l'idée qu'il faut chercher la nouveauté et la véritable grandeur : « Jésus lui répondit : )) Quiconque boit de cette eau aura encore soif, au lieu que celui qui )) boira de l'eau que je lui donnerai, n'aura jamais soif.
)) Mais l'eau que je lui donnerai, deviendra en lui une fontaine d'eau )) qui rejaillira dans la vie éternelle. »
La simplicité est tellement le caractère des Évangiles que même dans le passage où la grande poésie nuagée parait le plus naturelle, l'écrivain s'emble l'éviter avec soin. Voilà comment saint Marc raconte la transfiguration :
(( I. Six jours après, Jésus ay^ant pris PicrrC; Jacques et Jean, les
)) mena seuls avec lui sur une haute montagne k l'écart , et il fut )) transfiguré devant eux.
» 2 . Ses vétemens devinrent tout brillans de lumière et blancs comme » la neige , en sorte qu'il n'y a point de foulon sur la terre qui puisse » en faire d'aussi blancs.
» 3. Et ils virent paraître Elle et Moïse qui s'entretenaient avec » Jésus.
)) 4- Alors Pierre dit à Jésus : Maître, nous sommes bien ici : faisons- )) y trois tentes, une pour vous, une pour Moïse et une pour Elle.
» 5. Car ils ne savaient ce qu'ils disaient, tant ils étaient effrayés.
)) 6. En même temps , il parut une nuée qui les couvrit ; et il sortit » de cette nuée une voix qui fît entendre ces mots : Celui-ci est mon )) fils bien-aimé, écoutez-le.
)) 7. Aussitôt, regardant de tous côtés, ils ne virent plus personne que )) Jésus, qui était demeuré seul avec eux. »
Saint Matthieu est plus poète : la face de Jésus-Christ resplendit comme le soleil, et ses vétemens devinrent blancs comme la lumière.
Les Evangiles devaient nécessairement être écrits de cette manière simple. Ce n'est pas un monument littéraire. Les apôtres enseignaient de vive voix , et nous voyons dans l'histoire que les évangélistes furent priés d'écrire ce qu'ils avaient entendu de la bouche du Sauveur, parce que ceux qui avaient vu le Christ venant à vieillir , on craignait que la pureté de la doctrine sainte ne s'altérât dans la suite des siècles, en passant par tant de bouches. Les évangélistes écrivirent donc , saint Matthieu en hébreu, et les trois autres en grec, suivant les lieux où ils se trouvaient. Ils écrivirent leurs souvenirs, sans chercher à les orner, quoique se servant de deux langues riches de poésie, sans préoccupation d'écrivain , seulement parce qu'ils sentaient que ces simples paroles contenaient les destinées du genre humain. Aussi n'est-ce pas tant comme une étude littéraire sur l'Évangile même qu'il faut considérer ces pages que comme un aperçu sur les nouvelles voies ouvertes à la pensée par le quadruple récit de la vie de Jésus.
Ce grand miracle de l'amour de Dieu pour l'homme confond Timagination , et il est inutile de remarquer ici que l'Evangile considéré £Ous le rapport poétique domine , quant à l'idée, les poèmes antiques de toute la hauteur qui sépare Dieu de l'homme. Quel poêle digne de ce nom, ayant à raconter ce mystère, n'aurait pas rougi de cherchera
l'orner 3es parures ordinaîi'cs de la poésie. Maîis eséayôns^dè'TapjSeler quelques-unes des profondes sensations que recouvre cette naïveté de' la parole évangélique.
Jésus a enseigné sa doctrine , il a régénéré tout dans le ciel et sur la terre, il lui reste à donner son sang pour racheter l'homme déchu. Sa parole divine a prédit toutes les circonstances des tortures qui doivent séparer son ame de la forme qu'elle a revêtue. Il a supporté jusque là la prévision de son martyre avec la force d'un Dieu; mais comme en revêtant la nature humaine , il l'a prise avec toutes ses misères, ses fautes exceptées , il faut qu'il subisse la plus grande de toutes ses misères, la défaillance de l'ame. Ceci est poétiquement admirable. Dans les grandes douleurs, nous nous étonnons souvent que des momens se succèdent sans que nous ayons la conscience de ce que nous éprouvons, puis tout-à-coup notre ame se réveille et voit d'un coupd'œil toute la suite de larmes qui nous attend. Alors ^ il y a en nous d'immenses épouvantemens , et nous défaillions^ nous entrevoyons la mort de l'ame, comme si l'ame pouvait mourir. Le Christ a passé par un de ces instans.
(( Alors, dit saint Matthieu, Jésus arriva avec eux en un lieu appelé )) Gethsémani ; et il dit à ses disciples : Asseyez-vous ici pendant que je )) m'en irai là pour prier.
» Et ayant pris avec lui Pierre et les deux fils de Zébédée , il com- )) menca à s'attrister et à être dans une i^^randc afiliction.
» Alors , il leur dit : Mon ame est triste jusqu'à la mort : demeurez » ici et veillez avec moi.
» Et s'en allant un peu plus loin , il se prosterna le visage contre » terre , priant et disant : Mon père, s'il est possible, faites que ce calice ;) s'éloigne de moi : néanmoins qu'il en soit non comme je le veux, )) mais comme vous le voulez.
)) Saint Luc ajoute : Alors il lui apparut un ange du ciel qui vint le » fortifier, et étant tombé en agonie, il redoublait ses prières.
)) Et il lui vint une sueur comme des gouttes de sang qui décou- » îaient jusqu'à terre. ))
La plus grande douleur du Christ , ce fut lorsque, Dieu lui-même , il se sentit comme abandonné de l'esprit divin, et (jue ce sentiment lui arracha ces mois : (( Mon Dieu , mon Dieu, pourquoi m'avcz-vous » délaissé ? n
Ecoutons ici des paroles si étrangement belles que nous nous étonnerions qu'elles fussent tombées des lèvres d'un homme , si cet homme ne s'appelait Bossuet.
(( O âmes qui participez à cette désolation de Jésus-Christ, qui vous )) enfoncez d'abîme en abime, si loin de Dieu, ce nous semble, et telle- )) ment séparées de lui par ce grand chaos, que votre voix ne peut par- » venir à ses oreilles comme si vous étiez dans l'enfer ; je vous remets » entre les mains de Jésus-Christ , qui vous donne son fiel à manger, » son vinaigre à boire, sa désolation à porter. Il est avec vous, et s'il ne » veut pas se faire sentir, c'est là votre épreuve. Dites avec lui, dans ce )) creux, dans cet abîme profond : Je me meurs, je vaisexpirer. Mon père, )) je recommande, je remets mon esprit entre vos mains. » (Luc, xxiir, 46. ) (( Je vous remets ma vie, mon salut, mon libre arbitre avec tout )) son exercice. — Après cela^ taisez-vous et attendez en silence votre » délivrance. )) (Élév, sur les mystères. )
Et nous aussi, ô grand homme , taisons-nous, car il n'y a pas de formules pour admirer de tels mots. Amédée Duquesnel.
{Le. suite au numéro du i5 janvicj').
Là où passent les fléaux restent de durables traces; et quand la terre a été livrée aux étreintes d'un de ces envovés de la colère céleste, elle en est long-temps émue , elle en pleure long-temps.
Les conquérans marquent leur passage par le sang et les larmes , par la destruction et la ruine , et dans les nations qui ont été foulées sous les pieds de ces terribles voyageurs armés , il y a un long retentissement de douleur ; et le glaive , qui décimait , ne frappe plus, que les peuples saignent et gémissent encore !
En France on oublie plus vite qu'ailleurs, et il y a en nous tant de légèreté! que c'est surtout ici que l'on peut dire :
Le sourire est voisin des pleurs.
Cependant parlez du choléra, et vous verrez, aujourd'hui encore, que l'on se souvient de lui, Quand on arrive à dire son nom dans nos II. C — G" numéro. <i
cercles, le bruissement des choses vaincs se tait, et vous entendez^ tout à côte des orchestres de bals, ces mots prononces avec anxiété :
Oju est-il?
Ahî tout dernièrement , il était sur les pas des exilés, que nous suivons de notre amour et de nos regrets ; et comme s'il n'avait pas assez pesé sur la France, il était allé chercher, bien loin d'elle, un Français déplus pour le frapper. Car, maintenant, il est reconnu que Charles X est mort du choléra.
La vertu est donc aussi atteinte par les messagers de la colère de Dieu ?
Oui. Voyez saint Louis mourant de la peste sur le sable d'Afrique , comme l'aïeul de Henpj-Dieudonné emporté en quelques heures par le choléra dans la ville de Goritz î
Alors que les tempêtes bouleversent le ciel et remuent la terre, ce n'est pas l'hysope qui a le plus à redouter la foudre, c'est le cèdre qui porte haut ses branches.
Quand le fléau qui arrête et congèle le sang , qui tord les membres et les rend bleus, s'est abattu sur Paris, nous nous en souvenons tous, il a dévoré les pauvres et les riches; mais, pendant quelque temps , il a eu comme des égards pour la richesse , comme du
courroux contre la misère Aussi que de pauvres orphelins il a
faits! et combien ne voyons-nous pas aujourd'hui déjeunes garçons qui n'ont plus de pères pour leur apprendre a gagner leur pain ! de jeunes filles qui n'ont plus de mères pour leur enseigner la vertu !
Cette famille sans parcns est étendue et nombreuse, et si,j(;^ (R.ÇlV5\> gion ne la montrait a la Charité, que deviendrait-elle ? 'fous ces enfans qui ne mourraient point parmi les morts, ces infortunés, que le lléau a eu l'air de trouver trop petits pour les prendre, ont grandi.
Les votci Un prélat que l'on avait chassé de parmi nous, quQ,
l'on avait menacé de mert, calomnié, persécuté et proscrit, ne vinj; point redemander le palais et l'asile qu'on lui devait ; mais quand Iç choléra se leva contre son troupeau, bien vite il accourut, et quand il oubliait tous les autres trésors pillés, il pensa aux trésor^ de Jésus-Christ, et, s'établissant dans les hôpitaux, revendiqua hautement les pauvres.
Alors que de sainls, que de généreux dévouemens auprès du dévouement du pasteur ! Tant de charité a lassé le fléau, il nous a quitté. Mais les orphelins des \ictinies sont restés, et depuis quatre ans mon-
seigneur l'archevêque de Paris les a pris sous sa paternelle protection. Le 22 de ce mois, il va être fait une quête en leur faveur.
Cette œuvre de charité a eu , à son début, un immense succès. On se souvient de la collecte faite en i833 dans une des églises de Paris. L'orateur chrétien qui avait étalé, aux yeux de tous, la misère et lej besoins des orphelins faits par h choléra, avait été si éloquent, le but et la nécessité de l'œuvre avaient été si bien montrés , que les pieuses dames chargées de la quête n'avaient pas eu seulement à recevoir de l'argent, mais que des parures, des boucles, des chaînes, des montres d'or avaient été mises en profusion dans les bourses de velours et les bassins d'argent!
Espérons que, cette année encore, la part des orphelins sera bonne. Le choléra rôde aujourd'hui à l'entour de la France, il est dans la Bavière et dans l'Italie ; mettons des bonnes œuvres entre lui et nous, la chanté vaut mieux pour nous préserver de ses torturantes atteintes, que les sachets de camphre et les ablutions de chlore.
Je viens de rappeler le succès d'une quête, qu'il me soit permis d essayer de redire un Irait que j'ai entendu citer par monseigneur 1 archevêque de Paris, il y a peu de semaines. . . Oh ! pour que ma relation ne so.t pas froide, pour qu'elle puisse aller au cœur de ceux qui la iront, je voudrais pouvoir me ressouvenir des propres paroles du prélat! ^
Vous le savez, quand le fléau parut, quand il s'abattit sur nous, ou disait, il ne va point frapper sur les liantes montagnes, ni sur les bords de la mer; les vents vifs et froids, le mouvement des flots, l'air salin I empêchent d'approcher. Alor. on émigrait des villes, on quùtait les plaines, on se réfugiait dans les régions élevées des Pyrénées et des Alpes, et sur les bords de l'Océan. Mais le choléra ne tenant compte de ce que disait la multitude, de ce que recommandait la science , allait, allait toujours son train, fauchant, abattant de droite et de gauche. Terrible Protée, qui prenait toutes les formes; terrible vovageur qui prenait tous les chemins pour arriver où Dieu lui avait dit'd'aller. ^ Dans un petit hameau de Bretagne dont le» cabanes de pêcheurs s avancent dans la mer, demeures pauvres et cliétives que les vents tourmentent sans cesse, vivait, sans crainte du fléau une simple et
naïve population Quand le cri d'épouvante qu'avait jeté Paris était
parvenu à ce petit village, ses habitans s'étaient dits .-Le choléra ne
viendra pas à nous, il ne descend que sur les grandes villes. Et pendant qu'ils se rassuraient ainsi les uns les autres, voilà que le messager des vengeances se dresse au milieu d'eux^ et que les robustes pêcheurs, et leurs femmes accoutumées aux rudes travaux, et lescnfans qui jouaient
parmi les vagues, tombent sous sa main glaccc Le cure, les sœurs
de charité meurent à leur tour, et la terrible maladie va toujours
moissonnant
Sur ce point avancé de la cote bretonne, je ne sais pourquoi le gouvernement avait établi une garnison de vingt ou trente soldats que commandait un oliicicr.
Les hommes armés étaient saisis comme les autres par le fléau , et plusieurs soldats avaient aussi succombé ; mais il restait de la petite
troupe encore une dixaine d'hommes et le lieutenant Et voyez, le
choléra avait tant dépeuplé le village qti'il n'y restait plus personne pour soigner les mourans, pour enterrer les morts! Et quand un ca<. davre venait d'ctre ajouté aux autres cadavres, c'étaient lès soldats qni l'ensevelissaient, le po/taicnt au pied de la croix de pierre du hameau , l'oflicier tenant le Crucifix des funérailles, jetant l'eau bénite sur le cercueil , et disant le De profundis et le Libéra.
Oh! si j'étais peintre, je voudrais faire un tableau de cette scène chrétienne! tout prêterait h son effet. Le site sauvage d'un hameau tout près des flots et des rescifs, la tour grisâtre de l'église se perdant dans les brumes de mer, les cabanes sans habitans , seulement quelques rares figures pales et amaigries, quelques paysans la tcte nue, le chapelet à la main, regardant de loin les soldats enterrant le mort... Et de petits enfans qui pleurent par ce qu'ils n'ont plus de mère, plus de père, plus de sœur pour leur rompre le pain ! —
Ou je me trompe beaucoup, ou il y aurait en pareil tableau de quoi émouvoir, de quoi faire pleurer
Pendant que nous étions à raconter les beaux traits qui étaient venus se mêler aux épouvantemens du fléau, il nous fut encore dit un acte d'humilité qui mérite grandement d'être rapporté. — C'était un matin, ici, h Notre-Dame, il n'y avait personne dans l'église, une femme qui arrangeait les chaises remarqua, tout près du grand portail, un homme en haillons à genoux sur la pierre , et qui priait avec ferveur. Cet homme, en la voyant, se leva, et venant à clic, lui dit : Madame, vou-
^ 165 -lez-vous prendre ces trents sous et les mcltre dans le tronc des cholériques.
' — Et, pourquoi? demanda la loueuse de chaises; pourquoi n'allez- Tous pas les y jeter vous-même. ... ?
— Oh^madamCj repartit le chiffonier, ma mise est si misérable^ que si Von iii apercevrait près des deniers des pauvres, on pourrait me soupçonner, etcroi?'e que je veuœ les voler.
Ces paroles sont humbles à fendre le cœur !
Yicomic Walsh.
Voir Rome à travers sos palais , l'admirer dans ses monumens , la contempler dans ses ruines immortelles, s'asseoir sour le sublime pcrystile de son Panthéon, après avoir salué la basilique de Saint-Pierre; demander à son Forum, à son Capitolc, à son Colysée, dont les membres épars , comme ceux du poète, parlent si haut à l'imagination, leur demander un souvenir de gloire, d'éloquence ou de martyre; prier, avec les chrétiens, sur les lieux mêmes où moururent, crucifiés^ les aputres Pierre et Paul, ou s'humilier , avec les artistes, devant les Piaphaël et les Michel-Ange , dont le temps a respecté les chefs-d'œuvre ; parcourir la ville sanctifiée et par l'histoire et par la foi; jeter un œil plein d'enthousiasme sur ces marbres qui parlent au cœur, sur ces toiles qui, à force de vérité, saisissent l'ame ; se laisser mollement bercer, soit au murmure incessant des innombrables fontaines^ soit h la légère brise qui, le soir, vient rafraîchir cette atmosphère embrasée; du haut de la colonne Antonine , découvrir la capitale du vieux monde chrétien , la suivre depuis son berceau jusqu'au jour où Auguste y entra triomphant eternpereur; s'arrêter à la maison de Brulus comme aux thermes de Caracalla ; assis sur le Monte-Mario , ombragé de pins toujours verts, la prendre à Ponte-lNIole où INIaxence se noya , quand le labarum apparut a Constantin, et se laissant aller aux caprices du Tibre , fixer son regard étonné sur ces innombrables dômes de riches églises , formant la couronne et l'apanage de la grande, de la première
de toutes les églises, de Saint-Pierre ; étudier avec la piété ou avec la science tout ce que la cité contient de saint ou de savant, depuis les catacombes d'où chaque homme s'élançait chrétien , où chaque cadavre revenait martyr, jusqu'aux statues dispersées du Forum, de la colonne Trajane et des temples consacrés aux trois cents mille dieux que Varron comptait dans la Rome païenne ; pâlir de bonheur ou tressaillir de foî, quand votre pied curieux interroge un marbre antique , un torse mutilé, ou quand vos mains, humblement tremblantes, pressent quelques ossemens de ces morts que la religion immortalise ; parcourir Rome en tous sens, sous tous ces différens aspects; la contempler, lorsque son soleil l'inonde de magiques lumières , ou lorsque la nuit la couvre de ses ombres rafraîchissantes , la voir ainsi cette Rome qui, depuis prés de trois mille ans , occupe le monde , est bien beau , est bien doux , est bien consolant ; mais ce n'est pas assez.
Alors vous pouvez, il est vrai , reprendre votre bâton de pèlerin , traverser les Alpes ou les mers , et, vous acheminant vers le lieu de votre naissance , emporter encore un souvenir de toutes les merveilles qui ont frappé vos yeux et éclairé votre intelligence, vous pouvez raconter plus tard, au coin de votre foyer, à vos enfans, à vos amis , tous les spectacles qui vous ont ébloui : vous avez vu Rome , telle que tous les voyageurs la contemplent; mais ce qu'il y a de plus curieux vous est échappé ; ce que tous les hommes de piété , d'art , ou de poésie devraient venir étudier, vous est passé sous les yeux, comme un souvenir confus auquel il ne vous a pas été donné de vous arrêter, et vous ne connaissez pas Rome , puisque vous n'êtes pas descendu l'admirer dans ses couvens.
Et qu'à ce mot, les sophistes, héritiers de Voltaire, que les stupîdcs élevés formés par le Constitutionnel a l'ignorance ou à l'impiété, ne se prennent pas à sourire de mépris ou à frémir de haine. Leur sourire nous trouverait aussi indifférens que leur colère. Les couvens ont été pour eux un cauchemar. Ils les ont poursuivis dans les livres, dans les journaux, dans les romans obscènes. Ils en ont fait des tableaux mensongers. Ils y ont placé tous leurs vices et toutes leurs mauvaises passions jusqu'au jour où il leur fut accordé , en France , de briser , avec des décrets révolutionnaires, la porte de ces saints asiles, jusqu'au jour où les religieux qui n'avaient pas voulu, qui n'avaient pas pu 5 pçut-étrc,
fuir le sol inhospitalier menaçant de les dévorer, se firent de l'cchafaiid un degré qui les rapprochait du ciel.
Depuis cette époque, on ne nous parle, dans notre patrie régénérée, qu'avec un dédaigneux mépris, et du froc des capucins et de l'habit de jésuite. Quelques plaisans de carrefour, des savans d'estaminet, qui apprennent l'histoire dans Pigault-Lebrun, la religion dans le Coinpère Mathieu^ et les lois canoniques, à chaque premier-Paris de ces feuilles quotidiennes dont enfin le sarcasme commence à faire justice, vivent d'une espèce d'esprit tout fait contre les couvens, et quand ils ont pris à partie la barbe crasseuse du franciscain ou la sandale du cordelier, ils battent des mains, croyant , pauvres gens qu'ils sont, avoir inventé la huitième merveille du monde.
Ce n'est pas, on le pense bien, sous cet aspect que je cherche à faire envisager les couvens. Ce n'est pas même afin de détruire des préjugés trop enracinés dans les cervelles révolutionnaires, que je veux raconter ce dont j'ai été témoin.
11 y a des choses qu'on ne prend plus aujourd'hui la peine de défendre contre des attaques inintelligentes. Les couvens sont du nombre, et si jamais un heureux hasard ou une bonne inspiration vous conduit à Piome, pénétrez dans les sanctuaires où résident la prière et l'étude. Interrogez leurs habitans, ne vivez pas de leur vie pleine d'austérités si cela entre dans vos goûts , mais vivez de leur science , vivez de leur foi, si humblement savante , et quand vous aurez visité un à un tous ces repaires de la superstition <) du fanatisme et de V ignorance^ pour me servir des expressions consacrées par la philosophie si niaise du dix-huitième siècle, dites alors tout haut que vous connaissez Rome. Vous l'aurez vue en effet, telle qu'un homme instruit doit la voir.
Tous les ordres religieux auxquels la foi, le besoin de la solitude, l'ardeur de la pénitence ou la sainte passion de l'étude donnèrent naissance, ont à Rome des chefs ou des représentans. Rome est l'asile de confiance qu'ils ont choisi, le point de départ, d'où ils prennent leur vol à travers le monde, la chaîne qui les rejoint dans les deux hémisphères, l'aimant qui les attire, le port de salut où quelquefois après le naufrage ils viennent abriter une vie aussi agitée que s'ils l'avaient consacrée à conjurer ou à suivre les orages des passions. Missionnaires, apôtres, médecins des âmes, souvent des corps, prêtres qui s'élancent sur les mers pour porter à des peuplades inconnues la bonne nouvelle
de l'Évangile, et pour forcer les sauvages h crier : Bienheureux les pieds annonçant la paix! Enfans qui s'arrachent aux embrassemens d'une mère , et vont se dévouer à toutes les souffances qu'il plaira à un tyran d'inventer , hommes qui , au milieu de leurs travaux apostoliques, de leurs voyages que les plus intrépides sont tentés de regarder comme fabuleux, trouvent encore le temps d'enlever à une superstitieuse ignorance les manuscrits ou les traces d'une histoire que l'Europe ne connaissait pas, tout cela se trouve dans une enceinte rctrécie, tout cela se prépare, dans un obscur couvent de Rome, à conquérir des âmes à Dieu , des sujets de méditation à la science. Au milieu de ces cloitres sombres et déserts, au fond d'une obscure cellule, dans cette Église, où la nuit et le jour viennent seuls prier quelques pauvres moines, c'est là qu'on rencontre de ces âmes privilégiées, de ces cœurs audacieux qui, cachés sous un froc, le corps ceint d'une corde, rêvent à des conquêtes qui confondent rintelligence la plus élevée.
Ils ont là, sous leurs yeux, les chrétiens qui les précédèrent dans cette périlleuse carrière, les martyrs que les fatigues des voyages ou les chevalets de la torture n'ont pas tués. Et ces chrétiens qui ont entrepris tant de grandes choses , qui ont accompli tant de merveilles, racontent nvec une naïve et sublime bonhomie, à ceux qui doivent leur succéder dans cette vie de combats, les souffrances qui les attendent, les mille morts dont on cherchera à effrayer leur courage, les tribulations qu'ils auront à essuyer , les longues pérégrinations qu'il leur faudra entreprendre à travers les glaces ou sous un soleil dévorant, les ruses innocentes qu'ils seront obligés de mettre en jeu pour sauver une ame, pour gagner un cœur à la croix , pour dérober à l'ignorance un monumcnt sur lequel travailleront pendant des siècles les savans d'Europe et, à tant de récits, les novices sourient, car tous ces dangers, ce trépas se présentant sous mille formes diverses, rien ne les effraie. Ne leur a-t-on pas a{)pris dès l'enfance qu'il était beau de se sacrifier au salut de tous, et ces Décius de la foi, que le monde n'a pas le temps d'admirer, se nourrissent, à l'ombre d'un autel, des grandes, des sublimes pensées d'abnégation qui font les héros.
Chaque année , le vaisseau qui , à Livourne , à Trieste ou à Givita- Vecchia, apporte la nouvelle de quelques martyres , le crucifiement ou la décollation d'un religieux qui s'était dévoué à l'œuvre des missions, n'entend que deux hymnes sortir du couvent. C'est le Tg Dcum
pour le confesseur de la foi , le Veni Creator pour celui qui s'offre à le remplacer, et souvent ce même vaisseau repart, emportant à son bord un nouveau moine, par conséquent une nouvelle victime.
Mais ce n'est pas seulement à la propagation de la foi chez les nations infidèles, chez les peuplades sauvages que travaillent les couvens. En dehors de ces François-Xavier, sans cesse renaissans, il y a encore de l'héroïsme au fond des cloîtres. Les uns jettent sur les mers des frères qui vont , au nom de la charité chrétienne , offrir à des barbares l'or qu'ils ont mendié, recueilli sou à sou, pour racheter un pauvre marin esclave, mourant sous le fouet, et des souflrances qu'il endure, et de la patrie ou de la famille absentes. Les autres, sans quitter Rome, se prêtent à des travaux plus pénibles, et moins capables d'enthousiasmer une jeune imagination; ceux-là, dans cette ville où il y a tant de pauvres, car souvent le travail y est impossible, ceux-là se mettent à la quête des malades. Ils les recherchent, ils les devinent avec autant d'empressement et de bonheur qu'un Sybarite découvre une nouvelle volupté, puis quand ils en ont trouvé un, tourmenté par la fièvre ou par des m.aladies plus affreuses , les voilà qui s'asseyent au chevet de son grabat; ils deviennent pour lui une mère, une sœur, une épouse. Leurs mains qui , souvent dans leur enfance , ont joué avec la pourpre, avec la soie dont leurs berceaux étaient chargés, leurs mains touchent sans effroi ce corps livide et nu. Leurs yeux s'abaissent sur des plaies hideuses. Leur bouche respire un air empoisonné, aucune plainte pourtant ne s'échappe de leurs lèvres, ne saisit leurs cœurs, comme une pensée même involontaire. Dans cet homme qui souffre, qu'ils n'ont jamais vu , qu'ils ne reverront jamais peut-être, si, à force de soins, ils l'arrachent à la mort, ils trouvent un père , un ami, j'allais dire un Dieu.
Voilà quelques-uns des bienfaits dont les couvens sont la source, bienfaits ignorés du riche , car il ne les sent pas, mais que le peuple apprécie, car ils sont à sa portée, car il les partage, il les espère , il compte sur eux, et, proclamons-le hautement, ils ne se font jamais attendre. La religion, qui a tant de pompes à Rome, qui sait si bien aller aucoBur par les sens, a pris le pauvre sous sa protection. Elle veille sur lui comme une sentinelle sur le posie qui lui a été confié. Elle le protège , elle le console, et c'est des couvens qu'elle fait sortir les hommes dont les souffrances ont besoin.
Maintenant que nous avons parcouru d'un coup d'œil rapide ces dcvouemcns inconnus qui passent même dans la ville sainte, commo Fécume à la surface de la mer, sans attirer un regard de bénédiction, entrons par la pensée dans ces asiles plus spécialement consacrés aux hautes méditations; pénétrons dans les immenses bibliothèques que des générations de moines laborieux ont enfouies dans leurs couvens comme un trésor dont eux seuls avaient la clé. Quel est celui que vous désirez choisir ? Est-ce la Miiierva où l'inquisition dresse peutêtre encore ses bûchers, prépare ses chevalets ou vous jette du plomb fondu sur les ongles et dans la bouche ? Oh! ne frémissez pas à cette horrible description. Les inquisiteurs ont baissé pavillon devant nos régénérateurs de 1793. En présence de la guillotine révolutionnaire, ils ont abdiqué. Leur prestige est évanoui , et de toute cette fantasmagorie des Torquemada romains dont les Croquemitaines seuls du libéralisme essayent encore défaire peur à leurs dupes, il ne reste plus que des religieux aux mœurs douces, aux habitudes casanières, que des orateurs éloquens, comme le père Jabalot, l'un d'eux, que des savans , que des poètes, que des théologiens, comme presque tous.
Si l'inquisition vous effraie, malgré ses bibliothèques où chacun trouve place, malgré leurs gardiens pleins d'une affable complaisance qu'il serait difficile de rencontrer dans le monde , si vous reculez d'effroi en passant le seuil de cette Église où dorment tant de morts que le travail ou la pénitence ont tués, suivez mes pas. Il ne me sera pas difficile de vous trouver un autre couvent, d'autres moines instruits, d'autres hommes dévouant leur vie à la prière , aux études graves et sérieuses. Nous voici au Jésus, Là, sur cette petite place qui conduit au Capitole et touche presque au Corso par le palais de Venise, voyez le Couvent-Mère de tout ce qu'il y a eu de jésuites dans les deux hémisphères. Entrez par cette humble porte, qui s'ouvre dès qu'on frappe , qui ne se referme sur vous que lorsque vous croyez au bonheur. Vous êtes Français , demandez le père Rosavcn , un Breton , s'il en fut jamais, un de ces cœurs honnêtes, comme le sol sait en produire, et s'il n'est pas en prières, si sa brillante imagination ne s'abaisse pas au pied de la croix, on vous montrera une petite chambre où cinq personnes tiendraient à peine assises, puis un homme à l'œil perçant, au front chauve, au dos voûté , lèvera la tète , vous sourira, vous tendra
la main , et s«ans vous en clouter , peut-être , vous vous trouvcrcis en présence d'un des chefs de la société de Jésus !
Etes-vous théologien ? Le père Rosaven vous ouvrira sans orgueil comme sans fausse modestie les trésors de la vaste érudition. Etesvous poète? Le père Rosaven déroulera devant vous Homère et Virgile, le Tasse et Gamoôns, Sophocle et Racine. Aimez-vous la statuaire? la peinture ? Le père Rosaven vous fera trouver dans Michel-Ange , Bernini et Ganova, des beautés que vous n'aviez pas encore admirées. 11 vous expliquera, avec sa parole de feu, les fresques de Raphaël, il ous appren dra où en est aujourd'hui cet art qu'on ravale , même en Italie. Votre vie s'est-elle consumée dans les études de l'histoire, dans la science des langues , dans les travaux arides de la diplomatie ? Le père Rosaven sera avec vous tout ce que vous voudrez , historien, linguiste, diplomate. Si vous êtes pauvre d'intelligence et de savoir, !c bon père descendra pour vous des hauteurs où il plane pour vous persuader qu'il en sait encore moins que vous. Il se mettra à votre portée; qui que vous soyez, entrez donc dans ce couvent. Les pères Rosaven n'y sont pas rares. Il y en a chaque jour qui meurent. Il en nait un chaque jour.
Qu'on ne croie pas cependant que tous les couvens de Rome soient aussi bien partagés du côté de l'instruction que la Compagnie de Jésus. Elle est l'aristocratie, la tête des ordres religieux. Long-temps, pour la recommander, elle a eu l'appui des rois et ses succès, aujourd'hui elle a pour elle ses malheurs et les persécutions des méchans. Bien des gens, qui autrefois n'aimaient pas les jésuites, les aiment aujourd'hui de toute la haine que leur ont portée les impies et les révolutionnaires. Il en arrive souvent ainsi : le temps, dans sa marche, use les préventions mal fondées, et ce qui avait été persécution se change en une tardive justice.
C'est dans le sein des ordres monastiques que le sacré-collége se recrute de ses membres les plus éclairés. C'est là qu'il va chercher sous le froc ou sous la bure ses prédicateurs , ses théologiens , ceux qu'il charge d'examiner les prélats proposés a des sièges épiscopaux. C'est de là qu'il tire les doctes professeurs qui répandent tant de lumières à la sapicnce ou dans les chaires du collège romain. Lorsque ces religieux, arraclics presque malgré eux, à l'obscurité où ils cachent, dans les paisibles habitudes du cloître, une vie déjà pleine à
quarante ans de vertus ou de savoir, se trouvent tout-a-coup cfiargés de la pourpre ou d'cminentes fonctions dans le sacerdoce, ils n'en continuent pas moins h suivre, avec une pieuse exactitude , la règle qu'ils ont embrassée. Cardinaux , ils gardent les cellule^ où ils furent heureux ; cvéques, ils abandonnent leur couvent, en arrosant chaque pierre de larmes qui ne sont point habituées à feindre; puis, au milieu des honneurs dont on les environne, partout et toujours se retrouve le moine, dans la chaire du professeur comme au conclave , dans les congrégations de théologiens comme dans les diocèses, marchant sous leur houlette pastorale.
Il y a des couvens, pour ainsi dire privilégiés, des couvens qui sont en réalité une pépinière où Rome va chercher ses princes, où le conclave choisit ses souverains- pontifes. Sixte -Quint et Clément XIV étaient cordeliers. Pie VII fut bénédictin. Grégoire XVI est encore camaldule, et ces quatre papes que je prends au hasard , dont je trouve les noms sous ma plume, suffisent, j'espère, pour démontrerqu'à toutes les époques, que dans tous les siècles, les couvens abritèrent des hommes distingués. Que serait-ce donc, si , interrogeant chaque tom- Leau, si demandant à chaque monastère , je venais dérouler l'histoire de ceux qui refusèrent toute espèce d'honneurs, et que l'humilité a précipités dans la mort, emportant, sous leur linceul, les plus émincntcs qualités dont ils firent un secret, même à l'Église.
Sur la place des Saints-Apôtres, dans le couvent où Guanganelli fut élevé, combien y a-t-il d'hommes qui, comme le père Oriali, aujourd'hui évoque d'Orvietto, ensevelissent assez de talens et de vertus pour gouverner le monde chrétien? Le cardinal Zurla, Gappellari, aujourd'hui pape , sont sortis tous les deux et presque à la même époque du même couvent des camaldules, et ils n'en sont sortis que par un de ces heureux hasards dont l'Église a droit d'être ficre. Jusqu'alors on laissait les camaldules pâlir sur leurs livres, amasser, dans une silencieuse retraite, plus de richesses littéraires qu'il n'en faudrait pour enrichir et féconder dix académies, et ces pauvres moines, qui n'attendent rien de la terre, travaillaient, comme s'il leur restait encore quelque chose à apprendre , ne se doutant mémo pas de tout ce qu'ils savaient.
Plus d'une fois, dans mes excursions monacales, dans mes visites aux innom];rables couvens dont Uome peut , h si juste titre , s'enor-
giieillir, j'ai eu occasion de voir, de connaître des religieux de tous les ordres, depuis le carme jusqu'au frère de Saint-Benoît, depuis l'humble franciscain jusqu'à l'augustin lettré, et partout j'ai rencontré, ce qu'on chercherait peut-être vainement ailleurs, une connaissance approfondie des choses et des hommes. Non pas que je veuille dire que chaque moine soit un abîme d'érudition, un Pic de la Mirandole incarné; mais parmi tous ceux que j'ai connus, et il m'a été donné d'en connaître beaucoup dont les noms me sont encore présens , il en est bien peu qui ne soient plus instruits que les écrivains croyant souiller par un sarcasme ou un blasphème ridicule la tête chenue ou la robe grossière d'un pauvre religieux.
Pour introducteur dans ces pieux refuges où l'astronomie marche à côté de la littérature, où la scolastique ne tue point les sciences exactes , n'absorbe point l'essor que prennent les imaginations poétiques, j'avais un minime , bon vieillard, qui à soixante ans passés abandonna la France , sa patrie, ses amis, ses habitudes , sa famille, tout ce qui nous attache enfin à la vie, pour mourir sous l'habit que , dans sa jeunesse, il avait revêtu avec tant de bonheur. Le père Mon- ■teynard était né dans les environs de Marseille. Avant que 1789 eut ■aboli les couvens, il fit profession chez les enfans de François de Paule; i^puis, quand, la loi à la main, les révolutionnaires vinrent chasser les hommes de paix de ces propriétés si légitimement acquises à la sueur ■de leurs fronts, et que l'on confisquait, au nom de la nation représen- «tée par quelques spéculateurs éhontés, le père Monteynard imita îl'exemple de ses frères. Il cacha sa vie dans la solitude. Il déroba sa i^tête aux échafauds. Lorsque le premier consul sentit le besoin de rendre au pays sa religion et ses prêtres, le père Monteynard fut nommé chanoine de Notre-Dame de Paris par le cardinal de Belloy. Les dix années de l'empire se passèrent pour lui dans l'exercice de la prédication et la conduite des âmes; mais quand une voie lui fut ouverte pour ressusciter le couvent des minimes, pour reprendre le grossier vêtement qu'il n'avait échangé qu'avec regret contre l'habit de chœur du chapitre métropolitain, le père Monteynard s'embarqua pour Pxome, et il -vint installer alla Trinita del monte Pincio les minimes français, dont il était, hélas! le seul légataire. Tous les autres avaient disparu dans la tempête.
( Dans ce couvent qui domine Rome, qui semble lui commander
comme une forteresse, le bon père était donc seul, seul avec ses souvenirs, seul avec ses caries géographiques, si habilement retracées sur les murs des cloîtres; seul dans cet immense séjour qu'il remplissait de ses vertus. Un pauvre frère minime, encore plus vieux que le père Monteynard, plus cassé que lui, apprit en France qu'un couvent français de son ordre venait de s'ouvrir à Rome, et le père Mathieu traverse les mers pour se mettre aux ordres du supérieur. Il endosse son vieil habit, et tous deux, pendant que j'habitais Rome, y représentaient les derniers débris de cette sainte milice qui tomba sur Téchafaud ou s'éteignit dans les souffrances de toute espèce. Tous deux vivaient de cette vie de privations qui sera toujours un mystère pour les hommes attachés aux biens de la terre. Tous deux, en suivant ponctuellement les antiques règles tracées par leur saint fondateur, en se conformant à ses rigides prescriptions, tous deux étaient gais, l'un plein d'une spirituelle charité, l'autre d'une bonhomie charmante.
Sous l'aile de ce père Monteynard , que la confraternité unissait à tous les chefs des monastères de Rome, il me fut donc loisible de pénétrer dans chacun, de me lier, même d'une amitié que le temps et les événemcns n'on point effacé de mon cœur, avec plusieurs de leurs habilans. Je pus, avec lui, parcourir ces Thébaïdes vivantes où s'ensevelissent des hommes que le monde porterait en triomphe , s'il pouvait les connaître; et, je ne crains pas de l'avouer, c'est au contact de tant d'héroïsme, à la vue de tant de science ensevelie comme dans un tombeau ; c'est en vivant avec eux, en les suivant au pied des autels, en les épiant sur la paille où iis meurent, en interrogeant chaque jour, à chaque heure, des cœurs qui , pour la plupart, n'ont jamais connu, n'ont jamais voulu connaître les misérables passions dont l'humanité est travaillée, que je suis arrivé h comprendre tout ce qu'il y a de grand et de surhumain dans cette abnc£fation volontaire.
Avec le bon père Monteynard, j'ai donc parcouru les couvons. Le Théatin Ventura, le La ]Mennais catholique de Rome m'a ouvert la porte de son étroite ckimbre ; sur le grabat où le capucin Micara cache la pourpre dont Léon XII l'a revêtu malgré lui, j'ai vu couler de ces larmes d'humilité qui confondent l'orgueil de la terre, larmes adxquelles la foule n'ose pas croire^ tant cette humilité surpasse les forces! Au milieu des cloîtres somptueux où le dominicain de la Mlnerva promène ses rêveries, j'ai entendu le pci*c Jabalol parler des choses du
ciel comme saint François de Sales pourrait en parler, s'entretenir des affaires de ce monde comme il n'est permis qu'aux plus habiles politiques de les concevoir ; les saijits apôtres m'ont montré le père Orioli, épuisant tous les sujets et ne s'épuisant jamais , mêler l'histoire à la poésie, la géométrie à la religion. Le moine qui alors n'était que le père GapelLiri, et qui maintenant est assis sur le siège pontifical, a plus d'une fois déroulé à mes yeux les trésors d'une érudition et d'une intelligence que, malgré soi , on s'étonnait de trouver sous la blanche tunique d'un camaldule ; plus loin du centre de Rome, dans le désert qui commence à Sainte-Marie-Majeure , le temple que les Romains appellent le Boudoir de la Vierge, et qui va s'étendant jusqu'à Samt- Jean-de-Latran^ la basilique de Constantin et des conciles, le peuple de religieux qui féconde ce désert, m'a reçu dans ses solitudes, m'a conduit dans ses tombeaux, m'a ouvert ses humbles demeures qui sont aussi des tombeaux, et là, à chaque pas, à chaque nom qui s'éteint dans l'obscurité, j'ai rencontré de ces vieillards chargés de savoir, courbés sous le poids des veilles, et qui meurent sans connaître ce qu'ils ont été , se contentant de léguer à la génération élevée par eux un exemple qu'elle s'empresse de suivre.
Fouillez Rome jusque dans ces entrailles ; de la place du Peuple allez à la porte Pie ; descendez de Monte-Gavallo pour vous reposer au Vatican ; arrêtez-vous à Saint-Pierre-aux-Liens, devant ce Moïse de INlichel-Ange qui respire à travers le marbre, et reprenez votre course pour voir si, au-delà du ïibre, les mêmes sujets d'admiration s'offriront à vous ; abritez-vous une heure sous la modeste pierre qui cache au couvent de Saint-Onufre les cendres du Tasse ; puis de là montez jusqu'à l'ossuaire, si poétique, où sont entassés , pêle-mêle, les capucins que la mort a faits ses victimes; dans tous ces lieux, dans tous ses couvens, vous rencontrerez des hommes que l'étude a plus promptemcnt vieillis que les macérations.
IMais, direz-vous, à quoi bon ces études, puisqu'elles ne profitent à personne? A quoi bon tant de travaux, puisque la société ne doit pas en recueillir les fruits?
Je ne le cache point. Lorsqu'il me fut possible dô pénétrer dans ces sanctuaires; lorsque ma tête se courbait de fatigue sous le poids des conversations qui pour tant de religieux élaient une espèce de divertissement^ un temps d'arrêt accordé à de longs travaux, je me suis
— 176 -^ adresse cette question , je l'ai même adressée h pins d'un , et tous m'ont repondu que ce n'était pas pour le monde qu'ils travaillaient, mais que le monde jouissait de leurs études, recueillait le fruit de leurs veilles, et, là dessus, chaque couvent m'ouvrait les immenses manuscrits où tant de mains différentes, où tant de générations successives sont venues à la suite les unes des autres déposer leurs pensées, graver leurs méditations, ou jeter sur le papier de ces vastes conceptions dont le monde apprécie les bienfaits, tout en en ignorant la source. Les uns m'ont prouve que l'astronomie leur devait ses progrès ; les autres que c'était à eux qu'il fallait faire honneur de tant de recherches historiques dont les écrivains modernes sont si tiers. Ici, j'ai suivi la langue grecque au sortir de son tombeau, je l'ai vue enveloppée, pour ainsi dire, dans un froc lui servant de lange , lorsque l'invasion musulmane chassa les Hellènes de leur patrie. Là , j'ai assisté à la renaissance de la poésie latine que les siècles de barbarie avaient étouffée. Pkis loin , ces moines que l'on repousse d'un pied méprisant m'ont indiqué du doigt , dans leurs bihliothcques, de précieux dépôts devant lesquels s'humilierait l'orgueil même d'une académie, et accablé par tant de preuves, j'ai baissé les yeux , honteux que j'étais d'une question que la force des choses faisait tourner contre moi.
Tant de recherches laborieuses doivent sous l'influence du soleil d'Italie, dévorer promptement les forces. On- sait cela dans les couvens. L'on n'en travaille pas moins, parce que, lorsqu'une tclcest blanchie sous le poids des études , lorsqu'une main tremble pour continuer ce qu'elle a entrepris, une autre tète plus jeune et déjà initiée à ces trorvaux se présente, une autre main plus ferme tient la plume, et l'œu^ vre marche dans le même esprit, vers le même but , comme si le même écrivain pouvait y sacrifier vingt existences d'hommes et trois siècles de patience ou d'imagination. Ce qui est impossible dans le monde se réalise au couvent ; car, dans les couvons , ce n'est pas un homme qui pense , qui écrit, c'est toute la communauté. Élie ne manque jamais là d'un Elysée à qui il peut jeter son manteau, en s'éiançant dans les cieux.
Et maintenant, dites-moi, vous qui avez parcouru Rome, en contemplant d'un œil enthousiaste ses monumens 5 vous qui, au milieu des musées du Vatican , avez senti votre orgueil s'élever presque jusqu'à la Divinité 5 vous qui scrutez du regard chaque statue brisée, qui écar-
tez d'une main respectueuse l'herbe croissant sur les débris de la Irî* bune où tonna Cicéron , qui vous arrêtez avec bonheur aux cascatelles de Tibur, chantées par Horace ; qui ne posez qu'avec une vénération parfumée des souvenirs antiques votre pied poudreux et inconnu sur les hrg-es dalles de la voie sacrée par où les triomphateurs s'avançaient au Gapitole^ dites-moi , croyez-vous connaître Rome , Rome la sainte, Rome la savante . Rome conmiandant au monde et par la foi et par la science , si, comme moi, vous n'avez pas été assez bien inspiré pour pénétrer dans ses couvens , si , comme moi , vous n'avez pas voulu prêter l'oreille à tant d'éloquence , abaisser votre front devant tant d'humi-, lité, vous éclairer de tant de vives lumières, vous soumettre à des convictions si hautes et si intelligentes?
J. Grétineau Joly,
Rédacteur en chef de VHerminef Gazelle de Brclasnc,
d^5^^Ûi3(Da©^22 a30a2(&23\!?33.
SAIXT-GAUDENS.
Une grande et utile entreprise, commencée il y a quelques années, a été interrompue par les événemens politiques ; les cathédrales de France ne forment qu'un monument incomplet, et qui ne sera peutctrtj j miais terminé; cependant, il y avait là une source féconde de beautés pittoresques et de richesses historiques ; mais le présent dévore le passé ; on ne veut faire, dit-on, que de l'ac/we/,, l'actuel seul a cours, et l'on ne réfléchit pas que, lorsqu'on ne bâtit rien de durable, il faudrait, du moins^ s'attacher à conserver tout ce qui a reçu de Tari un caractère de durée.
La Res^ue Catholique manquerait à sa mission si elle négligeait de restaurer les souvenirs qui unissent le génie et la foi ; les ruines consacrées par la religion lui sont chères ; elle sait que la poussière qu'on y soulève est cette poussière lumineuse qui découvre les profondeurs de l'abime , et qui marche devant le voyageur chrétien comme la colonne de feu du désert; les cloîtres isolés, les caveaux souterrains, toutes ces vastes sépultures de vivans et de morts, appellent nos mé-
^clitations , et nous ne saurions les parcourir avec un guide plus sur que l'infatiguable archéologue qui s'était fait riiisloricn de nos principales églises. M. Alexandre du Mège , en répandant de si vives clartés sur les cathédrales d'Albi , d'Auch et de Toulouse, n'a pas dédaigné de promener le flambeau de la science sur les restes plus humbles d'une foule d'églises qui n'ont reçu qu'un rang inférieur dans les annales de l'architecture , mais qui revendiquent une place plus distinguée dans l'histoire de la religion ; de ce nombre est Saint- Gaudens. L'origine de cette Église , le tableau de ses vicissitudes , offrent un si puissant intérêt, que nous voudrions transcrire toutes les pages du savant antiquaire ; mais l'espace nous est disputé par d'autres matières plus importantes encore , et nous devons nous borner à un court et rapide résumé.
Vers la fin du cinquième siècle, un jeune berger nommé Gaudentius, conduisait habituellement son troupeau sur les pentes onduleuses qui dominent la bourgade de Valentine ; il avait pour mère une sainte femme nommée Quiterie, Toulouse , alors capitale du royaume des Visigoths , était gouverné par Euric , qui s'était ouvert le chemin du trône par un fratricide; cet ambitieux conquérant, arien fanatique, attribuait le triomphe de ses armes aux opinions de sa secte, et persécutait avec rage les catholiques ; les bourreaux étaient ses missionnaires.
La condition obscure de Gaudentius semblait devoir le protéger; elle ne le sauva pas. Rencontré par les satellites d'Euric, il fut sommé d'abjurer sa foi : forcé d'opter sur l'heure entre l'apostasie et la mort, il ne balança point; à la vue du glaive, il regarda pour la dernière fois sa mère , et présenta courageusement sa tète. Ses restes ont été recueillis avec soin, et quand le royaume du conquérant eut disparu , une chapelle s'éleva sur le tombeau du berger. Bientôt des habitations se groupèrent dans le voisinage, LaMansio qu'occupait le jeune martyr devint une ville, et prit son nom. Onze cents années s'écoulèrent, et la vénération des peuples du Nébousan et du Comminges, pour la mémoire de Gaudentius, ne reçut aucune atteinte ; mais le seizième siècle amena d'étranges perturbations dans les croyances des peuples. La cour de Navarre se précipita du côté des novateurs, et bientôt les dissensions poHtiques amenèrent les dissensions religieuses. Pour recouvrer ses domaines, en partie séquestrés, Jeanne envoya Montgom-
lïiéry à la tête d'une armée nombreuse et dévouée; le pillage, le meurtre et l'incendie signalèrent tous les pas de cette soldatesque avide et cruelle. La ville de Saint-Gaudcns avait Terme ses portes; après une courte résistance , elle dut se rendre , son église lut dépouillée de ses plus beaux ornemens , les images déchirées , les tombeaux violés, et une partie des reliques de Gaudentius jetées dans un bûcher.
Cette église a la forme de toutes celles qui ont été bâties vers la fin du onzième siècle. Les voûtes à plein cintre de sa grande nef sont soutenues par des faisceaux de colonnes élégantes, couronnées de chapitaux ornés de diverses figures. Une chapelle termine chaque nef latérale.
Le cloître de l'abbaye a été abattu ; formé de marbre pyrénéen , bordé de tombeaux, de bas-reliefs et d'inscriptions, il inspirait un pieux recueillement. « Plus de vingt années, dit M. du Mége , n'ont pu effacer le souvenir des émotions profondes que j'ai éprouvées dans son enceinte. C'était vers les derniers jours de l'été 1807, la toiture n'existait plus, quelques colonnes même avaient été renversées ; mais du côte de l'église subsistait encore un mausolée en marbre blanc, décoré d'une statue sépulcrale qui représentait un évêque ; un bas-relief figurant une branche de vigne chargée de raisins couvrait la face principale du tombeau ou de Vauge , expression dont se servit mon conducteur qui convoitait la propriété de ce marbre , suivant lui , délaissé et inutile. Si les chrétiens des premiers siècles ont souvent sculpté des rameaux de vigne sur les tombeaux, c'était, on le sait, pour rappeler ces paroles du Seigneiu^ : Je suis la vlgjie^ et mon père est le vigneron. Il retranchera toutes les branches qui ne portier ont point de fruit en moi y et il taillera toutes celles qui porteront du fruit y afin qu^ elles en rapportent davantage. Je suis la vigne et vous êtes les rameaux. Le mausolée du cloître de Saint- Gaudens annonçait donc , par le symbole dont il était orné , que celui pour lequel il avait été fait, ayant vécu dans le Seigneur, c'est-à-dire dans l'amour de sa loi , avait porté beaucoup de fruit , et que, mur pour l'éternité , il avait été cueilli et reposait dans la gloire céleste.
» Un autre sépulcre de marbre blanc ^ soutenu par de petites colonnes, était placé contre l'un des murs; on avait déplacé son couvercle , mais la cupidité avait été trompée : on ji'a rien trouvé de bon dans CQttQ auge j me dit avec humeur mon cicérone , et il relira du
tombeau une tète qu'il lanra au milieu du cloître. Je m'aperçus bientôt que là avaient été ensevelis un homme, une femme et un enfant; des herbes s'étaient élevées dans le cercueil, et le tapissaient de leurs touffes épaisses , quelques fleurs même s'y mêlaient ; je profitai de l'absence momentanée de mon guide , pour ramasser la tête et les ossemens qu'il avait profanés, et je les replaçai sur leur lit de marbre en faisant des vœux pour que leur repos n'y fut plus troublé jusqu'au jour où, la grande voix de l'éternel l'appelant les moi^ts du sein de la poussière^ chaque tombe devra rendre ce qui lui fut confié.
)) Six ans plus tard en revenant d'Espagne , je m'arrête à Saint-Gaudens durant quelques heures; je fais ouvrir la porte du cloître... Il n'y avait plus ni colonnes, ni arcs élégans, ni chapiteaux couverts de fîsrurcs «gracieuses. Et les tombeaux ! . . . ils avaient reçu la vile destination que mon conducteur avait indiquée. Les osscmens que j'.rvais replacés dans leurs lits funéraire, ceux de l'cvêquc et d'autres encore , étaient étalés çà et là sur des monceaux de ruines ; je m'élevai , mais en vain contre ce vandalisme ; le clergé n'obtint, hélas, qu'avec peine l'autorisation de donner à ces tristes restes les fur tifs honneurs d'une inhumation nocturne.