LITTÉRATURE
Voilà pour les théâtres , quant à la librairie , il serait difficile d'énumérer tout ce qui s'est imprimé pendant ces (rente dernieis jours , et surtout d'indiquer à nos lecteurs des ouvrages vraiment dignes de leur intérêt. Espérons que le congrès littéraire et scientifique, dont les membres vont se réunir à Caen, va mettre un termeaux nombreuses mystifications dont les auteurs se sont rendus coupables , et dont tant de journaux sont chaque jour complices; essayons cependant de mentionner quelques-unes des productions nouvelles.
Depuis l'apparition des mémoires d'un étranger, Sylvio-Pellico , notre liltératurc, il faut le dire , n'a rien produit d'aussi grave et d'aussi touchant. Des contes, toujours des contes!
— Un cinquième volume du livre des femmes ( Heures du soir), va lejoiiidre le onzième volume du Salmigondis, recueil du même genre que public le libraire Ilippolyte Fournier, en même temps que la première livraison des Mémoires du Maréchal Ney. Nous attendrons que ce dernier ouvrage soit plus complet pour en rendre compte.
— U honnête homme de M. Albert de Calvimont est un roman ou une histoire, l'un des deux ; c'est un problème que chaque lecteur pourra jésuudre, et dont il pourrait être dangereux pour l'auteur de donner l'ex- ])lication. N'appelons pas les ré(piisiloires sur sa tête, il y a dans les prisons de France assez d' honnêtes gens dont le seul crime est d'avoir dit un peu rudement leur avis. Conlenlons-nous de prédire à cet ouvrage un .--iiccès de Ikmi alui.
l'écho DK 1,A JKUNK FRANCE. i^r
— Après VValter-Scolt , quel est le loiiiancier qui oserait OTtpioilPil'Ecosse. Après Cooper quel autciir oserait nous ramener dans les vastes solitudes de l' Amérique, et mettre en scène ces personnafjes inconnus dont Atala et les >'atchez ne nous révèlent que la |ioesie ? M. Pauldin^ l'a lente, mais il est demeure si loin de son modèle qu'il faut attendre de nouveaux essais pour pouvoir les comparer.
— Le Che^'eu du Diable, de IM. H. lîerllioud, n'est autre eliose que le développement de cette pensée de Leping qui lai sert d'épigraphe : « Si le diable te saisit seulement par un cheveu, tu lui appartiens pour l'éternité. » En ce temps de dévergondage littéraire , il f.iut savoir gré à l'aiitenr d'avoir développé une idée morale , et le plaindre en même temps d'avoir rempli son livre de détails communs et rebattus. Nos jeunes auteurs marchent au pas de course : où courent-ils donc ainsi ? à coup sûr ce n'est pas à la gloire.
— De la France, p ar un Allemand , tel devrait être le titre du livre publié par un songe creux d'outre-Rhin, M. H. Heine , qui prétend nous donner des leçons de raillerie, de sarcasme et de destruction. M. Heine attaque tout, se moque de tout et n'épargne pas même Goëthr. Il nous a été impossible de découvrir ce que veut M. Heine, et probablement il n'en sait rien lui-même. Il a eu grand soin de mettre le Rhm et lui entre ses compatriotes, avant d'attaquer l'aristocratie; et, une fois en France, il attaque bravement la légitimité exilée et proscrite. On ne saurait sans injustice refuser à M. Heine beaucoup d'esprit ; mais il est permis de lui souhaiter, en sa qualité d'Allemand, un peu plus de logique et de sens commun.
Rachel, par M™" Eugénie Foa, qui semblerait annoncer une idée développée en un volume, n'est encore qu'un petit recueil de contes, dont un sous le titre de Maclou, a l'inconvénient d'être trop connu. Attendons que le public soit rassasié de nouvelles pour l'entretenir de véritables romans.
— Les poètes, qui depuis la révolution de juillet avaient abandonné le terrain , commencent à reparaître à de rares intervalles. Nous avons pu lire sur l'épreuve quelques-uns des morceaux que va livrer au public M. Arvers, connu par de grands succès universitaires.
Presque en même temps M. Edouard Turquety faisait paraître un gros volume de poésies intitulées ^mo«r et Foi. On peut reprocher à M. Turquety de n'avoir pas fait un choix assez sévère dans son portefeuille j il nous semble qu'il valait mieux se présenter avec un bagage plus léger , mais plus pur; nous voudi-ions pouvoir assurer à nos lecteurs qu'ils ne trouveront dans ce recueil que des vers tels que ceux-ci :
l82 L ÉCHO DK LA JEUNK FRANC!'.
(l'était la grande nuit : e'clait la douzième heure De ce jour solennel et que toute aine pleure , De ce jour douloureux , que rien n'effacera , Où le Christ, tout sanglant, devant la foule immonde, Jeta son dernier cri qui remua le monde, Et baissant la tète expira.
. . . Tout à coup pure , e'clatanle , Une parole vint à moi , Et dans mon ame palpitante Je crus sentir couler la foi :
Écoute : ils ont dans leurs caprices Tout corrompu, l'ame et le cœur; Plongés dans de fausses délices , Ils ont dit : « C'est là le bonheur. » Ils ont e'ieve' pieme à pierre Un monument, colonne altièi'c Dont ils se vantaient en tout lieu... Vain colosse qui les écrase...
Dans cet édifice sans base, Ils n'avaient oublié que Dieu I
Et qu'est-ce que l'homme éphémère ?
Quel est-il cet insecte rêvant ,
Ce roseau gonflé de chimère ,
Et qui frissonne au moindre vent?
Pareil à la plante fanée
Il se meurt d'année en année...
Où vont ces tourbillons humains?
On les voit monter et descendre;
Qu'en reste-t-il ? Un peu de cendre
Qui se meurt le long des chemins.
.léhovali se rit de l'outrage,
Mais Jéhovah donne et reprend,
Et quand il brise son ouvrage Il est aussi juste ([ue grand.
l'écho de la JLUxNK lUANCi;. \3>
c'en esl fait , Dieu J'aljoid frappera les couronnes , Sou souffle balaiera la poussière des Irùnes
Devant riionirae mortel .; Et, comme aux larges flots du fleuve solitaire On laisse aller la feuille, il livrera la terre
Aux quatre vents du ciel.
Un signe s'e'tendra du couchant à l'aurore ,
Eclatant de blancheur. Ce divin mc'tc'oro
Inondera les cieux de rayons purs et clairs ,
Et du côte du nord courbera ses éclairs ,
Et, pliant le genou devant ce flambeau pâle,
Les peuples trembleront d'une terreur égale j
Mais quand ils le verront dans les cieux moins briilans ,
S'avancer à pas lents , comète à crins sanglans ,
Et comme un vaisseau lourd, errant de lame en lame ,
Tourbillonner la nuit dans les vagues de flamme.
Quand aux yeux de l'athëe , oppresse' de remords ,
Les tombeaux s'ouvriront et vomiront leurs morts ,
Et qu'atteint toiitkcoup d'une roudle livide.
Le soleil chancelant s'éteindra dans le vide;
Alors tout finira, la terre et l'homme, et Dieu
Apparaîtra debout sur la nue'e en feu I
— Nous ne mentionnons ici que pour mémoire V Etude de l'homme, jMr M. Ph. Dufour ; cet ouvrage demande ime sérieuse analyse, nous y reviendrons plus tard.
— La presse de la province , dont les productions prennent plus d'im- [X)rtance de jour en jour , vient de nous donner V Histoire de la 'ville de Thérouanne , ancienne capitale de la Morinie. L'auteur, M. H. Piers , bibliothe'caire de la ville de Saint-Omcr, a fait preuve de patience et d'e'nidition, en scrutant les archives d'une de ces antiques cités, si fécondes en vieux souvenirs.
— Les Souvenirs d'Orient, par M. (]ornillc, fruiîs de ses voyages en i83i, i832, i833 , sont propres à reformer ce qu'il peut y avoir de faux ou d'exagéré dans nos idées sur la Turquie , et particulièrement sur le génie et les mœurs des Grecs modernes. Le style de M. Cornille est simple et animé.
— Ceux qui aiment le talent de Ducis , et qui se plaisent à suivre un poète jusque dans son cabinet, pour s'associer aux joies et aux peines de la vie littéraire, ne liront pas sans intérêt les Etudes sur J.-J. Ducis , par M. 0. Leroy, auteur de plusieurs ouvrages dramatiques.
1 84 l'écho m: i./V ji;uNr. franco.
— Le livre de M. le baron (l'Haussez sur l'Angleterre est nn curieux, tableau de ce pays, que la re'formc est sur le point de renouveler de fond en comble.
— Nous recommandons vivement à nos lecteurs les Soirées du Lido , par I\I. Roger de Beauvoir, qui paraissent chez le li])rairc II. Fournier , rue de Seine j c'est un heureux échantillon du style moderne: on s'y plaît à rencontrer l'imagination d'un poète, et la chaleur d'un artiste sous le beau ciel de l'Italie.
— Nous sommes heureux de pouvoir terminer cette rapide revue des productions litte'raires des derniers jours qui viennent de s'ccoulcr par un éloge sans restriction. Le rapport de MM. G. de Beaumont et A. de Tocqucville intitule' : du système pénitentiaire aux Etats-Unis , et de son application en France , est un des ouvrages les plus curieux elles plus utiles d'une époque si fertile en mauvais livres. Chose curieuse , le meilleur, ou plutôt l'unique remède trouve aux Etats-Unis, contre la corruption de ces hommes perdus de crimes et de débauches , n'est autre que la règle des chartreux : le silence et le travail perpétuels.
— Deux ouvrages lyriques ont occupe ce mois-ci l'attention des dilcltanti . La Prison d'Edimbourg , de M Carafa , au théâtre de la Bourse , cl Ali-Baba , de M. Chérubini, à l'Académie-Royale. Ce dernier ouvrage a obtenu le succès le plus complet. La partition de M. Carafa, quoiqu'un peu pâle, a e'te' e'coute'e avec plaisir.
— Parmi les publications musicales qui ont paru , nous recommandons à nos lecteurs Gloire ^ ylmuur. Liberté , jt^'^c romance composée par M. Victor Fleury. Un chant agréable et mélodieux, une harmonie tout-à-fait neuve signalent cetle production d'un jeune artiste connu déjà par des articles de critique musicale. Cette romance se trouve chez Lemoine , rue de l'Échelle , n° 9.
— Des Collèges et des séminaires, professeurs et élèves sont venus en masse se ranger sous le drapeau de la Jeune France.
— Au moment de mettre sous presse, nous recevons de M. de Montbel une lettre par laquelle il annonce au comité de Paris qu'il accepte le titre de membre correspondant à Fienne. D'ici à quelque temps la Société aura des représcntans dans toute l'Kuropc. — L'acte d'association sera publié lors de l'émission de la médaille. — Nous., prions MftL les Sociétaires de songer sérieusement à l'organisation des comités provinciaux.
Paris, ce \" Août iH33.
.îi.î.ts FOKFELIKK, Secrétaire-général.
Août 1833.
LA JELINE FRANCE