‹ L'Écho de la jeune France (volume 3)Chapitre 22 sur 99 · KCIIO l)K l,A .IKL.M: IIIANCK · texte numérisé non relu

KCIIO l)K l,A .IKL.M: IIIANCK

promier langl N'oublions pas qu'à nous s'attache l'Europe, pt à l'Kuropp le monde , et que chacun de nos ])as remue et fait avancer celte masse de scntimens et d'inte'rêls, si divers en apparence, si serabhibles en rc'alile. (i'est par cette raison que nous élevons la croix pour bannière, car c'est la seide invariable et universelle, et tous les partis lui doivent conHnnce et respect. Allons, jeunes hommes, un noble effort I pour qu'elle apparaisse assez haute à ce monde agite' en tous sens, qui cherche ini signe dans les airs, dispose qu'il est à le suivre. Saisissez-la donc, et faites voir cpi'elle marche, et laites deviner, à la manière solennelle et ferme dont elle se déploie , que c'est vous qui la portez.

A. GriBAXD.

LES RUirSES.

3 Méditation. — Calvin.

Je ne pouvais détouiiur mes regards de ce xx*^ siècle, si fécond en événeinens et en hommes; époque mère pîi tout se fonde, se crée, se perfectionne, les arts, les lettres, les sciences, la politique; où l'invention de l'imprimerie et la découverte de l'Amérique , encore toutes récentes, produisent leurs merveilleux effets; époque admirable par les grands caractères qu'elle étale , par les prodigieux travaux qu'elle entreprend, par les hautes questions qu'elle soulève, par les hardis jalons qu'elle jette sur toutes les routes de l'avenir; mais aussi époque flétrie dans son germe par le protestantisme, qui , pendant qu'elle brille au dehors de tout l'éclat de la santé et de la vie lui dévore sourdement les entrailles.

En présence de notre société moderne si avare d'hommes, et dont le sein amaigri ne semble plus porter que des avortons , je m'éprenais d'admiration pour cette inépuisable abondance , et celte incroyable fécondité. Je reconnaissais avec une curieuse terreur cette marque distinctive des sociétés qui ont de longs jours devant elles et des sociétés qui sont menacées dans leur avenir, des sociétés viriles et des sociétés caduques, des sociétés qui s'ouvrent et s'éj)anouissent au soleil des croyances , et de celles qui se penchent tristement sur leurs tiges , fanées par le scepticisme et mourantes d'incrédulité.

Celles-ci sont toujours prêtes à périr faute d'un homme. Comme ICiii- ]>irc romain au temps de Germanicus, si cet homme vient à leur maii- <pier tout leur manque à la fois. Des funérailles individuelles devicnneiil des funérailles publiques, et ne vous donnez ni de cet amour passionné,

l6o L ÉCHO DE LA JEUÎHE FRANCE.

ui de ces emportemens de deuil. En pleurant amèrement sur cet appui nécessaire qui leur échappe, les nations font un retour vers leurs propres destinées j elles se tordent les mains de désespoir à la vue de cette impitoyable fatalité qui frappe leurs ressources et leurs espérances dernières. Un empereur souhaitait que le peuple romain n'eût qu'une seule têtej son souhait s'était réalisé sous Tibère , comme il se réalisera dans toute société vieillie, cette tête c'était celle de Gei'manicus. Comprenez-vous maintenant ce long et profond gémissement qui accueille Agrippine, lorsque, débarquant au port de Briudes, triste et déplorable veuve entre ses deux fils orphelins , elle rapporte à la ville éternelle la cendre d'un grand homme ? Comprenez-vous ce vaste silence interrompu de sanglots qui règne dans le champ de mars, ce concours des populations , ces soldats en armes , ces magistrats en habits de deuil , et au milieu de toutes ces pompes du désespoir, le peuple pleurant , gémissant, criant que ses dernières espérances sont éteintes et que la république est morte ? Triste condition de ces temps où les peuples , n'en pouvant plus, sont obligés de s'appuyer sur le bras d'un homme et où les sociétés s'en allant en lambeaux cherchent pour vivre à s'encadrer dans un grand caractère .'

Ce n'était point à Rome que je pensais , en me laissant aller à ces tristes méditations, en face de celte abondance de hauts personnages, qui paraissaient devant moi en tête du quinzième siècle.

.l'admirais cette végétation forte et brillante comme celle de ces terres neuves que n'a point encore ouvertes le sol de la charrue. Il me semblait que dans celte multiplicité de génies remarquables jaillissant en foule du sein d'une société jeune et vivace , et s'élançant dans toutes les avenues intellectuelles, il y avait quelque chose de pareil à ce luxe de verdeur , à cette énergie de production , à ces débauches de fertilité (qu'on nous passe ce tejme), queles voyageurs ont remarqués dans ces forêts vierges de l'Amérique, où la nature, toute pleine de force et de vie, semble se plaire à pousser la fécondité jusqu'à l'abus , et à étaler je ne dirai pas la munificence, mais la prodigalité de ses créations. Là, je ne voyais point une disette, mais un encombrement d'hommes. Les deux générations des Guises si puissantes et si grandes j François de Guise et le cardinal de Lorraine marchant les premiers , François de Guise portant l'empreinte de la balle protcstanle de son assassin , et ayant encore à la bouche le pardon sublime qui termina sa vie; puis, Henri de Guise sur lecpiel la destinée semblait s'être méprise en le créant sujet. Henri-lc-lialafré . ci' conspirateur de liaïUe taille qui, étendu à terre les yeux éteints, dans inic des salles du château de Blois , paraissait encore redoutable à son soiivcinin, qui s'cVriaità sa vue : « Mon Dieu ! qu'il est grand I II paraît plus grand encore mori que vivant.» Etaprès Ciuisc-le-Balafié venait M;iveiinc, :|iii dans loutc autre famille eût été un

L ECHO DK LA JKUNE IRANCE. l()l

personnage remarquable j car, dans celte e'poque féconde, poui une seule couronne il se présentait trois tctes capal^les de la porter, trois bras dignes du sceptre, et l'on ne voyait point, par un de ces pis-aller de fortunes qui n'appartiennent qu'aux siècles de caducité', la pourpre tomber indignement sur l'imbecillitc' d'un Claude , ouïe pouvoir allant chercher dans Us lene'bres de sa retraite une de ces ambitions à courte taille, qui , mêlant aux convoitises du crime les hontes de la peur, usurpent en tremblant après avoir conspiré à genoux.

Et je cherchais les auteurs de la reforme au milieu de cette foule immense de grands hommes d'état, de hardis capitaines , de ministres illustres, de savans célèbres ; les Guises , le connétable de 3Iontmorency , l'amiral de Coligny et les Châtillons , Henri de Bcarn , les princes de (iondé , I/Hôpital , le premier Mole, Harlay, Brisson , de Thou. Et je voyais tour à tour passer devant moi toutes les grandeurs de cette époque : Philippe II, sombre et triste comme la nuit , cette Marie Stuart, dont le souvenir est resté cher au tant doux pays de France, et qui tcnnina une vie de boudoir et de plaisir dans le sang et sur un échafaudj Elisabeth , la cruelle femme et la grande reine ; Sixte-Quint , qui prit une si large place dans le monde, génie ambitieux , qui soutint mieux la couronne que la tliiarc; Jeanne d'Albret,la mère de Henri IV, qui porta dans ses flancs le bonheur de la France. J'entendais de toutes parts ce siècle aux mille renommées, aux mille gloires, aux mille voix, qui , roulant, comme un grand fleuve , jetait sur ses rives des noms immortels et d'illustres souvenirs de tout genre; hommes et femmes, aux figures largement dessinées, discouraient, marchaient, agissaient: c'était un spectacle étrange, un inexprimable bruissement. Ici, madame de Montpensier, la sanglante conspiratrice, dont les ciseaux devaient, disait-elle , changer une destinée de trône en une destinée de cloître; là Catherine deMédicis, la créatrice italienne du gouvernement , des expédiens et du système de la bascule , c'est-à-dire de la trahison appliquée à la politique, avec son poignard à deux tranchans; Marguerite de Valois, cette maîtresse ès-voluptés, qui poussa si loin la science du plaisir et l'érudition de la galanterie ; la duchesse de Nemours et madame d'Aumale , noms de guerres civiles; Gabrielle d'Estrées, qui doit d'avoir surnage sur ce fleuve qui engloutit les trônes les plus solides, les empires les plus stables, les monumens les plus indestructibles, au sentiment le plus passager, à l'amour et à une romance ; il est vrai que le poète et l'amant était Henri IV.

A tous ces personnages du temps passé j'expliquai le nôtre, et je voyais les femmes s'émerveiller à la vue d'un siècle brutal, sans être viril , et je voyais les hommes d'état froncer le sourcil en face de notre chaos politique, et je voyais les savans et les ^^■ri^ain'• rrnjlrr de tcrrnir devant nolir lit-

l(>*i l'écho DI: la JLUNE HlAlStE.

Iciature, comme on se détourne d'un homme ivre. Montaigne et Amyol se fâchaient contre ceux qui avaient entrepris la caricature de leur style; Bodin hochait la tête aux opinions de nos publicistes, et Charron recommandait avec sollicitude à toute notre ëppque la lecture de son livre de la Sagesse. ^nfm il me sembla qu'il n'y avait pas jusqu'à Ronsard, qui répudiait la généalogie romantique et refusait de descendre jusqu'à ceux qui ont voulu reculer jusqu'à lui. Peu à peu je me f;iisais jour à travers cette illustre cohue , me dirigeant vers l'endroit où j'apercevais les deux grandes bannières delarérorme, cellesde Martin Luther ctde Jean Calvin. Je laissais de côte le savantduTilletctlc malheureux Ramus, qui a répandu une large tache de sang sur sa chaire, Cujas, l'aigle des écoles et l'Hircuh' des commentateurs , Nicot , d'Ossat, Passerai et le savant Scaliger , qui me dit en passant que le style du dix-neuvième siècle était un patois et sa langue un long solécisme.

A mesure que j'approchais du lieu vers lequel je me dirigeais, j'enteu-. dais des éclats de voix et des trépignemeiis furieux ; les deux bannières juotestantes semblaient près de se croiser comme deux lances rivales , et à la fureur qui régnait sur les visages des deux chefs et de leurs disciples, on aurait cru qu'ils allaient s'cgorgçr. Ce n'était cependant qu'une espèce de synode de morts. L'intraitable Luther ])rcnait à partie Calvin au milieu de nos ruines , et l'accusait d'avoir fiiit tout le mal en jxrvcrtissant le luthéranisme par les doctrines qu'il v avait apportées. Il criait, tonnait, anathématisait avec cette véhémence et cette hauteur qui le faisaient traiter de tyran pendant sa vie, lorsque Calvin se ])laignaità Mélanchton de ce qu'il n'était pas même permis dans la nouvelle église de pousser un gémissement libre; lorsque dans cette fameuse auberge de l'Ourse noire, à Genève, Luther défiait Carlostadd'éct'ii'c contre lui, et lui promettait, s'il l'entreprenait, un florin d'or, qu'il lui jetait dédaigneusement dans la main ; défi accepté parCarlostad,qui faisant raison à son tour à la santé (|uc portait ironiquement Luther à son futur ouvrage , vidait son verre comme lui, et le quittait après cet apostolique adieu : Puissai-je te voir sur la roue ! 11 y avait dans la scène ipii s'offrait à mes regards quelque chose de cette admirable union , de cette louchanle harmonie , les paroles heurtaient les paroles , les gestes s'cntiemê'.aient , les cris, les rires, les murmures se confondant formaient je ne sais quel ensemble discordant , accord étrange I et l'on aurait dit que ce siècle querelleur et mauvais garçon allait rentrer sur la scène pour nous donner le spectacle de quelque nouvelle tragédie. Mais la voix de Luther dominait toutes les voix, la fureur de Luther surpassait toutes les fureurs, et Erasme (|ui , placé dans un «oin du tableau , observait en souriant toute cette guerre, poâlhiime, semblait répéter à\\\\ ton de bonhomie mc'chanle ce ((u'il réptm'lit aux'fiirieiibes invectives du roforiuateur lors de kon étrange hy-

l'écho dk la jkl.m: iuam.e. ïGA

nicn avec une religieuse : « Et moi aussi, j'avais cru naguère que le mariage l'aurait adouci. »

Mais rien n'y pouvait, ni mariage ni tombe, et le dur cl orgueilleux Calvin, commençant à relever la tête, se préparait à soutenir l'honneur de Genève contre Wirtemberg. A celui qui lui reprochait de s'être écarte de la pureté du luthéranisme , il répondait qu'il en avait Lien autant de droit qu'en avait eu Luther de s'écarter de l'cgliscdc Rome; à celui qui lui reprochait d'avoir pousse la rigidité jusqu'à l'exagcralion , il rc|)ondait qu'il n'avait lait qu'appliquer les maximes de Luther contre les idolâtries catholiques : « Mon crime , disait-il , c'est d'avoir ète' meilleur logicien » que vous. Tout le monde peut dire comment je sais presser un argu- » ment, et combien est précise la brièveté avec laquelle je raisonne. Vous » eûtes, il est vrai, l'avantage de poser les principes dans le luthéra- » nisme; mais moi, j'en ai déduit les conséquences dans le calvinisme » avec une toute autre suite et une toute autre force que vous. ^ ous n'i- » gnorez pas à quel degré du théâtre je suis, et toutes les fois que mes eu- » nemis m'ont attaqué, vous .<avez qu'ils ont senti mes piqûres. Enfin, » si vous avez été grand en Allemagne, je le fus en France. »

Et moi, ne pouvant souffrir cet orgueil impie qui triomphait de nos ruines et se faisait un trophée de nos malheurs : « Oui , Calvin . vous » avez raison contre Luther votre complice, mais le christianisme a raison )) contre vous deux. Oui , Calvin, vous pouvez, vous devez marcher l'é- » gai de Luther, car il y a autant de désastres derrière vous que derrière » lui, car tous vos pas vers ce que vous appelez la gloire sont marqués » par le meurtre et l'incendie comme les siens, car il y a deux sillons » égaux et parallèles dans l'histoire , tous deux, creusés par le fer, tous '• deux rouges de sang ; celui-ci c'est le voti'e , docteur de Wirtemberg; » celui-là vous appartient, docteur de Genève. Oui , Calvin , vous avez » été aussi grand en France que Luther le fut en Allemagne, car la France » vous dut autant de guerrei civiles que l'Allemagne en dut à Luther, » autant de conspirations, autant de massacres , autant de crimes, autant » de misères; vous êtes son rival de calamités , vous êtes son égal çn » fléaux. Et quelqu'idéc que vous ayez de votre puissance , Calvin, vous » n'en estimez pas encore assez toute l'étendue. Les effets de votre parole » ont été encore plus prodigieux que votre orgueil. Le bras d'un homme » a arrêté un siècle. Riche en talens , fertile en génies, comblé de toutes )> les faveurs de la forlune, ce siècle , favori d'en havit, s'apprêtait à s'é- » lancer vers de glorieuses destinées par une large route en étalant toutes » les splendeurs de sa jeunesse ; et vous vous êtes mis devant lui , vous » l'avez repoussé en arrière , aous l'avez scellé avec un anneau de fer » dans le sentier rude et escarpé de la réforme; vous l'avez engagé dans » ces voies âpies et téncbreuses , dans ce labyrinthe sans horizon ou le^

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» Dations ont marché sans avancer d'un pas, où elles ne pouvaient poinr » avancer, puisqu'il n'y avait point de but. Si l'on est grand non par ce » l'on fait , mais par ce qu'on empêche ; s'il v a de la gloire à fouler la » moisson aux pieds lorsque ses cpis jaunes s'étendent en nappe d'or » aux rayons d'un soleil d'août ; s'il y a de la gloire à éteindre les plus » éclatantes lumières , à faire tomber en poudre les chefs-d'œuvre , à » changer en un vil plomb l'or le plus pur, à renier le passé, à désoler » le présent, à déshériter l'avenir , alors , Calvin, vous êtes bien grand, » et personne sur la terre ne peut lever la tête aussi haut que vous. Mais » pour mesurer l'importance de votre œuvre, savez-vous ce qu'il faudrait, » réformateur de Genève? Il faudrait qu'on pût voir et dire quelle eûl » été la destinée du quinzième siècle , si vous ne l'aviez point mis à votre » marque ; dans quelles voies il se serait engagé , si aous ne l'aviez pas » précipité dans les routes du calvinisme; ce qu'il aurait fait de tant de » beaux génies et de hardis caractères , que les troubles et les guerres de » religion ont inutilement dévorés; ce qu'aurait été enfin le motivement de M l'humanité, si vous ne lui aviez pas imprime cette violente secousse qui » fit perdre l'équilibre au monde chrétien. »

Et pendant que je parlais ainsi , tous les grands hommes qui m'entouraient s'avançaient et poursuivaient Cah'in de leurs plaintes et de leurs clameurs. Les Guises, ces hauts génies qui dominent leur époque de toute la tête, se plaignaient d'avoir été obligés, par le protestantisme , de gagner à l'intérieur toutes leurs batailles, et de consumer dans des guerres ciriles les talens qui auraient élevé leur pays au ])remier rang des nations. En rappelant Calais repris sur l'Angleterre et Metz défendu contre les impériaux, François de Guise montrait ce qu'il aurait pu faire par ce qu'il avait fait; Henri de Guise rappelait les Pays-Bas refusés par Henri III, à cause des embarras intérieurs du royaume, et la France du quinzième siècle manquant, grâce au calvinisme, l'occasion détendre ses frontières aux rives du Rhin.

Montmorencv, Colignv, Cliâtillon . et derrière eux, toute une troupe de vaillans capitaines, tirant à demi leurs formidables épées, reprochaient au réformateur de Genève le sansr français dont elles étaient couvertes. Achille de Harlav , ce stoïcien du christianisme , L'Hôpital , ce « censeur Caton avec sa barbe blanche, qui le faisait ressembler à un saint Jérôme » f 1 ) , se plaignaient du malheur d'une époque où leurs vertus glorieuses pour eux étaient restées inutiles à la France; L'Hôpital surtout accusait Calvin et le protestantisme d'avoir condamné son génie législateur à descendre jusqii'.'i des institutions de guerres civiles , violentes ettransiloiics, CDinrae l'édit de Ronior.nilin. Et puis vrn.iit Sullv . qui iiionlrnif

n, Branlonic.

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