‹ L'Écho de la jeune France (volume 3)Chapitre 18 sur 99 · L'INDEPENDANT · texte numérisé non relu

L'INDEPENDANT

.le suis, je fuis indéixMul.inl .

BF.RAKGER.

M»>u pi'r<' était une sorte de soldai- lahourv ur {\n\ ne la])ourail pomt du tout, mais qiu n'était content de rien depuis que son empereur avait Aimw deux, fois l<s (^osatjues à Paris. Le soldat laboureur csi un type si curieux que je ne puis m'empêchcr de le définir.

Le soldal-lahoureurcst fou de la libertéet il adore Napoléonj ilest libéral, et il regrette le régime de l'empire; le .seul mot d'aristocratie le met en fureur et il est lui-même baron ou comte de fabrique impériale. S d s'agit de juger les temps et les hommes éloignes de nous , le .soldat-laboureur conviendra volontiers qu'il n'est rien de plus détestable que les conquérans , sublimes escamoteurs dont la main dérobe les libertés à nos yeux éblouis

l'ÉCHI^ I)K l.A JKUNK FRANCK. l Aç)

p.ir l'cclat <!<• la victoire; il condamne volontiers Charles Xîl, et déclare diie la ruine et la misère de la Suède n'ont j)as d'autre .soorrequesesfoUes entreprises.

Mais parlez-lui de Bonaparte, le soldat-laboureur n'entend plus raison, il vous démontrera que les Bourbons seuls ont causé sa perte et celle de la France.

Après les deux invasions, nul autre que Naj)oléon ne pouvant apaiser la soif de liberté dont il était dévore, mon père quitta la France, alla «lemander du service au pacha d'Ftiypte, et ne tarda pas à devenir liiimcmc un pacha très-distingué. Son premier soin fut d'acheter une demidouiaine de femmes de toutes les couleurs; il leur fut fidèle, ce qui prouve bien que la réputation de léf^èreté qu'il avait laissée en France n'étaitque pure caloninic.

Transporte bien jeune encore surlesbords du Nil, mon éducation offrit un contraste assez ]))quant. Je n'ai jamais lu autre chose que Béranger et le Constitutionnel ; CQst-'a-dWe de fort beaux vers et de fort mauvaise prose: aussi dès l'âge de quinze ans j'étais un petit prodige; il ne me restait pas un seul préjugé, et je pouvais déjà me vanter dèlrc complètement indépendant; je dépendais bien un peu de mes passions , mais il est ronvenu que cette dépendance - là ne compte pas , et comme dit I^érangpr :

Lisette seule a li^ droit de sniirire Quand je Itii dis : Jp suis indepeirdaipt.

Outre ma dépendance des Lisettcs, j'avais un goût prononcépour les vins de France, la seule chose que ces maudits Bourbons n'aient pu gâter; le Constitutionnel qui avait prémuni ma tendre enfance contre toutes sortes de préjugés, avait alliuué dans mon cœur unehaineconlreles tyrans qu'aucune sorte de vins connus ne put jamais éteindre. Mon père et moi nous n'exceptions de notre haine des tyrans que Bonaparte et le ])acha d'Egypte. Chaque fois c\vie le Constitutionnel {disait mcDlicn d'un l^anquet patriotique, dont les convives s'étaient embrassés afec la cordialité la plusJruncheyHOusuous faisions un devoir, sur la terre de l'exil, de répondre à ce repas par un repas analogue, qui se terminait toujours au cri de l'tVe la charte l nous avions un très-grand nombre d'esclaves noirs qui ne savaient ni lire ni écrire , et qui ne comprenaient pas un mot du contenu de la charte ; nous les avions cependant dressés à un patriotisme modéré; ils criaient vii/e la charte! avec autant d'cnlhoiusiasmc que s'ils eussent eu l'honneur d'être Français. Cette sorte de patriotisme de vassal et d'indépendance à volonté n'avait du reste rien d'effrayant pour nous autres propriétaires d'esclaves; leurs -utVe la cluirte! ne les dispensaient nullement de recevoir vingt fois par jour les élrivières, et ces bonnes gens demeuiaient aussi soumis que

)4o i.'écho i)K i.a ji:r.\F. l■nA^<:h:.

les Parisiens lorsque Louis-Philippe iit à Paris l'iionueur de le mettre eu état de siège. JNous pouvions donc nous faire illusior),et nous croii'C encore au milieu de corapalriotes éclaires, indëpendans, amis de la charte, des lumières et du Constitutionnel.

JSos libations sur l'autel de la patrie auraient probablement dure autant que la restauration , si mon père n'était mort d'une indigestion qu'il se donna en l'honneur des Grecs ou dos Polonais , à moins que ce ne fut un soir oii nous buvions à l'indépendance de toutes les nations.

On obscn'era peut-être que c'c'iiit de'sobèir à l'Alroran, mais mon père nes'inquièlaitpas plus de TAlcoranque de rEvanr;ile: d'ailleurs, en fait de religion c'est absolument comme en fait de politique; dès qu'on a manque' à son premier serment , il n'y a plus de raisons pour que cela Unisse.

Dès que je me vis maître de ma fortune, je me hâtai d'exécuter un projet qui m'avait été suggère par un jeune patriote de mes amis, nomme Anacharsis. Les Anglais l'avaient ruine' en confisquant le vaisseau sur lequel il faisait la traite des noirs; depuis ce temps-là, il avait voulu su refaire en se déclarant le champion forcené de la liberté des blancs.

Il m'assura qu'il voulait me conduire à la gloire en aidant les nations de l'Europe, encore esclaves , à conquérir les droits de l'homme.

Ce plan me séduisit : je rais donc en vente les e'pouses de mon père , pour cause de départ; je réalisai ce que je pouvais avoir de petits frères et de petites sœurs, et nous voilà lancés sur un bâtiment qui ne marchait pas trop mal .

Nous hésitâmes d'abord .'.i nous commencerions notre tournée par la Kussie; mais Anacharsis m'observa que la Russie et l'Allemagne étaient deux pays fort peu sains pour les patriotes exagérés et les tempéramens méridionaux. « D'ailleurs, ajouta-t-il , nous n'avons aucun rapport avec don Quichotte et son écuver ; nous ne sommes pas fous , Dieu merci , et nous ne voulons aider que ceux qui ont commencé, comme dit la sooiélé Aide-toi, le ciel t'aidera. Allons aider les Grecs. »

Je répondis : «De tout mon cœur, mon cher Anacharsis; permets-moi cependant de te faire part de mes remords ; les Grecs sont en gueire avec le pacha d'Egvjtte, est-il bien lovai d'armer contre lui un bâtiment acheté avec l'or qu'il m'a donné?

.('admire tes scrupules, répondit Anacharsis; que cela ne t'effraie pas; c'est toujours ainsi que l'on juocède; ces diables de rois (ou pachas, le nom ne fait rien à l'affaire) Ji'ont pas d'ennemis plus enragés que ceux qu'ils ont tout au moins graciés ou amnistiés, et le plus souvent comblc's d'honneurs. Nos libéraux de France trahiront à la ])remière occasion les juirices dont ils ne manquent jias un b.iise-main, à l'iieure où je le parle;

1, LCIKJ liK I.V JI.IjM'. lUAX.K. I .^ I

fl SI ia rc'j)iil»li([iif a jamais un clid" digue d'elle, tu verias que ce sera uu de ceux qui doivent la vie à la cleinence des Bourbons. Tu me diras que c'est une vilaine chose que le patriolisntt pousse jusqu'à riiij:;ratilude , jetc répondrai luoi cpi'on ne saurait le ])ousser trop loin. Secourons donc les Grecs; les Grecs , cette grande nation que nous traitons de barbare , et qui nous fait rouj^ir de notre civilisation d'esclaves j)ar des vertus dij];nes de l'antiquité. »

Comme il achevait son improvisation , une frégate anglaise vint à passer près de nous; elle filait majestueusement, sans daigner s'occuper de notre voisiuiigc , et comme pour étaler à nos regards une douzaine de pirates grecs pris en flagrant délit, et pendus au grand màt, pour le bou e.\emple.

«Ce sont des martvrs de la liberté, dit Anacharsis en les saluant avec respect. — Qu'appelles-tu martyrs? m'ecriai-je, ce sont des voleurs. — Tu es dans une bien grande erreur , reprit froidement Anacharsis , et tu confonds les deux choses les plus différentes ; voler et piller sont des actions (|ui n'ont rien de commun : le vol est défendu, mais le pillage est toujours permiis. »

Un iour que je soumettais mes doutes à mon cher Anacharsis sur cette distinction qui me parut un peu subtile , nous aperçûmes un bâtiment grec qui se dirigeait sur nous. A cette vue , mon compagnon de voyage poussa des cris de joie ; mais sans nous donner le tcDips de fraterniser , les Grecs inondèrent notre bord comme une nuée de sauterelles : en un cjuart d'heure ils eurent fait main-basse sur mes trésors. Nous avions âtTaire à un corsaire fort poli et fort expéditif, qui, après ce préambule, s'empressa de nous offrir l'hospitalité.

A ce coup je sentis que ma fureur de propagande commençait à se refroidir; mais Anacharsis me fit honte de ma mauvaise humeur: «De quoi peut-on se plaindre quand la liberté triomphe?» me disait ce patriote, qui pgr parenlhèse n'avait rien perdu , vu qu'il ne possédait rien au mande. «Certes, ajoutait-il, je ne me consolerais pas si les Turcs nous avaient ravi noire bien , mais puisqu'il passe aux mains des Grecs, nous n'avons qu'à bénir le ciel. » Nous continuâmes donc de faire des vœux pour les Grecs , malgré leur peu de courtoisie à mon cgaa-d.

En notre qualité de P'rançais et par consé({uent d'alliés de la nation, nous fûmes débarqués sur une côte où l'on nous assura (pie nous ne tarderions pas a rencontrer des compatriotes. En effet , c'est à peu de distance que s'étaient réunies les trois flottes co/aJ)inées de lUissie, de France et d' .Angleterre. Bientôt un bruit effroyable vint nous apprendre (pic la marine turque n'existait plus; nous arrivâmes à Navarin comme la bataille était finie. On n'avait pus vu de jiareil désastre depui-. r.i'paiile : les (rois puis-

14^ l'écho de la Ji:tJ.\E FRANCK.

sances venaient de frapper un de ces grands coups dont la fortune des empires ne se relève pas.

A la vue des delîris de la flotte turque, Anacharsis ne se possédait pat. de joie ; il criait à liaute voix : « Ainsi puissent pcrir tous les tvrans, et gloire à ceux qui font de si grandes choses. » Ces paroles furent entendues par un officier français étendu sur le rivage , mortellement blessé.

Pardon , monsieur, si je vous interromps , dit-il au patriote Anacharsis. mais, vous êtes sans doute Russe? — Non, monsieur. — Alors vous êtes Anglais? — Pas davantage. — En ce cas il faut que vous soyez Grec? — Eh non , monsieur , je suis Français. — Vous êtes Français, s'écrie aloi-s le mourant avec cette franchise qu'autorisait sa situation , vous êtes Français et vous êtes assez stupide pour vous réjouir de la plus haute sottise que la France pût faire. Je sais bien que nos libéraux vont crier victoire; mais ne voyez-vous pas que la Russie et l'Angleterre profiteront seules de cette destruction, l'une en étendant ses frontières, l'autre son protectorat dans l'Archipel. Vous êtes jeune, monsieur; eh bien T souvenez-vous de ce que je vous dis, avant peu vous verrez les Russes à Constantinople. Espérons que c'est la dernière faute que le libéralisme fait faire à mon pays. En achevant ces mots cet honnête homme expira.

C'est un fou aigri par la douleur, dit Anacharsis, retournons en Grèce, et allons assister à la renaissance d'un peuple libre , le plus grand bienfait que Dieu puisse donner en spectacle à la terre.

Nous fûmes témoins de l'évacuation de la Morée. Une seule chose me surprit, c'est qu'on avait bien delà peine à empêcher les femmes grecques de s'embarquer avec les Égyptiens, Quant à la république , j'avais beau chanter :

.rai pris goût à la république

Depuis que j'ai vu tant de rois ,

Je m'en fais une, et je m'applique • A lui donner de bonnes lois.

^Jè ne tardai pas à m'apercevoir que les Grecs étaient les plus grands aristocrates de l'Europe; que leurs chefs ou grands seignenrs, comme vous l'aimerez mieux, avaient toute la richesse , toute la puissance et tout l'orgueil de véritables suzerains , et qu'ils n'entendaient rien à nos idées d'égalité; si bien qu'Anarcharsis lui-même fut obligé de convenir que ce n'était pas ainsi qu'il concevait la république.

On sait que dès lors les Grecs commencèrent à se poignarder et à se manger les uns les autres.

En voilà un d'heureux , dit alors Anacharsis, allons délivrer un autre [iruple.

Lcfds du pacha d'Egypte, Ibrahim, m'avait ftit de magujliqncs préscns ;i\.inl de qnitlcr la Morcc. Sa gciicro^itc nous donna les moyens de passer n

l'kcik) i>k la jkl'.m-; fuv>(:f.. i 43

Cadix , où l'un nous assura qu'il pouvait y avoir ([iicl(iuc clioso à l'aire pour de l)oiis patriotes.

Débarque sur la terre d'Espagne , je me trouvai grandi de dix pieds; je brûlais d'embrasser ces nobles guerriers qui avaient si glorieusement combattu pour leurs foyers contre Bonaparte, et mon guide Anacliarsis ne tarda pas à me conduire dans un club de patriotes. Je n'eus pas plutôt bu quatre ou cinq verres devins nationaux que je ne pus contenir mon enthousiasme, et je proposai un toast à la mémoire des Espagnols morts pendant la guerre de l'iDdëpendance, Mais personne ne me fit raison , cl l'un des convives me repondit d'un ton furieux : Ce n'est point la guerre de Y' indépendance, mais la gueire de V ignorance qu'il faut dire ; déplorez raveuglemeiît de ces fanatiques armés contre les généreux Français, qui ne voulaient autre chose que notre bonheur, en attaquant les moines, les couvens et la superstition, qui nous rend le plus méprisable des peuples de la terre.

Je compris alors que j'avais fait une sottise en me déclarant pour l.i gueri^ de V ignorance. Une chose me frappa cependant , c'est que dans tous les pays la gloire et les inteVèts de la nation touchent beaucoup moins les libéraux que le triomphe de leur parti , ce qui me sembla bien naturel.

La république seule pouvait nous consoler du discrédit universel des républicains en Europe ; nous fûmes d'abord tentés de l'aller chercher dans l'Amérique du Sud, mais elle était en proie aux horreurs de la guerre civile , il fallut nous rabattre sur les Etats-Unis. La première chose qui frappe vos regards en mettant le jùed sur le sol classique de la liberté, c'est l'esclavage : partout des nègres. Quant au gouvernement à bon marché , ce n'est pas là non plus qu'il se trouve ; il est aujourd'hui prouve que l'administration de cette république-modèle coûte aussi cher qu'une monarchie des plus coûteuses. Il est vrai que le roi constitutionnel de l'endroit s'appelle M. le président , ce qui est une grande consolation pour les patriotes. Cette présidence a toutefois un léger inconvénient , c'est que chaque président, pour assurer sa réélection , ne manque pas de destituer autant de fonctionnaires' qu'il a d'amis à placer. Ce petit déménagement national a lieu tous les cinq ans. Quanta la liberté, outre la population noire qui doit y renoncer de droit , elle a pour les blancs euxmêmes de certaines restrictions un peu exlraordinai/es pour ceux qui n'en ont pas l'habitude.

C'est ainsi que mon ami Anachar.«is , qui avait beaucoup de goût pour l'équitation, fut renversé un dimanche avec son cheval, parce qu'il ne .-,' était pas aperçu qu'on avait tendu sur la voie publique, vis-à-vis du Temple , une corde destinée à interrompre la circulation des chevaux et des voitures dont le bruit aurait pu troubler le service divin. Un autre jour de fcle, comme il déchiffrait une sonate, on lança des pierres dans

iq4 i/écho de la jeli>e in an ci:.

ses carreaux pour l'avertir que la liberté' de la rcpubliquene laisse personne libre de faire de la musique le dimanche.

^ Ces petits contre-temps et plusieurs autres qu'il serait trop long d'c'numérer furent assez mal pris })ar io patriote Anacharsis, qui répétait tristement : « Ce n'est pas encore là ma république. »

Enfin la meilleure des républiques nous fut annoncée par le paquebot : la révolution de juillet venait d'éclater; mais, à douleur! l'état de nos finances engagées dans une spéculation hasardeuse nous retint pendant plus de deui années en Amérique; enfin nous fûmes admis comute passagers sur un vaisseau du roi de Danemarck.

Pendant la traversée, Anarciiarsis avait l'air si farouche et si consterné qu'un Danois qui parlait fort bien notre langue le juit en pitié, a J'interprète votre silence, lui dit-il; vous méprisez, n'est-ce pas, un peuple comme le nôtre qui a fait une révolution pour i-endre son roi absolu? » Je suis trop poli poijr vous contredire, répondit Anacharsis;je crus d'abord que le Danois allait se fâcher de cet aveu dépouillé d'artifice ; mais il se conî 'Hta de sourire, puis il ajouta: «Faites-moi le plaisir d'écrire votre opinion sur cet album. » Anacbarsis écrivit et signa.

Alors le Danois lui serrant la main : «Je suis las comme vous de l'absolutisme; conduisez-moi donc en France, que je voie un peuple libre avant du mourir. — Vous serez satisfait, » répondit Anacharsis d'un ton de voix, solennel.

A peine débarqués en Angleterre, nous étions déjà montes sur un autre bâtiment faisant voile pour la France ; la traversée futassez malheureuse, et nous fûmes jelés sur la côte de Bretagne, aux environs d'Aurai.

Dès notre première étape , je soupçonnai le Danois de connaître notre pays au moins aussi bien que nous; car il demanda ce qu'était devenu le célèbre collège de Sainte- Anne, où les jésuites avaient naguère de si nombreux élèves. On lui répondit que tous les collèges des jésuites étaient fermés depuis la révolution de juillet.

« C'est donc ainsi que l'on entend la liberté de l'enseignement chez un peuple libre?» dit l'étranger ; et il nota ce fait sur son album.

Dans les auberges , Anarcharsis, qui était un peu gourmet , s'étonna bientôt de ne pouvoir pas obtenir un seul morceau de gibier; mais on lui représenta qu'il était défendu de chasser. « Drôle de liberté I '> dit le Danois, et il écrivit de nouvi-au.

Ce fut bien pis quand nous fûmes sortis du Morbihan pour entrer dans I«s départemens favorisés des douceurs de l'état de siège ; il fallait répondre à chaque soifs-lieutcnant , qui se trouvait investi du droit de nous interroger, de nous arrêter, et de nous faire coucher en prison comme suspects. «Qu'est-ce que cela? s'écriait notre compagnon de voyage. Voilà qui ressemble furieusement au régime rln sabre. — Oh ! ce n'est rien, re'pon-

i/k<;ho i)K l.v Ji.i .nl ihance. \^îi

tlail Anacharsis , celle parlic de la France est privée des bienfaits de la charlc de i83o.

•— Ali î c'est là que vous en êtes au bout de deux ans? répondit l'etranj:;crj je vous en fais mon coiuj)linient, et qu'eu dit le Constitutionnel ? — Il approuve, m'écriai-je avec transport. Bravo ! reprit le Danois. Quant a moi, j'admire votre façon de comprendre l'égalité' devant la loi.»

A Paris, ce fut bien autre chose j c'est là que régnait l'ordre public par excellence, à entendre Anacharsis ; il est certain qu'à cela près du pillage des Tuileries et du Musée Charles X, du pillage de l'Archevêché et de Saint-Germain-l'Auxcrrois, et de quelques centaines d'émeutes, on y est fort tranquille.

Quant aux fonctionnaires publics, le Danois ne se laissait pas de les contempler.

Les uns avaient endossé l'uniforme par - dessus la robe d'avocat; d'autres la robe d'avocat par-dessus l'unifoime; les marchands de papier étaient devenus tout d'un coup des hommes d'état. On voyait des magistrats qui ne savaient pas l'orthographe , des lieutenans qui n'avaient jamais porté l'épée, des officiers municipaux qui jusque-là n'avaient administré que des potions cahnanîcs et qui lançaient des proclamations incendiaires, tandis que de vieux généraux échangeaient l'épée contre l'arme la plus pacifique et la plus inattendue dans les mains d'un soldat; enfin, quand toutes les places eurent été jeté( s aux plus avides et cette grande loterie tirée jusqu'au dernier numéro, on s'était mis à répandre par boisseaux les distinctions honorifiques. On avait donné des rubans à ceux qui n'avaient pas de médailles, des médailles à ceux qui n'avaient pas de rubans ; on accordait une foule de mentions honorables à ceux qui n'avaient ni rubans ni médailles ; quant aux Français qui avaient tué des Français , les voilà eux décorés 1 On ne saurait mieux comparer cette fringale de croix d'honneur qu'au temps où Charles-Quint, fatigué des disputes de la noblesse et de la bourgeoisie de Gand, tira son épée, et la promenant sur la populace assemblée, s'écria : « Je vous fais tous chevaliers! »

Vous entendez bien que ce prodigieux carnaval, parti du centre de la nation, ne devait pas en rester là; il s'étendait de toutes parts; tandis qu'on imaginait d'un côté de nouvelles manières d'adorer Dieu , on proposait à chaque famille une constitution nouvelle, et chacun pouvait lire sur les murailles celte annonce en gros caractères :

« Chez tous les marchands d'estampes, la première livraison des costumes des religions nées depuis la révolution, contenant cinq religions; la seconde livraison sera mise en vente plus tard et se composera de cinq nouvelles religions qui sont annoncées. »

A côté de ces annonces, il y avait des lithographies et des dessins qui n'étaient rien moins que rrligienx.

l/}() L*É(JHO UE LA JEUM: FRANCK.

Ce iul là mon triomphe. Regardez et voyez tout ce qui vous cnvirouiie, «lisais-je à mon Danois; soutiendrez-vous encore ijue nous ne sommes pas libres de faire toutes les sottises qui nous passent par la têle? pour moi . c'est ainsi que je conçois la liberté.

Le Danois repondit : ^ oici ce que Voltaire écrivait sous le règne de Louis XV :

« Le roi peut arranger les choses comme il lui plaît, à un bal ^ à son souper , à sa chapelle j mais pour la constitution de l'état^ elle demande un peu plus d'attention. » Il paraît que tout est change depuis le temps de Louis X\ , et votre constitution de l'état est bien peu respectée, puisqu'il suffit d'un trait de plume pour l'anéantir dans des provinces entières. En ve'rite', le duc d'Orléans n'aurait pas osé donner de si bonnes raison> de s'insurger à ces Bretons qui se révoltèrent sous la régence, excités par le duc du Maine, et portèrent leurs têtes sur l'échafaud ! »

Puis, se tournant vers Anacharsis et lui nionlr.int sa signature : «Eh bien! trouvez-vous les Danois si méprisables pour avoir donne tant de puissance à la royauté? »

— Fidèle au souvenir du fameux Anacharsis Cloolz, qui s'écriait : «Mon cœur est Français, mais mon auie est sans-culotte î » Anacharsis répondit : La meilleure des républiques n'est pas encore la république comme je la comprends , mais laissez-nous retourner la France encore une petite fois , et vous venez!

— Vos expériences coûtent fort cher I dit le Danois , et je ne vois pas trop ce qu'elles rapportent, attendu que, jusqu'à présent, la république n'a encore pu s'acclimater nulle part en Europe.

— Et la Suisse? reprit Anacharsis.

— Belle plaisanterie qu'une république dont les citoyens n'ont d'autre emploi que d'aller vendre leur sang et leurs services aux rois absolus! Singulière propagande pour des républicains î

— 11 est vrai , répliqua le patriote , que les républicains ne sont vraiment dignes de ce nom qu'autant qu'ils comprennent bien le dogme de la souveraineté du peuple ; je vous plains de ne pas le comprendre.

L'étranger répondit : Ce que je vois de plus clair dans votre souveraineté du peuple, c'est que vous considérez comme le droit de tout citoyen le projet suivi d'exécution de changer le gouvernement chaque lois que bon lui semble, tandis ([u'à vos yeux , c'est un crime de A'olcr une pomme ! Ne voilà-t-il pas une société bien organisée?

Dans vos tribunaux , dès (ju'un individu est convaincu d'assassinat, que fait son défenseui ?il s'clforre d'établir l'aliénation mentale; ce pcîini

l'écho de la JliL.NK IIVAM.K. l/j"

Hiie fois prouve, l'assassin est à l'abri de toute rcprësaille de la part de la socie'te'.

Le dogme de la souverainclc du pruplc a une vertu tout aussi eflicacc. Un républicain prend son fusil, fait une barricade, et, ainsi retranche', tue autant de gardes nationaux qu'il a de cartouches, s'il est bon tireur. Cela fait, comme il est en minorité, on l'arrête, on le cite devant les tribunaux, il est absous en vertu de la souveraineté' du peuple, ou s'il est condamne' , votre gouvernement n'ose pas faire tomber sa tête. Sil avait vole' 20 francs sur la grand'route, il n'aurait point de grâce à espérer; mais il n'a tue' qu'une demi-douzaine de citoyens, au nom de la souveraineté' du peuple , c'est bien différent I

Et vous voulez que moi, étranger, je vienne habiter la France, et me placer entre cette bête stupide, sans règle de conduite et sans principes , que vous appelez votre gouvernement, et cette bête féroce que vous appelez re'publique? Non par Dieu I

Pour conclure et nous en tenir aux faits , car sur les principes nous ne nous entendrons jamais, e'coutez encore Voltaire :

«Dans quel état, sous quelle domination aimeriez-vous mieux vivi e? dit le conseiller. Quel c'tat choisiriez-vous ? Le brame répondit : Celui où l'on n'obéit qu'aux lois. — C'est une vieille réponse, dit le conseiller. — Elle n'est pas plus mauvaise! dit le brame. »

— Pour moi , je la trouve excellente , et je vous proteste qu'à l'heure où je vous parle, les lois sont cent fois moins respectées en France qu'en Danemarck.

Là-dessus le Danois repartit pour Copenhague.

Anarcharsis alla chercher la femme libre à Constantinople, où il faillit se faire empaler.

Quant à moi , indépendant comme /e Constitutionnel , je me sviis rallie au gouvernement , à la santé duquel je bois tous les jours avec la cordialité la plus franche (style du Constitutionnel) ; je serais parfaitement heureux, si l'abus de l'opium et du vin, joint à quelques autres excès, ne m'avaient vieilli de bonne heure • j'ai d'ailleurs une femme qui me bat quand je suis gris , et qui le reste du temps me fait perdre la lête et me mène par le bout du nez.

C'est une sorte de servitude qui tient à mon éducation et qui durera probablement autant que ma vie. Il y a des moraens où je ne suis pas bieii. sûr d'avoir choisi la meilleure manière d'être indépendant ; ce qu'il y a de certain, c'est que je suis trop vieux pour changer : en fout cas, [6 m'en réfère à cette pensée orientale, que j'ai rapportée (l'?"-gvple :

" Pour (k\tiiii- lihn . (]Pitlqueroi> il faiil inoui» ! >

ï:\0 L FCJKJ DF. 1,.V .IKl M. FRANCK.

LES JOURiVAUX.

II en pleut , ils poussent de dessous terre , ils vous frappent à droite et .1 gauche, par devant et par derrière. C'est une épidémie brutale et inrrojable. Il y en a pour toutes les conditions de la société, il y en a pour tous les âges de la vie , il y en a pour les blancs , il y en a {)our les noirs , il y en a pour les me'tis. Nous avons le journal des Polonais , le journal des Italiens , le journal des marchands de vin et des marchands tailleurs; tout le génie de la France et toute l'industrie française se réduisent en journaux ; enfin la semaine passée, pour comble de journalisme, il y en a «pii , ne trouvant plus aucune place à prendre parmi les vivans , et voulant faire un journal à toute force , publient le Journal des Morts.. — Cette epidéjnie d'un nouveau genre a besoin d'être signalée. L'influence de la presse périodique est si grande en France , que nous ne pouvons laisser ])asser, sans l'expliquer de notre mieux , ce nouveau genre de spéculation si souvent trompeur, et dangereux presque toujours. — C'est eu effet un triste symptôme de décadence politique et littéraire. A force de mettre des journaux à la portée du peuple , à force de se faire petit et médiocre, pour se donner une autorité dans la foule, il est à craindre que l'art ne se trouve gravement compromis , ou tout au moins le principe. Que ne fait-on pas pour flatter ses lecteurs, qu'on appelle la fuule ; . la foule , ce lecteur vagabond , oisif , médiocre , si difficile à amuser , si peu inquiet de l'avenir, et qui est désarmé, quoi qu'on lui dise , aussitôt qu'on l'a fait rire ? — Or, la foule se partage en deux classes , la foule des campagnes et la foule des villes 5 la foule des campagnes a son journal : c'est le Journal des Connaissances utiles , autrement dit le journal à 4 fr. A'^ous voyez ce journal annoncé sur la porte de tous les lieux publics, marchands de vin , marchands de poisson , restaurateurs à 22 sous^ quiconque veut prêter un morceau de son enseigne au journal à 4 fr. , le journal à 4 fr. barbouille cette enseigne de son annonce , car il est avant tout le Journal des Connaissances utiles. En effet , c'est le journal à 4 f''- qui vous enseigne l'art de brûler votre cabane pour vous bâtir un palais de marbre , l'art de planter un cerisier pour avoir des pèches, l'art de construire des charrues à la vapeur: la charrue ('oiilc dix fois plus cher que le champ qui fst ensemencé; mais au bout de cent .ins , l'agriculteur aura retrouvé son argent. Le journal à 4 tV. est un am.is de cette force et de celte utdilé. Il a lellcnieul poussé loin cette manie d'innovations sans conscience, et d'invention sans iiou\eaulé, qu'une maison des champs, idministrée selon ses préceptes d'agriculture, ne serait guère j)lus avancée qu'une maison gouvernée selon les Gèor^iques de \ irgile ; et vraiment l'c^t 'loiiini.igr (l'.ivoir auisi .ilitisr i!c l,i l'oiilc des

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campagnes; elle ne demandait pas mieux que de s'instruire , mais il ne fallait pas aller lirurter de front ses notions les plus simples et son bon sens le plus ordinaire ; elle ne demandait pas mieux que de faire des projjrès dans cette pénible science de l'agriculture ; mais avant d'enseigner l'agricidlurc il fallait la savoir soi-même. Pareille déception avait c'te faite au dix-huiticme siècle , sous M. do Mirabeau , Vami des hommes. Heureusement le journal à 4 fr. touche à sa fin : il est au bout de ses inventions, de ses expe'riences ; la foule des campagnes lui préfère un nouveau recueil , qui s'annonce sous les plus heureux auspices, dirige par des lioiomes de conscience et de talent qui ont fait et qui font des expériences sûres {l' u4 §,ronome , rue de Choiseul , n° 2 bis. 5 fr. par an).

Quant à la foule des villes , comme elle est plus instruite, mais aussi plus difficile à tromper , et qu'elle donne son argent plus difficilement , on lui fait des journaux avec de vieilles gravures qu'on va acheter en Angleterre; on lui enseigne, entre autres choses, l'art de prendre des ci-oco- <liles, la pêche à la baleine , et autres onseignemens qui sont autant à sa portc'c que l'enseignement à l'usage des campagnes. — Nous en revenons toujours à notre dire : c'est grand dommage et c'est grande pitié de voir ainsi abuser d'un des plus grands moyens de civilisation et d'instruction qui soit dans le monde , le journalisme.

Où s'arrêtera celte fièvre ? A quel instant le public comprendra-t-il enfin qu'il doit se me'fier de cette science qui court les rues , et de cette litte'rature de la borne? Nous l'ignorons; toujours est-il que ce sera une action honorable de mettre sur ses gardes ce public avide de tout savoir , qui ne demande qu'à s'instruire, et qui doit se trouver dans un profond chagrin toutes les fois qu'après une expérience de quelques mois , il découvre qu'on Va trompé. — A ce propos , nous nous rappelons que , sous la restauration , il y avait beaucoup moins de dupes de ce genre de littératujc qu'on n'en voit aujourd'hui ; le plus gx'and charlatanisme dont nous nous souvenions, en fait de journal , sous la restauration , est le piospectus suivant (11 s'agissait d'un journal sur papier rose. ) Depuis long-temps ia .'■ociété sentait le besoin d'un journal rose. Le lendemain une sociélc' de gens d'esprit répondit dignement à cette annonce par le prospectus d'un autre journal , intitulé la Casquette de loutre ; mais c'était là un beau temps pour la grâce et pour l'esprit , et pour la critique littéraire.

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