A LA FRANCE CADUQUE
A l'occasion d'une drochvre PUBLIEE PAR M. Bellemare, sous le TITRE DE Méditations de Charles X, suivies du rappel de deux
JÉSUITES (l).
Je terminais mon duel avec Calvin, et j'achevais de traverser les ruines que le protestantisme nous a faites , lorsqu'une voix est arrivée jusqu'à mes oreilles , jetant à la jeune France des paroles de colère et de mépris. Certes, si dans ce raomentj'avais été occupe' ailleurs qu'au quinzième siècle, j'aurais pu me méprendre et croire que ces paroles nous venaient en droite ligne des terres du passé. Mais puisqu'il n'en est point ainsi , puisque notre adversaire paraît être sûr d'appartenir encore à ce monde , puisque c'est un cpiasi-contemporain qui déploie contre nous les restes d'une verve émérite et d'une éloquence en retraite , je veux, lui répondre ici au nom de la Jeune France j je veux, soutenir les jeunes idées contre le champion des idées caduques ; vous voyez que je ne quitte point les ruines , je ne fais qu'en changer.
Mais il est besoin de rétablir la vérité dans les personnes avant de la chercher dans les choses. Jusqu'ici il avait bien été question d'inviolabilité royale et de responsabilité ministérielle; quant à rendre un roi responsable des idées et du système d'un simple particulier , c'est ce qu'où n'avait jamais vu; c'est ce que vous nous faites voir, monsieur, vous qui voulez bien nous consacrer les loisirs de votre colère , et pour un ennemi des innovations, vous vous en permettez là une assez bizarre. Quoi! couronner vos opinions I donner sans façon du sire et de la majesté à votre manière de voiri jeter le manteau royal sur les fantaisies de votre esprit,
(i) Cette réponse aux ennemis de la Jeune France était écrite, lorsque les nouvelles de Prague sont venues nous apprendre l'acte de haute politi|ue qui éloigne Us deux jésuites qui avaient été appelés auprès de M. le duc de Bordeaux. Voici une belle et bonne preuve que la jeunesse et la vieillesse peuvent s'entendre. Il ne restera en dehors de cet admirable accord que les caducités intellectuelles. Nous aurions renoncé à publier tes réflexions, s'il ne nous avait pas paru tout à la fois nécessaire de justifier la Jeune France accusée, et avantageux de montrer comment tous nos vœux ont été exaucés avant d'être entendus , au point que Texpreàsion de notre reconnaissance pour le vénérable aïeul du jeune prince doit aujourd'hui devancer la respectueuse prière que nous lui adressions.
i8(J l'i:<;h(j ul: la jkcni: fhanck.
in un mut signer Charles X les mcditalions de M. Bellcmarc ! cclu est Icsle , peu cc'remonionx , nons allions dire pcn respectueux et peu convenable, cl nous autres jeunes hommes qui avons à vos yeux tant de torts, nous n'aurions pas eu celui-là. Les fictions sont bonnes en poésie , mauvaises en politique et en histoire. Vous nous permettrez donc de quitter ici la fiction pour la vérité, de nous adresser à IM. Bellemare en repondant à M. Bellemare, et quoique nous détruisions ainsi le chef-d'œuvre d'imagination à l'aide duquel vous aviez oint et sacre chacune de vos phrases, nous prendrons la liberté de réfuter vos reproches sans leur laisser ce masque de royauté que vous leur avez donne et sans vous dire à chaque page que nous regrettons d'être obliges de porter la main sur vos augustes erreurs et vos sérénissimes illusions.
Après avoir fait justice de cette usurpation me'taphorique , il nous reste encore à déclarer, pour ne laisser aucun prétexte à l'équivoque, que la réponse que nous allons faire à qui nous a provoque ne s'adresse ni à la France antique si féconde en gloire , ni à ces illustres vétérans du présent (|ui nous tendent la main, parce qu'ils nous comprennent, et dont l'estime nous encourage autant qu'elle nous honore. Le duel qui s'ouvre est entre la jeune France et la France caduque, c'est-à-dire celle qui n'a ni la vivacité d'actions de la jeimesse, ni la maturité de conseils qui appartient ordinairement aux vieillards , celle qui portant avec elle ses ténèbres , a fait vœu de ne jamais voir le soleil; celle qui à travers les catastrophes et les tempêtes s'est avancée en tenant précieusement ses préjugés audessus des grandes eaux, comme IcCaraœns tenait sa Luisiade immortelle ; celle qui s'est écriée à la fin de sa carrière : Tout est gagné, car tout est perdu , hors nos prétentions et nos erreurs.
Vous, monsieur, qui consacrez votre plume à cette petite coterie, vous en voulez beaucouj) à la jeune France, mais ce qni vous fâche surtout en elle , c'est qu'elle n'a ni sympathie ni prédilection pour les gens que je viens de définir. « N'importe , dites-vous avec superbe; ces gens-là en ont plus vu et en savent plus long qu'elle!» Hélas, monsieur, c'est parce que nous ne voulons plus revoir tout ce que vous avez vu, que nous sommes fermement décidés à faire nos affaires nous-mêmes. Nous vous rendons de tics-huinbles actions de grâces de ce zèle emporté qui veut nous mener au bonheur de vive force, et nous imposer tyianniquement des félicités de sa façon ; mais raisonnons un peu ; avant de faiie nos affaires , dites-nous fommeiit vous avez fait les vôtres; avant qu'on vous livre l'avenir, ne nous donnerez- vous pas des nouvelles du passé? Oh ! que vous avez bonne grâce à vous rire de notre inexpérience, et que vos moqueries sont justement placées! Depuis (juarantc ans, que fait donc la France ca- (bi.jiie de ces h;iutes lumières dont on vent nous accabler aujourd'hui!* Ouoi! (Irpnis tant d'.imic'es \()iis n'avez rt'iissi à rien, ou plnlôl vous
l'écho uk la JEUNI-: KKAivn;. 187
;ivcz réussi à tout (Ictniire ou à tout laisser dctruirc , vous avez, fait et laisse faire une hécatombe de toutes les institutions sociales; chaque fois que vous avez porte la main quelque part il y a eu catastrophe et ruinesj quarante ans de ruines et de malheurs c'fst pourtant rpifique chose, messieurs , cela devrait enfin suffire à l'ambition la plus haute, et votre zèle et votre génie devraient accorder une trêve au monde qui n'en peut plus. Mais non , votre impitoyable dévouement s'acharne à nous rendre service; vous vous sentez encore en fonds de trois ou quatre catastrophes, et il vous fâcherait de voir les peuples et les trônes tomber par d'autres que par vous. Par malheur, messieurs, si votre zèle infatigable est toujours prêt à perdre le monde , le monde est fatigué d'être perdu. Les générations nouvelles ont l'insolence de vouloir échapper à la suzeraineté de vos illusions et de vos préjugés, les imprudentes aiment mieux se conduire elles-mêmes que de confier la direction de leurs affaires à des gens qui s'en reviennent du passé avec un certificat de phaéton bien dûment enregistre et mis en règle par l'histoire. Vous avez beau crier : « Nous conduisons la France depuis quarante ans ;» on vous répond : «Vous voulez dire qu'il y a quarante ans que vous la versez. » Répétez tant qu'il vous plaira que c'est là le privilège de votre âge , que c'est vous faire tort que de vous en priver , qu'il vous faut pour finir doucement votre vie un empire ou deux à bouleverser par vos idées rétrogrades, et qu'il y aurait vraiment cruauté à vous refuser cette satisfaction dernière ; on aura cette cruauté, n'en doutez pas , messieurs , pas plus que nous ne doutons que vous avez la ruine de la société en portefeuille. Mais cette fois vous la garderez inédite, s'il vous plaît.
La réponse à ceci, vous l'avez faite d'avance : Les hommes de la jeune France sont des libertins. Qu'entendez-vous par là, monsieur? C'est du libertinage politique que vous voulez parler sans doute , c'est-à-dire do cette immoralité profonde qui foule aux pieds tous les principes , cl , le chapeau barriolé de cocardes, la conscience d'apostasies , se vante de l'àpropos de ses ingratitudes et de l'habileté de ses trahisons. Sans doute, vous voulez flétrir ces lâches soldats dont le métier est de déserter fous 'es drapeaux et de tromjier toutes les causes, ces hommes qui ont une telle franchise de corruption , une telle candeui- d'infâmic , qu'ils regardent l'hypocrisie comme un ridicule, et ne s'excusent plus de leurs bassesses, tout près qu'ils sont de s'en faire un titre de gloire. Mais où avez-vous donc pris, monsieur, que le prince de ïalleyrand fût de la jeune France? Les libertins politiques , les roués de ce siècle, c'est un legs de la France caduque que la jeune Fiance répudie. Ces raffinemens d'immoralité ne sont point à notre âge. Comptez, comptez sur vos doigts , toutes ces vies scandaleuses qui s'enfoncent peu à peu dans la houle, el vous verrez qu'elles ne commencent pas, elles s'achèvent. Encore une fois, prenez- vous
l88 L KCHO UK LA JKLNE FKANt;E.
M. de T.illcyrand pour un écolier et M. Pasquier pour un nouirisson ;*
Mais voici une re'pliquo qui va nous re'duire au silence: Si nous ne sommes point libertins, nous sommes irréligieux pour le moins, et peutêtre athées , et la France caduque a le privilège exclusif d'être chrétienne. Jusqu'ici nous avions cru le contraire, monsieur. 11 nous semblait entendre bien mieux le christianisme que ne l'entendait le siècle de Louis XV , qui le traîna trente ans dans la boue de ses mœurs; bien mieux aussi que ne l'enlendait la génération révolutionnaire, pendant laquelle toute religion fut proscrite, excepte celle de la déesse Raison et de son grandprêtre Robespierre. Avouez-le avec nous , il y avait bien quelque apparence de justesse dans cette façon de voir. Mais depuis que vous avez défini lechrislianisrae,je commence à craindre que nous n'ayons été, en effet, irréligieux à notre insu, et athées sans le savoir, athées en nous croyant chrétiens de la meilleure foi du monde.
Qu'est-ce que notre religion? Celle de Bossuet et de Fénélon. Quelle misère ! cela est si simple , si vulgaire , qu'on ose à peine en parler. Mais votre religion, monsieur , voilà qui est neuf, sublime, origmal; voilà qui ne ressemble à rien de ce qu'on avait vu jusqu'ici. 11 faut en dire un mot , car û nous fâcherait de laisser un si beau chef-d'œuvre inconnu au monde.
Ce monde ne sait peut-êtie point qu'il a été crée pour les jésuites , et que tout ce qui se passe en lui se passe pour eux ou par eux. C'est pourtant la vérité toute pure, du moins vous nous le dites, et vous paraissez assez au fait de ces affaires, je ne parle point ici des affaires du monde, mais de celles de la société de Jésus. Le raisonnement est admirable et mérite qu'on s'y arrête. La France a eu une révolution terrible en 89, savez-vous pourquoi? C'est parce qu'on avait renvoyé les jésuites. Elle a eu une rechute en i83o , pourquoi? Parce que l'on a une seconde fois exclu les jésuites. Toutes les monarchies ont été bouleversées, toutes les capitales de l'Europe envahies, tous les rois visités par l'infortune et la défaite; la cause de tout cela , s'il vous plaît? Toujours les jésuites. Ainsi ce sont eux qui ont gagné la bataille d'Austerlitz contre l'Autriche , d'Iéna contre la Prusse; Bonaparte n'est là que leur homme d'affaires, leur prête-nom , la pointe d'une épée dont les jésuites tenaient la poignée. L'expiation , comme vous le dites si bien , monsieur , l'expiation fait le tour du monde, comme l'injuste arrêt d'exil l'avait fait; Naples et la Sardaigne ont été punies de leur révolte contre les jésuites, et le saint ])ape Pie VI Ini-raêrne a payé cher la faute, j'allais dire le crime, de son prédécesseur.
Arrêtons-nous un luoiuent , s'il vous plaît, pour admirer cette sublime découverte. Voilà ce qui s'appelle comprendre d'une manière large et cle- \rc 1.1 philosophie (le la politique et celle de l'histoire. Cela simplifie
i/k(.ho ni: la ,iku>k ikanci.. iS«)
Mngiilièiciuenl la science de l'administralion cl li- génie de la guerre. Voulez-vous de la prospérité'? Prenez des j<''suilc.s. Voulez-vous des victoires? Prenez des jésuites. Oli! que Napoh-on futur» grand maladroit dans sa campagne de Russie I Au lieu de cette artillerie formidable et de ces vieilles phalanges, restes de vingt victoires, au lieu de cette immense cavalerie et de cette innombrable infanterie , comment n'a-t-il pas eu l'idée de prendre avec lui un de ces hommes qui portent la fortune du monde dans un coin de leur robe noire ? L'empereur Alexandre fut bien mieux avisé, comme vous ne raantpiez point de nous l'apprendre. Il ouvrit ses états aux jésuites; dès lors tout fut dit : le fameux hiver de i8i '.i arriva ; les populations se soulevèrent d'un commun accord contre ce monde d'ennemis qui venait envahir leur territoire; notre campagne ne se composa plus que de déplorables revers, et, si Moscou fut brûlé, c'est probablement parce que les jésuites n'étaient pas de bonne humeur rc jour-là.
Nous sommes arrivés ici , monsieur, à la grande cause de votre colère contre la jeune France. Elle ne voit pas d'un bon œil les jésuites s'immiscer dans l'éducation de M. le duc de Bordeaux ; de là votre rude mercuriale pour tout ce qui est jeune; de là les belles théories politiques dont nous venons de donner une incomplète idée. Et de quoi se mêle la jeunesse, dites-vous, et en quoi cela la regarde-t-il?
De quoi se mêle la jeunesse? Monsieur, la question est heureuse, surtout si vous la faites sérieusement. Le prince dont il s'agit est-il donc un vieillard dont la France caduque ait seule à faire ? Sa destinée appai tient-elle au passé ou bien à l'avenir? Esl-il le roi des souvenirs ou bien le roi des espérances? Vous avez, il faut l'avouer, une singulière manière d'envisager les choses, et il serait par trop étrange que tout le monde se mêlât de préparer un règne excepté ceux qui le verront. Fiez-vous à nous, car nos intérêts vous sont garans de notre sagesse, nous avons trop à perdre pour donner la moindre chose au hasard dans une affaire de cette importance. Nous voulons éviter et le mal et l'apparence du mal , non-seulement nous ne voulons pas gêner les qualités précoces de cet enfant , qui porte sur sa tête tant de destinées ; mais nous voulons en aider et en favoriser l'essor, et c'est pour cela que nous verrions ave<: peine des jésuites demeurer auprès de sa personne.
Je sais bien qu'il est assez mal aisé maintenant de parler franchement sur le compte des jésuites. La révolution les a tant calomniés, que par une espèce de compensation on hésite à dire en quoi il est possible de les attaquer. C'est là le grand sujet de votre triomphe, et il semble, à vous entendre, qu'une admiration outrée doive succéder à cet excès de haine, et qu'il faille sauter à pieds joints de la satire dans le j)anégyriquc. C'est ce que nous ne ferons point, monsieur, et nous vous
prouverons qu'il y a une justice également éloignée de la piévenliou et de la i'avenr.qui juge les jésuites tout autrement que leurs ennemis de l'opposition de quinze ans et leurs séides d'aujourd'hui.
Les jésuites de notre époque ressemblent fort peu à ceux du temps de la Ligue. Ils sont tout à la fois plus honnêtes , mais moins habiles. Est-ce la faute des hommes? Nous ne le croyons pas. Le temps en marchant a laissé cette institution derrière lui : elle a produit ce qu'elle pouvait produire, elle n'est plus qu'un débris. Comment donc se défendre de sourire en vous entendant parler de sa force et de sa puissance ? On y a cru à une certaine époque de la Restauration , on a fait quelque chose pour les jésuites , quel secours ont-ils donné en échange ? Ils ont transféré sur les épaules de la royauté tout cet amas de haine dont ils étaient chargés par d'anciennes passions habilement rajeunies; ils ont versé les trésors de leur impopularité sur la monarchie , qui a perdu sa force à les soutenir au lieu d'en être soutenus. Cette alliance fatale vous paraît-elle avoir été assez avantageuse pour être renouvelée? Qu'on ne cherche point la populaiilé, cela se conçoit, mais qu*on chexxhe l'impopularité, que l'on travaille avec une curieuse sollicitude à irriter les susceptibilités de l'opinion , ce serait une faute en politique, et ici c'est de politique qu'il s'agit.
Pour l'utilité religieuse, dont des maîtres, appartenant à cet ordre, pourraient être à l'éducation du jeune prince, vous avez vous-même répondu d'avance , en avouant (pic le clergé français n'avait besoin d'emprunter nulle part et les vertus et la science ; à quel titre donc ces jésuites resteraient-ils auprès du duc Bordeaux? C'est dites-vous, une réparation qui leur est due. Une réparation, monsieur, quoi! l'avenir de la France livré comme victime expiatoire ! Mais au nom du ciel êtes-vous né jésuite ou Français, prisez-vous les intérêts de la compagnie plus haut que les nôtres? Pensons d'abord à la France, s'il vous plaît , la justice n'ordonne point qu'on la sacrifie, la justice ne fait point une loi de placer les jésuites dans cette haute position , où rien ne les appelle , et la raison politique aussi bien que la prudence le défendent.
Je vous l'ai dit, nous ne sommes point de ceux qui prêtent à la compagnie je ne sais quelle puissance fantastique et quels crimes imagmaires; mais de là à partager l'enivrement de voire confiance et les transports de votre enthousiasme il y a loin ; nous voyons les choses comme elles sont, et telles qu'elles sont; elles justifient l'éloignement que nous témoignons ici pour la mesure qui comble tous vos vœux. Si nous avions pu encore conserver quelques doutes et quelques hésitations, ce serait vous, monsieur, rpii les auriez fait cesser. Vous êtes l'ami des jésuites , leur défenseur , vous connaissez leurs opinions sans doute, vous exprimez leurs pensées . vous foi-miilez leur svslèmc , entre eux et vous il y a communauté de con viciions, de plans et d'idées; c'est préci.séuii iit poni cclt (pic nous ver-
L KCHO Dt I.A JtLlMi H;A.><.K. J;;I
lions avec peiiK" les jésuites s'iinplanler dans une eiliKaliun loy.ile. Potiii|iioi sfiaicnl-ils là? sans doulc pour chcrclier à i d'aire celte jeune inlelligcucc sur le beau plan que vous nous avez vous-même tracé. Nous n'avoRs point oublie', monsieur, votre incomparable mellioile pour expliquer ces (piaranle dernières années, et nous ne nous soucions pas (pi'on ensei;;tie au duc de Bordeaux que la bataille d'Austerlitz a été gagnée par liona parte à cause de l'expulsion des jésuites , et que la campagne de Hussie a eclioue parce que l'empereur Alexandre les avait re(;ns dans ses étals. Si c'est là de l'Iiistoire, ce n'est point de l'histoire à l'usage des rois. Nous ne voulons point non plus cpi'on cberclie à lui l'aire croire qu'il lanl r.ip porter le tout au détad, l'ensemble à l'épisode, et que la scuncc du i^ou veriiement consiste à avoir le plus de jésuites possible, car avec eux le bonheur vient et s'en va. Com])renez-vous maintenant l.i source de ces répugnances que vous appelez des préjugési* C'est que nous cioyons voir, |)ar ce que vous dites, que la compagnie pense à la compagnie, et que nous voulons qu'on pense à la France; c'est que la compagnie et vous, monsieur, qui êtes ici son interprète, vous arrangez l'enseignement pour la compagnie, et qu'avec ce détestable système on sert les particuliers aux dépens du bien public, (pie nous mettons au-dessus de tout ; c'est que vous place/ l'histoire universelle sous la robe des jésuites, et que le cadre nous paraît trop étroit. Tout ce que vous pourriez ainsi apprendre, vous et vos amis, au jeune prince, c'est l'ignorance. Vous-même vousnous avez donné le pio gramme de votre système et de vos croyances en politique , vous ne vous plaindrez donc pas que l'on vous calomnie. Or il est bien tard pour ap prendre l'ignorance à celte raison précoce. M. Casimir Delavigne l'a dif en si beaux vers qu'il vaut mieux le citer que le traduire en prose ;
Pour secouer reuraiicc ,
Sur les degrés dii trône il sufût d un instant . Et l'eidant couronne devient lionimc en niontuni
Cela est vrai , surtout ici , et m'est avis que , si vous [irelendicz inculquer à l'intelligence de votre nouvel élève les singulières idéiS dont vous avez bien voulu nous donner un échantillon, vous la révolteriez au lieu de la l'aire plier. Le despotisme de l'absurde est celui qu'un cspril neuf supporte le moins et déteste le plus. Toutes ks puissances intellectuelles de l'élève se mettent en insurrection contre les leçons des maîtres ; c'est un combat permanent , une lulle perpétuelle; et une pareille édiica tion ressemblerait beaucoup à un martvie.
Mais le gros du public ne sauia pas les mystères de cet inlérieiu . Tout ce qti'il verra , c'est (pion a livré le duc de liordeaiix à des gens (pii j>eu sent comme vous, monsieur, sur la p(^)|iliqu( el l'Iiistoire. c'esl-à-diic i
iga L ECHO DE LA JEUxNE FRANCE.
des gens qui croient que tous les malheurs arrivent dans ce monde parce que l'on n'a pas assez de soumission pour les je'suites, et que probablement les fléaux antérieurs aux jésuites venaient de ce qu'ils n'existaient pas encore. Le gros du public s'imaginera aussi qu'on répète tous les jours au duc de Bordeaux ce que vous nous avez dit , monsieur ; c'est que les jeunes gens sont des libertins politiques et des atlic'es, des mc'cre'ans qui ne croient à Dieu que sous be'nefîcc d'inventaire, admirable leçon, qui a le mérite d'appareiller ensemble une maladresse et un mensonge.
Car enfin, monsieur, avec qui le duc de Bordeaux est-il destine à vivre? Avec vous, ou avec nous? Si vous êtes seuls purs, seuls religieux, seuls habiles, ne faut-il pas s'ëcrier que la vertu, l'habilele' et la religion s'en vont? S'il n'y a point parmi nous, jeunes hommes, de ces croyances fortes et vivaces qui raniment les socie'tés , c'en est fait de ce pays, monsieur j jetez en même temps le drap sur la maison de Bourbon et sur la France; couchez ces deux grands cadavres dans le même tombeau. Vous avez peur que les hommes du siècle soient quelque chose dans le siècle, dites-vous , et vous voulez mettre le duc de Bordeaux en garde contre la jeunesse en la calomniant. Mais quoi! espérez-vous donc nous doter, comme la révolution de juillet, de toutes les caducités de l'époque? Les paralysies auront la guerre, les cécités les affaires étrangères, les rhumatismes l'intérieur, i'Hôtcl-des-Invalides en masse envahira le gouvernement, et tout sera pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais ne vous apercevez-vous pas, monsieur , que les châteaux en Espagne de votre politique ressemblent merveilleusement à des ruines? Croyez- vous que la France , pleine de chaleur et de vie , qui s'agite au soleil , consente à devenir le piédestal d'un ordre de choses paralytique et d'un gouvernement momie ? Prenez-vous le trône pour une chaise longue et le sceptre pour une béquille, et vous imaginez-vous que nous consentirons à porter sur nos épaules deux ou trois caducités qui prétendent nous gouverner en nous insultant?
Je sais bien que vous avez à cela des réponses dont personne ne se serait avisé. A quoi bon la jeunesse? Que peut faire la jeunesse? La jeunesse n'est rien , et la Providence est tout.
La Providence! c'est un beau mot que celui-là, monsieur ; niais encore ne faut-il point en abuser. La Providence agit par des mains humaines, et le vieux proverbe des nations vous l'a dit : Aide-toi, Dieu t'aidera. Quant à s'imaginer qu'un trône se relève de lui-même, qu'une victoire se gagne d'elle-même pour et par les jésuites , comme vous nous l'avez dit, c'est encore une de ces belles idées que vous comptez sans doute intercaler dans votre cours d'histoire à l'usage du duc de Bordeaux. Cette idée-là vient en droite ligne du bas-empiie, et je vous dirai, quand vous voudrez, sa généaldgic. Klle germa dans la tête de cet empereur qui occupait
l'écho de la JKUNE FRANCE. \Ç)3
son armée à bâtir un couvent, pendant que les barbares inondaient ses états , s'imaginant sans doute que la Providence descendrait en personne pour les défendre. Ce fut avec ce beau système que l'on réduisit l'empire d'Orient aux murs de Constanlinople , et puis à rien; mais ce fut tout autrement que le grand Constantin fonda son pouvoir après avoir vaincu le tyran Maxence. Ce que vous prenez pour une confiance clirétienne , monsieur, n'est que le fatalisme musulman, et, à force de vouloir être catholique, vous vous faites turc. C'est calomnier la religion que de lui prêter dépareilles inepties. Elle demande à chacun les vertus de son état; elle veut que le moine soit moine, et que le roi soit roi. Ceux qui l'entendent et la pratiquent vous diront à quoi est bonne la jeunesse. Vous dites à rien ; ils vous répondront à tout. Quand il faut agir , c'est la jeunesse qui agit; quand il faut se battre , c'est elle qui se bat ; penseurs , écrivains, orateurs, soldats, manufacturiers, commerçans , ouvriers , tout l'avenir est dans son sein; elle est la nation pensante et agissante, la nation qui se prépare à élever un édifice sur la table rase où vous ne lui avez laissé que des débris. Et nous aussi, monsieur, nous croyons à la Providence, mais nous y croyons autrement et mieux que vous. Nous croyons qu'elle aide qui le mérite , qu'elle couronne les efforts et les travaux des hommes, qu'elle accorde le succès à la sagesse des conseils, et c'est pour cela que nous croirions l'offenser en ajoutant de nouveaux obstacles à ceux qui existent déjà.
Vous voyez qu'il s'agit toujours des jésuites , c'est qu'au fait le sujet de toutes nos querelles est là. Vous vous consolez de tout en vous disant que ce sont les meilleurs instituteurs du monde pour apprendre à supporter l'exil et que c'est le point important. Nous pensons le contraire , monsieur : le point important est d'apprendre à régner. Ce n'est point comme exilé que l'éducation de ce jeune prince nous intéresse ; il en saura toujours assez pour l'exil , et les grands exemples ne lui manquent point dans sa famille. Il n'a pas besoin de maîtres pour apprendre comment on supporte noblement l'infortune ; sa race n'a eu que trop d'occasions d'étaler à la face du monde le saint courage du malheur et les hautes vertus des martyrs. N'a-t-il pas auprès de lui la fille de Louis XVI, dont les infortunes ont été si grandes que, suivant la parole de Chateaubriand, elles sont une de nos gloires .' A côté de ces hautes leçons vivantes , que pourraient les leçons mortes? Mais ce qu'il faut enseigner aux princes , ce n'est point la science de l'exil , c'est celle du trône ; science non point plus sublime peut-être, mais plus utile au monde, et c'est là où nous cessons de nous entendi'e. Vous voulez qu'on élève le dernier petit-fils du grand roi pour le bannissement; nous prions qu'on l'élève pour la France, nous souhaitons qu'on en fasse un Bourbon , un Henri IV, et vous n'en feriez qu'un Stuart.
Ii)4 L ÉCHO l)i; LA JKLIM. lUANt.K.
Kt que SI vous nous demande/, encore mainlenant de i\w[ clioii nous osons nous immiscer dans des questions de celte nature , comment nous ne balançons pas à violer le domicile do l'exil pour hasarder des paroles irrespectueuses , nous vous repondrons que ee n'est point nous qui ou blions les convenances et le respect , mais que c'est vous-même , vous qui sacrifiez en liolocauste le royal exile de Prague à vos idées et à vos opinions; vous qui lui faites faire à chaque page de votre livre amende honorable à l'objet de vos sympathies , oubliant ([u'un descendant de Louis XIV ne fléchit le genou que devant Dieu. Ah I plût au ciel que nous nous trouvassions en présence de l'aïeul du duc de Bordeaux. «Roi, iuidirions- » nous, nous vénérons en vous la triple majesté de la royauté, de la vieil - » lesse et du malheur, l'infortune qui veille à votre porte vous rend encore » plussacrépournousqueriraposantappareilqui vous entouraitdans votre '> palais des Tuileries. Dieu nous garde de toute parole qui pourrait s'c- » carter du respect et ajouter une blessure aux blessures si nombreuses et » si profondes qui ont déchiré votre cœur. Dieu nous garde d'oublier qui » vous êtes et qui nous sommes; mais vous entendrez comme un père nos n prières et nos vœux. Ce prince, dont vous êtes l'aïeul, ce prince votre » espoir, c'est aussi le nôtre. Comment serions-nous indifférens à cette » éducation qui prépare non point une destinée privée mais publique .' ï» Comment ne gémirions-nous point quand un nouvel obstacle vient » s'interposer entre lui et nous, et quand cet obstacle existe , vers qui le- » verions-nous les mains si ce n'est vers vous? Eh bieni c'est ce que nous » faisons aujourd'hui. Lorsque votre sagesse donne la religion pour base » à l'éducation du descendant (1rs rois très-chrétiens , qui ne vous remer- » cierait de préparer ainsi le bonheur de la France? mais les jésuites ne » sont point le christianisme , et le clergé français renferme dans son sein » une foule , de vénérables et de savans pontifes. S'il y a des tètes » sur lesquelles pèse une impopularité fatale que l'imprudence de leur » apologiste semble prendre à tâche de justifier, vous nous jiardonnerez » de chercher à écarter de votre petit-fils tout ce qui appelle le danger » et provoque la foudre. Là où la justice n'ordonne point, ne serait-il pas «permis de s'occuper de ce que la politique défend? La grandeur de » l'intérêt excusera à vos yeux l'énergie de nos instances. "Vous rendre/ » justice à la sincérité de nos respects, car nous ne sommes point venus )> ici ])()ur forcer voire choix et vous imposer un homme , mais jiour vous » faire entendre de prévoyantes alarmes et île respectueuses sollicitations. » telles (pie vos aïeux d'illustre mémoire en écoutaient sur le trône.
» IMa intenant, sire, avant de prononcer votre décision, souveuez- » vous du père du duc de iJordeaux , de ce fils tant regretté , dont la » voix se mêlerait à nos voix, la prière à nos prières, si le poignard : «l'un assassin ne lavait |M>inl enlev(- à va famille et à la Trance! »
LÉCHO DE LA JKU^K lltA^(;K. Kp
C'est ainsi que nous parlerions à l^agiie , inonsieur , et nous ne pensons pas que ces discours tussent de nature 'n olïenscr aucune oreille ; c'est ainsi que nous parlerions , et nos paroles auraient quelque poids peut-être; car, en nous exprimant ainsi, nous pourrions dire que nonseulement nous représentons la Jeune France roya\\stc , mais que, pour le fonds du moins, nous représentons la jeune France tout entière. En effet, le prince qui pour nous est une espérance, ce prince-là, suivant le sens des belles paroles que M. Odilon-Barrot adressa à Charles X partant pour Cherbourg, est une des chances du pays pour tout le monde. Or, sous quelque drapeau politique que l'on soit ranf;c , à quelque cause que l'on ait donne son amour, on doit embrasser du regard toutes les éventualités des destinées publiques , saluer de l'œil et de la main quiconque peut offrir un dénouement à la crise où nous sommes ; en un mot, n'enlever aucune de ses issues à l'avenir, aucune de ses chances à la fortune de la France. N.
Du Comité de Paris.