LES RUINES
2*" Méditation. — Luther.
L'arae tristement préoccupe'e du spectacle de ces ruines morales et inicllectuelles qui m'entouraient de leur cercle fatal , tournant vers tous les points de l'hori/.on les regards de ma pensée et ne trouvant rien debout , j'étais fatigué de. cette uniformité de débris, de cette monotonie de destruction , et il me semblait d'abord n'avoir en face de moi que l'immensité du chaos. Mais peu à peu cette confusion cessa, un rayon passa dans cette nuit. J'étais entouré des effets , les causes sortirent de leurs ténèbres et m'apparurent. On eût dit que le temjjs , qui n'est plus, se relevant de cet oreiller de pierre sur lequel il sommeille , venait comparaître devant la justice de la postérité. C'était comme une histoire vivante qui marchait, qui courait, qui respirait devant mes regards, et dowt les feuillets se tournaient d'eux-mêmes; c'était comme une imitation colossale de ces jugemens de l'Egypte , où les rois, se retournant à demi sur le seuil de la tombe pour compter avec leurs sujets , venaient, n'ayant plus j)our escorte que leurs vertus ou leurs crimes, mettre leur vie dans la balance d'un funèbre tribunal. Les siècles passaient et repassaient devant moi comme des ombres légères avec leurs chefs et leurs drapeaux confondus. Tous s'arrêtaient pleins d'étonnement et de terreur devant nos débris, et, se frappant la tête, semblaient chercher la cause de cette immense destruction. II y avait là quelque chose de pareil au tableau homérique des Troyens parcourant la plaine d'ilion, que le départ de l'année grecque a laissée déserte et nue; interrogeant du regard les rives connues du Simois , recherchant d'un œil^vide, après dix longues années de siège, ces bocages si rhcrs et ces grottes accoutumées, et ne retrouvant qu'un champ aride, hideux à voir, arrose d'une pluie de sang, couvert d'une moisson de cadavrcsj les arbres brises et rompus, çà et là d'immenses (piartiers de roches, armes fatales dans les mains de l'homicide Achille et du redoutable Ajax; partout la désolation de la gueire (jui foula c«s champs malheureux sous ses pieds d'airain, tout à bas, tout couché dans la poussière par le vent (le la mort; tme carrière vide, solitaire, silencieuse et morne, oùd'unlx>ut de i'hori/.on à l'autre il n'y a rien debout, si ce n'est des tombes. A la
l'hcho de t.a jku.nf. fha.ncf . i 9.3
vue d'iin spoctaclo semblable, en face d'une désolation plus p;rando encore, les siècles se ))renaient à frémir. Par un retour étrange, c'était le passé cfiii étudiait le présent étendu à terre, et pour lui ces ruines demeuraient sans explication, cette histoire restait close. Les auteurs méconnaissaient leur œuvre, ils passaient à côte en la regardant en pitié, et disaient en passant: « Quel est ce siècle, quel est ce peuple, et qui donc a entassé )) ces débris? Qui donc a jeté l'humanité à bas de son piédestal ? Fille du » ciel, elle posait à peine, de notre temps, le pied en terre ; qui donc l'v a » enfoncée? Pourquoi cette société vivante est-elle étendue, sur une couche » funèbre, pâle, sans chaleur, sansame, sans regard? Le soleil des intei- » ligences s'est-il éteint , et le monde achcve-t-il de disparaître dans des » ténèbres glacées? Faut-il que le peuple de la tombe dise au peuple des » vivans : Frère, je te salue ! »
Et moi ^ assistant à cette revue de la mort, il me sembla tout à coup que mes yeux s'éclairaient et que je comprenais ce qui m'avait paru d'abord inexplicable. Les flots des temps passés, qui roulaient confus et sans ordre , se séparaient peu à peu ; la grande armée de la destruction reprenait ses rangs en face du champ de bataille. Je voyais d'une manière distincte l'esprit de renversement dans toutes ses phases et sous toutes ses formes. Protestant d'abord , puis philosophique et enfin ])olitique ou révolutionnaire. Chaque siècle suivait son chef et arborait son drapeau. El j'entendis trois noms , qui retentissaient comme des cris de guerre ; trois de ces noms qui remplissent à eux seids l'espace ^ qui résument toute une histoire , qui marchent devant toutes les autres comme autant de bannières derrière lesquelles il y a toute une armée, c'étaient les noms de Luther, de Voltaire et de Mirabeau. Et j'entrevoyais la mystérieuse succession de ces trois terribles dynasties de destructeurs. Je comprenais comment, par un ordre fatal , pour arriver en bas ils partirent d'en haut ; comment ils brisèrent, dans la vérité religieuse, l'anneau qui attachait la mobilité humaine à une immuable barrière j comment ils corrompirent le cœur avant de corrompre l'esprit ; comment ils brisèrent dans les régions morales , toutes les clefs de voîlte avant d'arriver aux choses d'un intérêt matériel et plus direct, comment ceux qui délièrent dans le ciel vinrent avant ceux qui délièrent sur la terre.
Pendant que ces pensées traversaient mon esprit et qu une voix secrète me nommait tous les personnages divers qui avaient conduit les peuples au renversement de la société , le nom de Luther retentit le premier à mon oreille et je vis ce moine superbe se dresser devant les débris modernes, le front haut et sombre comme un ciel d'été où l'orage a passé. C'était bien là l'esprit orgueilleux qui , au commencement du seizième siècle, bouleversa la chrétienté par son ardente parole, etqui, faisantmonter avec lui le génie des troubles dans la chaire sacrée, nous souffla tant df
î2j T, KCr.O ])!. LV J!;1:NK IT.ANCK..
uialheiirs et de divisions. C'était ce docteur angustin qui d'une querelle de couvent fit une révolution, niarcliant de pair avec le pape, luttant contre les princes et les empereurs; d'une intelligence élevée , mais il'un orgueil plus haut encore ; frémissant au seul mot d'obéissance , et cependant implacable quand il commandait; un de ces despotes de liberté qui pèsent si lourdemeut sur les peuples qu'ils prétendent affranchir : c'e'iait Luther, tel que l'histoire nous le montre , tel qu'il vit encore dans ses écrits , et il me sembla que j'entendais sortir de sa bouche ces fières expressions par lesquelles il se peint lui-même : « Ma parole n'est pas un » foudre de Salmonée , ni u!i vain uuirmuie dans l'air; on n'arrête pas » la voix de Tjulher ; et je souhaite que les piinccs de la terre ne l'ë- » prouvent point à leur dam. »
Et autour de ce chef de la léforme se groupaient ses premiers disciples, dont quelques-uns devinrent ses rivaux. Le rude et froid Calvin, t^arlostad, Zuingic; Bucer, l'apôtre des quatre villes ;Oécolampade, Thomas Crammer, ce réformateur de l'Angleterre; Mélanchlon, triste après sa mort comme il l'était pendant sa vie; Melancliton , l'ornement de son siècle et la lumière des lettres, qui, emporté dans les fausses voies par un amour mal réglé pour le bien, y resta par admiration et par ci'ainte du maître qu'il s'était donné; Mélanchton , le Cicéron de l'erreur, le saint Augustin de l'hérésie. A la vue de ces hommes si puissans dans leur temps, et dont les noms sont presque tous oubliés de nos jours, je croyais voir le siècle qu'ils avaient rempli de leur génie se dérouler de nouveau devant moi. .l'entendais le cardinal Julien annoncer au pape Eugène II la réforme en termes si précis , qu'ils font lessembler la prophétie à l'histoire : a Après l'hérésie de Bohème, disait ce grand prélat, il » s'en élèvera une Itien pi us dangereuse encore. Onrejetera la cause de tous » les désordres sur la cour de Rome. Les esprits sont dans l'attente de ce w qu'on fera , et ils semblent devoir bientôt enfanter quelque chose de » tragique. Je vois (pic la cognée est à la racine, l'arbre penche , et au )) lieu de le soutenir pendant qu'on le ])ourrait encore, nous le précipi- » tons h terre. Les corps périront avec les âmes ; Dieu nous ôte la vue » de nos péril , comme il a coutume de faire à ceux (pi'il veut punir; le » feu est allumé devant nous et nous y courons. » Puis l'université de Virtemberg, le berceau du protestantisme, m'apparaissait, et là Luther .llliunail ce terrible incendie que le cardinal Julien annonçait au pape Eugène , et qui devait parcourir l'Allemagne , 1' \ng!eterre et la France. La quel elle de la chaire s'agrandissait et remplissait toute la scène de l'histoire. Les princes et l'empereur se rencontraient en armes au milieu de rAllemai^nc déchirée. Enfant bâtard du christianisme, qui n'avait (rpposc aux bourreaux que des martyrs, le protestantisme entrait dans le nu»ude |'ar le glaive, /iiingle , l'iiii des pèi es de la réforme, périssait
L ECHO Ut LA JKU.NK MtANT.t. TIi;)
l'cpee à la main sur le cliaiii|) de bataille. Les disciples do Lullici .s'entendaient encore mieux à tuer qu'à mourir. .Vu milieu de leliVoyablc mêlée de tant de chefs opposes et de tant de doctrines contraires, pendant qu'une guerre intestine travaillait le protestantisme en guern: avec la papauté' et l'empire, pendant que Luther détestait (lalvin et an;ithématisait Zuingle, pendant qu'on taisait et refaisait les ])rofessions de foi, et que celle de Virteraberg, qui avait changé celle d'Augsbourg , était à son tour remplacée par celle de Smalcade ; pendant qu'on pillait et qu'on brûlait les monastères, le protestantisme, gagnant de proche en proche avec les flammes de la guerre civile et celles de l'incendie, arrivait en France. Et là c'étaient de nouveaux malheurs , de nouvelles désolations et de nouvelles ruines, la révolte armée, la ligue, la saint Barthélémy, qui couvrit d'une large tache de sang toute une page de notre histoire.
Taudis que 1 histoire des premiers jours du luthéranisme se présentait à mes yeux , la nôtre s'ouvrait devant î-uther et devenait pour lui compréhensible. Je ne sais quelle voix lui enseignait tout à coup les mystérieux canaux par lesquels cesdeuxhistoirescommuniquent, lui montrait la cause à côté des cfléts, la faux à côté du champ dépouillé et nu. C'était comme une conscience parlée qui retentissait au milieu de notre silence , et Luther, passant et repassant sa main sur son front plissé, semblait tourmenté d'un remords. Et ma voix s'associant involontairement à cettevoix lui ci'iait : « Oui, le premier auteur de ces désolations, le premier » ouvrier de ces ruines qui vous épouvantent j oui, Luther, c'est vous! 1) Jusqu'à vous, le chi'istianisme, celte personnilication de la civilisation » européenne, était resté ferme , inébranlable contre ses ennemis : c'était » comme une immuable citadelle qui , entourée de tous côtés par de » hauts remparts, protégeait la société qui grandissait sous son iinpéné- » trahie abri. Les assauts venaient mourir aux portes, et vous, C(s » portes vous les avez ouvertes! Le christianisme n'a point été vaincu, il )) .1 été livré, liATé comme Jésus par Judas. Le coup de feu qui le blessa » fut tiré par derrière. Luther, vous n'êtes j)oint un loyal ennemi , aous 5» êtes un déserteur ; ce que vous avez prisé plus haut que votre vertu et » votre devoir , vous l'avez obtenu ; le petit moine, comme vous paiLez » vous-même, a ébranlé sur son trône le grand pontife; mais à quel » prix avez-vous acheté cette triste gloire? Voyez-vous maintenant toute » l'étendue de l'attentat que vous n'aviez pas mesuré? Tant de sang le » pandu, tant et de si effroyables guerres; l'Allemagne bouleversée, I.» » France déchirée, l'Angleterre toute bariolée de ses apostasies et neu » pouvant plus de malheurs ri de crimes . J,ulher ce nesl là que le vcnj) tibule de votre histoire, et vous êtes encore plus roupable de ic que » vous ave/ piép.tré que de rc que vous avez fait 1
I'-i6 l'kCHO de la jeune FRANCE.
M Voyez dans notre société à moitié expirée les deux grands principes, » ces immenses allas qui soutiennent les empires , voyez l'autorité et la » liberté' couchées à terre comme deux anges déchus auprès d'un soleil » éteint î Eh bien ! ce sont vos mains qui leur ont porté les premiers » coups. Parmi toutes ces blessures, celle qui saigna la première, c'est » vous qui l'avez faite. Vous avez nié rautorilé, Luther ; savez- vous que » l^athéisme et le régicide étaient dans ce mot? Vous avez faussé la li- » berté, Luther, en donnant son nom à la révolte. La liberté aussi est » une religion , et vous en avez fait un calcul d'ambition , un levier de » fortune; vous avez appris à vos successeurs le secret de ces tyrannies » qui s'exercent au nom de la liberté. Sur l'arbre du christianisme « qui , croissant pendant seize siècles , élevait jusqu'au ciel sa tête su- » blime , et couvrait la terre de ses magnifiques ombrages , vous avez » enté le protestantisme comme une de ces branches gourmandes qui déw tournent la sève et la vie et ôtent à l'arbre sa force et sa verdeur.
» Depuis seize siècles la liberté et l'autorité grandissaient ensemble dans « son sein , voisines sans être rivales , comme deux colonnes sœurs qui, y> s'élançant majestueusement et d'un seul jet, supportenlla même coupole. » Mais tous les principes veulent vivre. L'autorité attaquée par vous est » devenue dure et sévère ; le christianisme a tendu celui de ses ressorts » qu'on voulait briser; il n'a point abdiqué , mais il a laissé reposer la » liberté dont on se faisait une arme contre lui. La fausse liberté protes- » tante a empêché le développement de la vraie liberté chrétienne; la » fausse liberté protestante a mis je ne sais quoi d'austère sur le front » d'une religion où la sainteté était pleine de clémence et la gravité » mêlée de douceur. Là est l'origine de ce divorce de la liberté et del'au- » torité , qui tourmenta les âges passés et qui lue le nôtre. Les uns, voyant )» l'autorité restée seule en évidence dans le catholicisme et entourant son » front de foudres et d'éclairs, la prirent pour la tyrannie, et se mirent » à la haïr , lui attribuant les meurtres et les malheurs qui désolaient le » monde , comme si les principes immuables pouvaient porter la tache des » crimes de ce peu de chose qu'on appelle les hommes. Les autres, voyant )) tant de boulcverseinens et de révoltes mis au nom de la liberté, furent » en garde contre elle et crurent qu'il fallait serrer, jusqu'à la briser, cette 1) main qui semblait pleine de tempêtes et de fléaux.
» O Luther, voilà votre ouvrage! c'est vous qui le premier avez séparé >i ce qui devait être uni , c'est vous qui avez, imprime le mouvement à ces 1) luttes rivales qui , suivant la belle parole du cardinal Julien , ont tué le » corps et l'amc de la société. Vous avc7. donné aux passions humaines un « levier, aux crimes un masque, à la guerre civile un drapeau. 11 y a nu » homme qui est coupable de la Saint- l^arlhéiemy avant (Uiarlcs IX, » avant ('.niherine de Mr-liris , avant les ('mise; rel liomme, Luther, c'est
L KLUO l)t LA JKUiNE FUA.NCIi. I Îi7
» VDiisI Oui, it partie/, nos plaies, nos malheurs , nos ruines : plaies , » ruines, malheurs, nous vous devons tout. Vous êtes le précurseur de » l'arinec de destruction; lorscjue vous marchiez on entendait derrière vous » le bruit lointain du torrent du XV m" siècle, qui déjà grondait contre l'Eu- " rope. Luther, ceux qui périssent par vous vous saluent, vous l'artis-ni » de leur infortune, vous le créateur de leur chaos. Luther I c'est du seia » d'une société d'où la loi religieuse et la foi politique sont sorties siu- » vos traces, du sein d'une société courbée sous le fatal niveau lancé par » votre main , que partent nos plaintes et nos reproches! c'est l'assemblée )) des Dations, c'est le concile des siècles qni vous le cric : au nom du » l'autorité, Luther, sovez anathème! soyez auathcuie au nom de l.i » liberté I »
Et pendant que ces paroles tombaient sur sou front, le chef de la réfonne restait impjissible et la tète haute, comme l'archange décbu dans l'enfer de Milton. On voyait que la pensée d'orgueil qui avait perdu sa vie se réveillait et réchauffait ce cœur sous les glaces de la mort. Il planait sur ces débris comme sur un immense piédestal d'où il commandait l'avenir , et au milieu de ses remords il semblait s'éprendre d'admiration pour la magnificence de la désolation et les grandeurs de l'abîme. Mais à côté de lui j'entendais comme un murmure de sanglots et de gémissemciis tristes et doux comme la brise de la nuit, et j'apercevais iMelaiichtou qui répétait, les mains croisées sur la poitrine : « La voilà doue venue cette )) époque d'ignorance et de barbarie que j'avais prévue; maconsleriiatiou » n'était donc que trop juste , et ces douleiirs de l'enfer qui lorturaieut » mon ame ne m'avaient point trompe , puisque la postérité a vu toutes » les tragédies que soupçonnaient mes appréhensions. Luther, Luther! » qu'avons-nous fait? (i) » N.
Le comité de rédaction, qui cherche à s'entourer de tous lestalens et do tontes les bnnicres, a fait demander à M. de Pevronnet s'il voudrait bien prendre parti ses travaux. La réponse de l'infortuné prisonnier ne s'est pas fait attendre , et il nous tarde de la mettre sous les yeux de nos lecteurs.
Ham, ce i i juin i833.
Interprétez plus favorablement, messieurs, ma pensée. Je hais les refus et ne prétends point être de ceux qui ont le droit d'en faire essuyer.
Mais ce n'est pas tout-à-fait la même chose de contribuer à vos travaux, ou à leurs succès; je consentais à l'un sans espérer l'autre, et , ne pouvant guère, je promettais peu.
Vous n'imagineriez pas aisément à quel point le temps se gaspille, l'cs-
'D Voir les IclliT!. fie Melaiu hlou a miii ami CaiiHMarin>.
I 'i8 L ÉCHO DE LA JEUNE FRANCE.
prit se relâche , la santë se dérègle en cette étrange vie dont on me fait vivre.
C'est à vous qu'il sied de promettre, à vous, messieurs, qui accomplirez.
Les esprits se sont corrompus dans les habitudes du sophisme, et énerves, comme il arrive toujours, dans leur corruption.
Mais ils peuvent se vivifier encore par l'étude et par l'exercice de la vérité .
Suscitez le vrai génie de la Francej celui qui inspirait à nos pères leur vaillance et leur loyauté; celui qui fit qu'ils devinrent francs, et que leur leire fut franche.
Détournez-nous du néant, et relevez-nous des croyances où l'on ne croit point. Voyez comme l'impiété est aride : l'ame qui se renie elle-même restera stérile. Tout ce qui n'est pas de Dieu est petit, les grandes inspirations viennent de la foi.
Préservez aussi le goût, les arts, le langage. Il y a d'utiles efforts et de téméraires changeniens : un peuple ne refait ni sa littérature, ni sa langue. Heureux ceux qui en ont une; je ne sais pas de peuple qui en ait eu deux.
On n'en change point; on les perfectionne. Mais le temps de leur avancement est marqué. Ce terme venu, il n'y a guère qu'à les maintenir. Lorsqu'elles changent réellement, c'est pourdéclioir.
Les règles de l'esprit n'en sont pas les limites. Elles en empêchent les meurs et non les progrès. Ce ne sont pas des barrrières jetées dans le milieu de la route; mais des appuis placés sur les bords.
Avançons, ne nous détournons pas. TjCS sentiers inconnus trompent et égarent. On croit abréger , où va-t-on ?
A l'œuvre donc, jeunes et diligens ouvriers. Voici que votre moisson est prochaine; ne vous ralentissez pas , et vous l'aurez abondante.
Car le champ est désolé , et non pas stérile. Il suffira bien d'en ôter les ronces q\ie la présomption du mauvais maître a laissé grandir.
nii Peykonnet.
VISITE AU MOI>JT SAIiM-MICHUL.
Il y a tout un peuple d'esprits superbes qui se meut et se recrute dans les rues de Paris; et pour ce peuple, et pour cette gente de la banlieue, tout ce qui ne s'aperçoit pasdu hautdes tours de Notie-Dame, tout ce que l'fin ne dérouvre pas du dôme du /*anf/î<?'r/n 011 cle la galerie de la Colonne, tout re qui est en dehors des exploratidn^ bourgeoisr^ fin flimanrhe. es! qti.isi barbare et peu digne d'intérêt.
L ÉCHO Di: LA JKU.Nt FJlANCK. 1 2()
Les cocknns de I-ondrrs sont aussi exclusifs que Ws enfans de Paris, et, en général , il en est de inèinc des habitans de toutes les capitales; ils ont entendu, dès leur enfance, coiuparer leur ville natale au soleil qui vivifie le pays , et ils se font glorieux comme dtfs rajons; fiers comme s'ils étaient plus que les hommes des provinces.
Cette manie, il faut le dire, commence à s'user ; aussi , dès mon début AaxïsV Écho de la Jeune France, je vais essayer d'inte'resser les lecteurs en les transportant au fond d'une de nos provinces , bien loin des embellissemens que M. Fontaine fait subir »ii\ cbefs-d'œuvres de Le Notre et de Philibert de Lorme , bien loin de ces pierres blanches, de ces immenses moellons que l'on voit s'entasser sur les hauteurs qui environnent Paris ; bien loin de cet éternel arc de triomphe de l'Etoile, que la puissante main de M. Thiers va finir; bien loin enfin des magnificences de Neuillv et de Saint-Cloud ; assez de gens tournent leurs pensées de ce coté là... c'est ailleurs que se reportent les miennes... elles vont même, pour être moins tristes , retourner en arrière de quelques années et y glaner quelques souvenirs.
Aux environs d'Antrain et de Fougères , dans un pays que l'on pourrait appeler le bocage de la Bretagne, tant ses beaux arbres sont rapprochés et leurs ombrages épais, tant la contrée est ondulée de coteaux et tant ses chemins sont enfoncés dans de vertes profondeurs , là , sur le bord d'une petite rivière et comme assis au milieu de la solitude, se voit
le château de Saint-B , je devrais dire se voyait, car ce qui en était
la vie et l'avenir n'y est plus!... mais au temps dont je vais parler rien , rien ne manquait... Oh I que les journées y coulaient douces et bonnes , rapides et regrettables!
L'aspect sévère du pays, ces longues allées ombreuses, solennelles comme des nefs de cathédrales, ces énormes blocs de rochers perçant le gazon et la mousse des bois , et apparaisssant sous leur ombre , tantôt comme des fantômes blancs , tantôt comme les os décharnés de la terre ; toute cette nature sauvage , reflétée dans les eaux de la rivière, le murmure des cascatellcs, la clochette des bestiaux de la vallée, l'angélus du soir, tintant dans les campagnes, tout cela pouvait bien par fois nous rendre un peu rêveurs , mais ne parvenait pas à éteindre notre galic. A
Saint-B on se trouvaitsi loin du monde qu'on ne voyait plus rien de
ses ennuis.
Il fallait vraiment un certain courage pour s'arracher à cette vie san> secousses, à ces journées que j'appellerais oisives, si la pensée s'y était endormie, mais , au contraire , on vivait là plus qu'ailleurs, car on ne .««r resserrait pas dans le présent , on cherchait de vieux souvenus, on lisait de nouveaux livres , on faisait des rêves d'avenir...
Bien souvent, dans nos causeries. r>n av.iit parlr dr parties que l'on
l3o 1- KC.HO DK LA JtlUM: MlA^CI•:.
avait faites les années précédentes , et qu'il fallait renouveler. Parmi ces explorations du pays , nulle ne me tentait autant que celle du mont Saint- Michel- il y avait là tout ce que j'aime , souvenirs religieux, souvenirs chevaleresques, beauté du site, et une foule de vieilles traditions attachées à ces nobles murailles... Mais celte année-là, la cbaleur était excessive et tous les courages faillissaient devant la pensée de cette excursion d'une vingtaine de lieues (aller et revenir). Enfin je trouvai un homme du pays qui m'offrit de m'accompagner. C'était un vieux chouan; personne ne connaissait comme lui la contrée. Pas une ville, pas un village , pas un château , pas une cbauinière dont il ne connût l'histoire ; aussi il faisait bon l'écouter, et cela m'était un grand plaisir. Quelquefois, sous l'ardeur du soleil, nous cheminions en silence, mais lorsque nous arrivions dans un chemin creux et ombragé, il se remettait à me raconter d'intéressantes histoires. Ici , auprès de cette croix moussue , les Bleus avaient massacré des paysans royalistes , et depuis , on a eu beau faire, on n'a jamais pu empêcher ces lis blancs de croître et de fleurir où le sang des Bretons avait coulé. A cette vieille église, devant laquelle nous passions en ôtant nos. chapeaux, on fait depuis des siècles des pèlerinages , et toutes ces marches du calvaire ce sont les genoux des fidèles qui les ont ainsi usées. Ce château dont nous apercevions les tourelles à toits pointus et acérés , c'est celui où M. de la Rouairie tenait les premiers conciliabules royalistes. Ce hameau, c'est là qu'une jeune fille s'est faite soldat pour venger sa mère, massacrée sous ses yeux. Ce beau manoir, sur le bord de la route, la duchesse Anne l'a habité. Cette métairie avec cette porte ouvragée et ces crowe'ei" de pierre a appartenu à Duguesclin.
Ainsi, avec mon guide, rien n'était stérile pour la mémoire, et je me souviens que passant dans le petit village de Vernes, il me dit : Nous allons voir le curé qui fait pâlir tous les médecins de Bretagne jiar les grandes guérisons qu'il opère... et effectivement il arrcla son petit cheval breton devant la porte d'un humble presl)vtère. Nous descendîmes dans une jolie cour, tout entourée de peupliers. Un puits, un pigeonnier, des colombes, quelques fleurs, voilà, comme dit Chateaubriand, ^wilà tout ce qui composait l'héritage de ce roi des sacrifices!
A la servante qui nous avait ouvert, nous demandâmes monsieur le curé.
« Il esta l'église avec une de ses malades, nous répondit-elle.
— Allons le voir, udit mon guide, et en traversant le jardin potager de la cure , nous arrivâmes à une porte de la sacristie.
En face du sanctuaire, nous vîmes assis d;ins un grand fauteuil une jeune fille de seize à dix-huit ans, toute vêtue deblaiu: de la têlejusqu'aux pieds, et sa pâleur était si grande (|ue son visage ne contrastait nullement averliiiit h Maiir qui rciiluuiail. A genoux, auprès du fauteuil, il
l'éc;ho de la jkum: ikanck. i3i
V avait une femme... Oh! on voyait bien que c'était la mère. Elle priait avec tant de ferveur !
Le cui-e, lui , ne se voyait pas dans l'cglise , il était à l'orgue et jouait un vieil air de Handell qu'il avait appris pendant ses jours d'exil... Cet air était merveilleux de tristesse et de mélancolie... et pendant que ses notes sensibles \ihrnient douces sous les voûtes du petit temple champêtre, je regardais le visage de la jeune malade. . . Peu à peu il avait perdu sa mort, la vie y était revenue , les longs cils de la moribonde ne tombaientplus comme une frange noire sur ses joues, et maintenant je pouvais voir le regard de ces yeux qui ne pouvaient plus pleurer... car c'était là le mal qui tuait la jeune fille; elle avait perdu une sœur jumelle, et son chagrin lui pesait si lourd sur le cœur, qu'elle ne pouvait plus respirer ; et le curé s'était dit :Si je parviens à la faire pleurer, je la sauverai peutêtre... Aussi, pour faire venir des larmes, pour attirer quelques gouttes de rosée sur cette plante qui se mourait de sécheresse , le prêtre-médecin faisait tous ses efforts; ses doigts cherchaient sur le clavier de l'orgue les accords les plus tristes et les plus touchans... Enfin, il parvint à ce qu'il voulait ; il se souvint que la mère lui avait dit que ses deux filles aimaient à chanter ensemble ces paroles de Chateaubriand :
Te souvient-il que notre mère Au foyer de noire chaumière Nous pressait sur son cœur joveux ,
Ma chère !
Et nous baisions ses blancs ciieveux ,
Tous deux.
Et le bon curé breton, dont tout le talent était dans l'ame , fit vraiment chanter et soupirer l'orgue... chaque note venait tomber sur le cœur de la malade, comme ces gouttes de pluie bienfaisante qui s'échappent des nuages et qui raniment la fleur que le soleil ardent flétrissait.
Bientôt je vis la jeune fille, dont les mains étaient restées jointes comme celles de ces morts de marbre que l'on voit couchés sur leurs tombeaux , jiorter une de ses mains à son front... puis bientôt sur son cœur... et alors son sein s'agita violemment; on eût dit que la malade étouffait sous un poids immense... Elle se débattait comme pour le rejeter loin de sa poitrine haletante... Enfin les larmes jaillirent de ses yeux , et tout à coup soulagée de son horrible oppression , elle se souleva , jeta ses bras autour du cou de sa mère , en répétant: Je suis mieux, maman , je suis mieux, je respire à présent... Et la mère et la fille restèrent long-temps ainsi embrassées. Nous les laissâmes à leurs souvenirs; et le curé étant descendu de l'orgue , nous le complimentâmes sur le succès qu'il ven.iit d'obtenir (1 \ «Oh 1 nous répondit-il , ma méthodedc guérir csttoulc na-
(1) Historique.
'•'*■-' L Kc.Ho i)K LA JKUM. ij;am;i:.
turelle j quelques simples de nos champs , quelques fleurs de nos collines , et de nos vallées , de la musique , du calme et de la prière , voilà tout mon système... )> La journée avançait, et nous, nous nous étions oublies chezlebon curé; il nous força à goûter de son cidio. Puis nous remontâmes a cheval.
Le pays changeait d'aspect , les collines s'affaissaient , les vallons devenaient plus larges, les arbres plus lares et moins touffus d'ombrage, la plupart d'entre eux restaient courbés du même côté , comme on les voit pendant les tempêtes; c'était le vent de mer qui les avait ainsi fait plier... et ils ne se relevaient plus , comme s'ils av.iient été fatigués de lutter contre les orages.
Oh ! qu'il y a d'hommes que le malheur a façonnés de la sorte!
Maintenant le pays s'aplatissait de plus en plus devant nous , et nous ne cheminions plus sous la feuillée. Le soleil dardait sur nos Ictes de toute son ardeur du midi... Nos chevaux gravissaient avec peine un sentier pierreux et glissant. Arrivés à la crête de cette petite éminence , nous aperçûmes une immense nappe d'argent.
C'était la mer.
Un monument sombre , majestueux , s'élevait du sein des flots.
C'était le mont Saint-Michel.
« Le voilà ! le voilà 1 » cria mon guide.
— Y serons- nous bientôt?
— Dans deux heures.
— Mais on dirait que nous en sommes tout près.
— C'est que ses proportions sont de nature à défier les distances; noij.> avons encore quatre bonnes lieues à faire.
— En avant! en avant ! » Et , les yeux attachés sur celle iniposant(' suite de bâtiraens , je hâtai l'allure de mon cheval. L'ancien couvent . dujourd'hui la prison , l'église qui domine le tout, le rocher, et la petite ville qui sont la base de cette belle masse , tout cela a la forme d'une pyramide. — Celles d'Egypte s'élèvent du milieu des sables , cellelà sort d'une plame de vagues... A la distance où nous étions encore , on ne pouvait distinguer les beaux tons de la pierre et tous les merveilleux détails de ce chef-tl'œuvre gothique... Sur le fond argent de la mer c'était seulement une immense silhouette noire... Oh ! si le couvent avait existé encore , je n'aurais pas eu le poids qui me pesait de plus en plus sur le cœur à mesure que j'avançais... Mais une j)rison!... Il sera don<: dit que tout ce que nos pères avaient élevé d dédié à la religion cl à l.i rhfvalerie srr.i donné par nous à la hnntc it .ni (iiiiir i ! il vcr.i
I; Lorsque je visitai Ir Mont .^.iinl-Michi I . nn n \ 'hlciiuit f|iii- ilf- volriii». «Ic^ faussaire.' el «le." niciirtncr».
i/f.CIK) I)K i.a .ikunk ip.anck. i'>3
donc (lit (jnc nous r.ipelisseions tout ce qui était grand , que nous salirons tout ce qui ('tait j)iir, que uous profanerons to'il ce qui était sarnf !
Si Ir roMvcnt avait e\.isle encore, si le brillant archange avait encore tirplové SCS grandes ailes d'or au-dessus du mont consacre',., mon ame se serait élevc'c ; car alors je me sciais dit : « Je vais voir de graves solitaires ((ui ont trouve le monde tro|) plein de misères ])our vouloir y demeurer... en m'aj)procliaut de leur paix toute céleste, je vais en savourer quelque chose; près des saints je respirerai le ciel... Mais non , plus de pieux solitaires I plus de calme, plus d'encens, plus de cantiques derrière ces hautes murailles. Au lieu de cela , des brigands et des assassins, des juremens et des griucemens de dents 1 1 »
Xu\ jeunes Frances il faut dire ce qu'ils n'ont jamais vu... l'hospitalité exercée par les religieux des abbayes et des communautés. Elle était accueillante comme celle des châteaux , mais elle avait plus de poésie et plus de gravité... Dans plusieurs couvens on lavait encore les pieds du voyageur., et la part de l'étranger à la mense conventuelle était double... C'était un mélange de la Bible et d'Homère , dans notre civilisation sèche et aride. C'était comme des oasis au désert du monde que ces maisons des vieux temps.
Voilà ce que je pensais à part moi ; ce que je disais à mon guide en avarxant vers l'ermitage de Saint- Aubert... Car ce fut ce saint pasteur d'Avranclie qui le premier, au commencement du huitième siècle , éleva im oratoire sur ce roclier battu des flots, et qu'il dédia à l'arcbange saint Michel..
Plus tard, en 976, on v fonda une abbaye de Bénédictins qui a subsisté jusqu'à la révolution.
Avant que ce rocher ne fût mis sous la protection du prince des archanges, il avait été consacré à Jupiter 01; à Mercure.
Plusieurs antiquaires bretons ont prétendu que les vierges de Vile de Sayne n'étaient autres que les druidesses qui habitaient ce rocher solitaire. De là elles déchaînaient ou conjuraient les orages ; de là elles rendaient des oiacles que les empereurs et les rois écoutaient avec tremblement!... Celait peut-être de cet asile redouté que Villoda était venue aux champs de l'Armorique :
Dans ce temps-là , il y avait aussi des pèlerinages à ce rocher que nous .illions visiter, mais ils étaient d'une nature toute différente de ceux que l'on y fait encore.
V^oici ce qu'en dit Tristan-le-Voyageur :
« Les prêtresses menaient une vie solitaire, et défendaient par (ouïe SOI te de prestiges leur demeure mystérieuse.
» Ces fées portaient une couronne de verveine, une ceinture étoilée et un carquois d'or rempli de flèches magiques, auxquelles un attribuait la
I 34 l'écho DK la JHUNE FRANCK.
vertu de calmer les orages, lorsqu'elles étaient lancées dans les airs par le
bras d'un jeune homme dont le cœur vierge encore n'avait point connu
l'amour.
» Les rois, les conquc'rans, les héros, avant d'entreprendre des expe'ditions maritimes, avaient soin de se munir de ces flèches précieuses ; ils no pouvaient se les procurer qu'en de'putant vers les jeunes druidesses l'être virginal qui seul pouvait être admis près d'elles. »
Nous avions dépassé Pontorson , ville frontière entre la Bretagne et la Normandie, et il ne i-estait plus entre nous et la mer qu'un petit espace de sable... En nous voyant arriver, un homme se leva d'une touffe de broussailles, et nous cria : « Un guide! voulez-vous un guide? »
Mon compagnon de route l'examina, l'interrogea, et vit qu'il était capable de nous conduire entre le petit espace jaune sur lequel nous étions, et le mont Saint-Michel dont je pouvais alors admirer toute la magnificence j tout était encore mer...
a Nous allons attendre bien long-temps, dis-je au guide.
— Avant une demi-heure vos chevaux n'auront pas d'eau jusqu'à rai-jambe... Ah I ici la mer s'en va comme elle vient, ce n'est pas long.
En attendant , je regardais le pays où nous étions. C'était là qu'il y a bien long-temps, s'élevait la forêt de Scicy j et sous ses onibrages il y avait un culte des idoles si abominable, les druides y répandaient tant de sang humain , que la colère du Très-Haut s'alluma, et le Seigneur commanda au premier de ses archanges d'anéantir la forêt d'impureté et de sang.
Le messager céleste vint toucher terre sur ce roc même oîi l'on voyait encore, il y a quarante ans , sa statue de bronze doré ; de là , il dit aux flots :
« Levez-vous, sortez de vos limites, allez, envahissez, submergez la forêt. »
Et les flots se levèrent, dépassèrent leurs limites, et submergèrent la forêt d'impureté cl de sang.
De l'autre côté d'un bras de rivière qui coulait rapide auprès de nous, je remarquai une petite croix de bois noir sur la grève blanche... Notre paysan nous dit : « C'est là le cimetière des détenus; ceux qui meurent avant que leur temps ne soit fini sont enterrés là.
— De l'autre côté il n'y a donc pas de terr<" pour y mettre les morts •*
— Ohl non; il n'v a là que du roc et des murailles : pas de place pour enterrer seulement im petit enfant. »
Ce ne fut pas sans attendrissement que je regardai celle croix du cimetière; elle était là comme un signe de liberté. Oh! mieux vaut dormira •.on ombre que gémir erroné sous des fers!... Dm haut de leur prison
L ÉCHU DK l,A JKUM. lUA.NCK. lO)
buMi suuvcnt les delenus regardent de ce cote, et envient le sort de ceux que la mort a libères.
La mer s'était rapidement retirée, comme nous l'avait annonce notnuuide. et déjà il courait :levant nous, ayant de l'eau jusqu'aux genoux. Mon compagnon me recommandait de n'aller ni à droite ni à gauche , de bien suivre la trace de l'homme qui nous devançait, et il me racontait que souvent des charettes avec leurs bœufs et leur chargement avaient enfonce et disparu dans les sables mouvans. On ignore quelle est la profondeur de ces abîmes et combien il faudrait creuser pour trouver le so- Jide dans ces inaraenses grèves blanches. Plusieurs expériences ont été faites, et jamais on n a pu trouver le fond. Ln vaisseau , échoué dans les environs du mont, s'enfonça tellement dans les grèves qu'on n'en pût même découvrir le pont; la mer venant à monter , les matelots employés à dégager le navire furent dispersés, et tout, jusqu'aux mâts, disparut dans l'abîme.
Enfin mes pieds touchèrent le roc noir et glissant; il s'élevait au-dessus de moi, et mon premier mouvement fut d'écouter : il me semblait que j'allais entendre des plaintes, des gémissemeiis et des murmures sortir et s' élever par dessus ces hautes murailles ; mais non, tout était silence. Si les religieux avaient encore été là, j'aurais pu écouter leurs hymnes, car c'était r/jeare de noms.
Entre les vagues et la base de l'ancienne abbave , dans l'étroit espace qui reste se groupent quelques maisons , qui forment la ville. On v compte environ quatre cents habitans.
A. droite et à gauche de la porte de cette petite place , ennoblie par les flots qui l'entourent et les souvenirs religieux et chevaleresques qui y vivent encore , on voit deux énormes canons, qui datent des premiers temps de l'artillerie ; ils sont iaits de longues lances de fer réunies et serrées ensemble par des cercles semblables à des liens de faisceaux.
Ce sont là de vieux témoins de notre gloire, car jamais les Anglais ne purent, malgré leurs efforts , s'emparer du rocher que protégeait un archange, et que défendaient des chevaliers bretons et normands.
Après quelques instans de repos dans une petite hôtellerie bien propre, mon ciceroae et moi commençâmes à gravir la petite rue tournante qui conduit à l' abbave. Quand je levais la tète, je voyais bien, par dessus tous les toits et les pignons des maisons de la ville , la majestueuse suite de bàtioieDS qui semblait toucher le bleu du ciel : c'était comme une pensée de chevalerie et d'honneur au milieu d'idées vulgaires.
Tout à coup, au détour de la rue , je me trouvai en face d'un porche en ogive, flanqué de deux tourelles à cul de lampe ; la herse montrait encore ses dents acérées au-dessus de nos têtes... en passant sous cette voûte, en monlani ce lieaii et large escalier de granit , je pensai.s au bruit
l5r> l'écho de la JEUNK FRANCK.
il<; fer qui avait jadis retenti sur ces dalles, alors que de puissans chevaliers montaient et descendaient ces marches;.,, de nos jours le fer y retentit encore quelquefois , c'est le cliquetis des chaînes des prisonniers qu'on Y amène...
Entre lesdifférens édifices de l'abbaye qui faisaient l'admiration de Vauban lui-même, par leur hardiesse et leur majesté d'ensemble, on distingue surtoutrégliseabbatialedont lecuWe-lampe en particulier est un chef-d'œuvre. La forme de cette église, commencée en louo, et terminée en i459, est une croix romaine... Mon cœur a saigne en approchant de son sanctuaire j l'encens ne s'en e'iève plus. C'est un atelier; là, appuyés contre les hautes et sveltes colonnes, des malfaiteurs tressent des chapeaux de paille; dans les chapelles latérales, des menuisiers, des tisserands, des cardeurs de coton... Le bruit sourd d'hommes qui parlent à voix basse , le bruit du rabot, le retentissement de la hache, le cri de la scie, le va et vient de la navette... voilà ï animation du saint lieu I
Que voulez-vous? pour bien des gens cela vaut mieux, c'est plus utile que les sons religieux de l'orgue, que les chants sacrés des psaumes et que la parole de Dieu.
Dans une des branches de l'église , au-dessus de l'autel de l'archange , on voit encore sur la muraille les écussons et les noms des chevaliers qui défendirent le mont Saint-Michel contre les Anglais, qui ont tenté souvent et toujours avec perte de s'emparer de ce rocher important... Dans les prodiges de valeur que firent alors les preux de la Bretagne et de la Normandie, on cite le courage et la présence d'esprit d'un Montgommery... Il sut qu'un traître s'était introduit dans la place et qu'il avait promis aux Anglais que lui et quelques-uns de ses affidés trouveraient le moyen d'élargir une des meurtrières ou des étroites fenêtres qui s'ouvraient à plus de deux cents pieds au-dessus du sol ; qu'une fois cette ouverture agrandie , ils en laisseraient tomber une échelle de corde, et que par là trente des assiégeans seraient introduitsles uns après les autres dans le château...
Le traître était de garde avec plusieurs de ses complices ; i'éiroite meurtrière était devenue large comme une porte... Montgommery et quelques ( hevaliers veillaient ; ils voient le félon donner le signal, ils voient attacher l'échelle de corde qui se dxfroiile et qui va tomber jusqu'aux mains des Anglais...
Sans bruit , Montgommery s'élance cl plonge sa dague tout entière dans la gorge du traître ; ses amis en font autant des autres. . . Et toqs ceux qui avaient eu le projet de trahir sont précipités dans les [)rofondes oublieltes. d'où aucun cri ne peut êlre enleudii, d'où aucun homme ne peut jamais revenir !
Lesassiégeaiis, voyant toujours à la nuuveljc ouverture lesignaJ convenu, se présentent au Ikis de l'érliellede corde et se disjxilcnl à ipii montera le
t/fXIIO de T.\ IF.ITNK IRINCE. 1 3^
premier j c'c(ait le droit d'un chef, un scnl doit monter à la fois : et lorsqu'il aura pénètre dans le château par la nouvelle porte qui vient d'être faite, un autre lui succédera... et puis un autre encore.'
Voyez le chevalier anglais. La corde crie , les échelons plient sous son poids. A la faible lueur des étoiles, on le voit s'élever et s'élever encore. . . Il est déjà bien au-dessus des maisons de la ville I... D'en bas, il ne semble plus qu'un point sur la muraille grise. Quelques échelons restaient, il les a franchis.. . le voilà à la bouche béante que la trahison a ouverte. . . une main ç;antéedefer lui est tendue, il la saisit... Celte main l'attire fortement, celte main est celle de Montgoramery. . . L'intrépide Normand, vovant l'Anglais se courber pour entrer dans la place, lui assène un coup de hache qui fait rouler sa tèîe sur les dalles de la salle d'armes... Vitel vite aux oubliettes î
Et le corps tronqué de "l'Anglais est précipité dans le gouffre de l'oubli. . .
Montgomraerv est revenu à son poste, sa main se tend encore à un nouvel arrivant et son bi-as frappe de nouveau. Il frappe ainsi trente fois...
Et comme le signal de bonne intelligence n'a pas cessé de flotter , romme d'en bas les assiégeans ont vu tous leurs hommes pénétrer les uns après les autres dans l'intérieur du château, ils s'attendent à une prompte victoire...
Mais quand le jour vint, ils virent lancer sur eux , de cette ouverture même que la main des traîtres avait faite , trente têtes pâles, violâtres et sanglantes... Les têtes des leurs! I
Alors la terreur s'empara des soldats, et en grande hâte ils regagnèrent leurs vaisseaux.
Cette ouvertu) e , que l'on voit de bien loin comme une grande tache noire sur la façade de la haute muraille, s'appelle encore le Trou dr Mongommery. . .
Je crois que l'on s'en sert aujourd'hui pour faire parvenir dans la prison l'eau et les grosses provisions.
Parmi toutes les merveilles , de l'intérieur du mont Saint-Michel , il faut citer la salle des chevaliers, oii cent piliers, vraies images de puissance et de force, soutiennent les voûtes qui portenttout le poids de l'immense édifice... A chacune de ces colonnes appendait jadis l'écu et la bannière d'un des chevaliersde l'ordrede Saint-Michel; c'est dans cettesalle qu'en i46q (je crois) a été tenu le premier chapitre de cet ordre.
Le Cloître ou la Cour de Plomba étale une variété de colonnes et de roseaux que je n'ai vue nulle part... On dirait que les religieux, ne pouvant sur le roc stérile de leur abbaye se promener à l'ombre de beaux arbres j ont commandé à la pierre de leur faire une forêt; le milieu de cf iloîtrp présente ime cnvr o\\ pîomb poiît rerpvoir les eaux pbivinle>. qui,