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des sons. Alors lu imisiquc éclata dans toute, sa puissance, elle échànjfa l'église. Ce chant de joie consacré par la sublime liturgie de la Chrétienté Romaine pour exprimer l'exaltation de l'ame en présence des splendeurs du Dieu toujours vivant, devint l'expression d'un cœur presque effrayé de son bonheur , en se retrouvant devant un amour vivant encore , en le ressentant même au-delk de la tombe religieuse où s'ensevelissent les femmes pour renaître épouses du Christ.
L'orgue est certes le plus grand, le plus audacieux, le plus magnifique de tous les instrumens créés par le génie humain. Il est un orchestre entier, auquel une main habile peut tout demander, parce qu'il peut tout exprimer. N'est-ce pas , en quelque sorte , un piédestal sur lequel l'ame se pose pour s'élancer dans les espaces , où , dans son vol, elle trace mille tableaux , et peint la vie, et parcourt l'infini qui sépare le ciel de la terre. Plus un poète en écoute les gigantesques harmonies , et mieux il conçoit qu'entre les Hommes agenouillés et le Dieu caché par les éblouissans rayons du Sanctuaire , les cent voix de cette ame musicale peuvent seules combler les espaces et sont le seul truchement assez fort pour txansmettre au ciel les prières humaines dans l'omnipotence de leurs modes , dans la diversité de leurs mélancolies, avec les teintes de leurs méditatives extases, avec les jets impétueux de leiirs repentirs , et les raille fantaisies de toutes les croyances. Oui , sous ces longues voûtes, les mélodies enfantées par le génie des choses saintes trouvent des grandeurs inouïes dont elles se parent et se fortifient. Lk , le jour affaibli, le silence, les chants qui alternent avec le tonnerre des orgues font a Dieu comme un voile a travers lequel rayonnent ses lumineux attributs.
Toutes ces richesses sacrées semblèrent être jetées comme un grain d^encens sur le frêle autel de l'Amour a la face du trône éternel d'un Dieu jaloux et vengeur ! . . .
En effet , la joie de la musicienne n'eut pas ce caractère de grandeur et de gravité qui doit s'harmonier avec les solennités du Magnificat ; elle lui donna de riches , de gracieux développemens» dont les différens rhythmes accusaient une gaieté humaine. Ses motifs ein-ent le brillant des délicieuses roidades d'une cantatrice
iG l'écho de la jeune FRANCE.
qui tâche d'exprimer ramour, et ses chants sautillèrent comme l'oiseau près de sa compagne. Puis, parmomens, la religieuse s'élançait par bonds dans le passé pour y folâtrer, pour y pleurer tour a tour. Son mode changeant avait quelque chose de désordonné comme l'agitation de la femme heureuse du retour de son amant. Puis, après les fugues flexibles du délire, et les effets merveilleux de cette reconnaissance toute fantastique, Tame qui parlait ainsi fit un retour sur elle-même. La musicienne , passant du majeur an mineur , sut instruire son auditeur de sa situation présente. Soudain , elle lui raconta ses longues mélancolies, et lui dépeignit sa lente maladie morale. Elle avait aboli chaque jour un sens, retranché chaque nuit quelque pensée, réduit graduellement son cœur en cendres. Alors, ce furent de molles ondulations; et, de teinte en teinte, sa musique prit une couleur de tristesse profonde, les échos versaient les chagrins
a torrens Enfin, tout a coup, les hautes notes firent détonner
un concert de voix angéliques , comme pour annoncer k l'amant perdu , mais non pas oublié , que la réunion des deux âmes ne se ferait plus que dans les cieux : touchante espérance! Vint VAmen! Plus de joie, ni de larmes dans les airs ; ni mélancolie, ni regrets; Vyjtmen , ce fut un retour a Dieu. Ce dernier accord fut grave , solennel, terrible. La musicienne déploya tous les crêpes de la religieuse , et après les derniers grondemens des basses , qui firent frémir les auditeurs jusque dans la plante des pieds, elle sembla s'être replongée dans la tombe d'où elle était, pour un moment, sortie. Quand les airs eurent , par degrés , cessé leurs vibrations oscillatoires, vous eussiez dit que l'église, jusque-la lumineuse, rentrait dans une profonde obscurité.
Le général avait été rapidement emporté par la course de ce vigoureux génie, et l'avait suivi dans toutes les régions qu'il venait de parcourir. Il comprenait, dans toute leur étendue, les images dont abonda celte brûlante symphonie , et pour lui ses accords allaient bien loin. Pour lui, comme pour la sœur, ce poème était l'avenir, le présent et le passé.
La musique, même celle du théâtre, n'est-elle pas, pour les araes tendres et poétiques, pour les cœurs sonffrans et blessés, un
1, KCHO J)F. LA JKIM-: IKV.NC.i:. I"
texte qu'ils développent au gré de leurs souvenirs ? S'il faut une ame de poète pour faire un musicien, ne faut-il pas de la poésie et de l'amourpour comprendre les grandes œuvres musicales? LaReligion, l'Amonr et la Musique ne sont-elles pas la triple expression d'un même fait, le besoin d'expansion dont toute ame noble est travaillée ? Ces trois poésies vont toutes a Dieu , qui dénoue toutes les émotions terrestres. Aussi cette sainte Trinité humaine participet-elle des grandeurs infinies de Dieu, que nous ne configurons jamais sans l'entourer des feux de l'amour , des sistres d'or de la musique , de lumière, et d'harmonie. N'est-il pas le principe, et la fin de ces choses?
Le Français devina que, dans ce désert, sur ce rocher entouré par la mer, la religieuse s'était emparée de la musique pour y jeter le surplus de passion qui la dévorait. Etait-ce un hommage fait h Dieu de son amour? était-ce le triomphe de l'amour sur Dieu? questions difficiles a décider. Mais, certes , le général ne put douter qu'il ne retrouvât en ce cœur mort au monde, une passion tout aussi brûlante qu'elle l'était dans le sien.
Les vêpres finies, il revint chez l'alcade, où il était logé. Restant d'abord en proie aux mille jouissances que prodigue une salisfaction long-temps attendue , péniblement cherchée , il ne vit rien au-delà. Il était toujours aimé: la solitude avait grandi l'amour dans ce cœur, autant que l'amour avait été grandi dans le sien par les barrières successivement franchies et mises par cette femme entre elle et lui. Cet épanouissement de l'ame eut sa durée naturelle. Puis vint le désir de revoir cette femme, de la disputera Dieu, de la lui ravir : projet téméraire qui plut a cet homme audacieux.
Après le repas , il se coucha pour éviter les questions , pour être seiU, pour pouvoir penser sans trouble; et resta au lit, plongé dans les méditations les plus profondes, jusqu'au lendemain matin. Il ne se leva que pour aller a la messe. Il vint h l'église, il se plaça près de la grille ; son front touchait le rideau : il aurait voulu le trouer, mais il n'était pas seul; son hôte l'avait accompagné par politesse , et la moindre imprudence pouvait compromettre l'avenir de sa passion , en ruiner les norivelles espérances.
Ih L ECHO DE LA JEUNE FRANCE.
Les orgues se firent eiitenelre, mais elles n'étaient plus touchées par les mêmes mains. La musicienne des deux jours précédens ne tenait plus le clavier. Tout fut pâle et fioid pour le général. Sa maîtresse était-elle accablée par les mêmes émotions sous lesquelles succombait presque un cœur d'homme, un cœur vigoureux? Avaitelle si bien partagé , compris un amour fidèle et désiré, qu'elle en fût mourante sur son lit , dans sa cellule?...
Au moment où mille réflexions de ce genre s'élevaient dans l'esprit du Français, il entendit détonner, presque près de lui, la voix de la personne qu'il adorait, et dont il reconnut le timbre délicieux. Cette voix , légèrement altérée par un trem- Idement qui lui donnait toutes les grâces que prête aux jeunes filles leur timidité pudique, tranchait sur la masse du chant, comme celle d'iuie prima donna sur l'harmonie d'un finale. Elle faisait à l'ame l'effet que produit aux yeux un filet d'argent ou d'or dans mie frise obscure.
C'était donc bien elle'.... Toujours Parisienne, elle n'avait pas dépouillé sa coquetterie, même après avoir quitté les parures du monde pour le bandeau, pour la dure étamine des Carmélites. Après avoir signé son amour la veille, au milieu des louanges adressées au Seigneur , elle semblait dire à son amant :
— Oui , c'est moi, je suis Ta, j'aime toujours!... Et je suis à l'abri de l'amour. Tu m'entendras, mon amc t'enveloppera , et je resterai sous le linceul brun de ce chœur d'où nul pouvoir ne saurait m'arracher. Tu ne me verras pas.
— C'est bien elle!... se dit le général, en relevant son front, en le dégageant de ses mains, sur lesquelles il l'avait appuyé: car il n'avait pas d'abord pu soutenir l'écrasante émotion qui s'éleva comme un tourbillon dans son cœur, quand cette voix connue vibra sous les arceaux , accompagnée par le murmure des vagues. L'orage était en dehors et le calme dans le sanctuaire.
Cette voix si riche continuait a déployer toutes ses calineries, elle arrivait comme un baume sur le cœur eudjrasé de cet amant, elle fleurissait dans les airs, elle donnait le désir de les respirer comme s'ils contenaient des parfums, et d'y aspirer les émanations d'une amc exhalée avec amoiu- dans k-s paroles de la prière.
L ÉCHO DI-: LA JEUKE FRANCK. iq
L'alcade vint rejoindre son hôte, et le trouva fondant en larmes h rÉlévation qui fut chantée par la religieuse. Il remmena chez lui.
Surpris de rencontrer tant de dévotion dans un militaire français , l'alcade avait invité k souper le confesseur du couvent, et il en prévint le général, auquel jamais nouvelle n'avait fait autant de plaisir.
Pendant le souper, le confesseur fut l'objet des attentions du général, dont le respect intéressé confirma les Espagnols dans la haute opinion qu'ils avaient prise de sa piété. Il demanda gravement le nombre des religieuses, des détails sur les revenus du couvent, sur ses richesses, en homme qui paraissait vouloir entretenir poliment le bon vieux prêtre des choses dont il devait être le plus occupé. Puis il s'informa de la vie que menaient ces saintes filles. Pouvaient-elles sortir ? . . . Les voyait-on ?. . .
— Seigneur, dit le vénérable ecclésiastique, la règle est sévère. S'il faut une permission de Notre Saint-Père pour qu'une femme vienne dans une maison de Saint-Bruno , ici même rigueur ; et il est impossible a un homme d'entrer dans un couvent de Carmélites déchaussées , a moins qu'il ne soit prêtre et attaché par l'archevêque au service de la Maison. Aucune religieuse ne sort. Cependant la GPiAKDE saijnte (la mère Thérèse) a souvent quitté sa cellule. Le Visiteur ou les Mères Supérieures peuvent permettre, avec l'autorisation de l'archevêque, a une religieuse de voir des étrangers, surtout en cas de maladie. Or nous sommes un Chef d'Ordre... Nous avons, entre autres étrangères, une Française, la sœur Thérèse , celle qui dirige la musique de la chapelle.
— Ah! répondit le général en feignant la surprise. Elle a dû être satisfaite du triomphe des armes cie la maison de Bourbon.
— Je leur ai dit l'objet de la messe... Elles sont encore un peu curieuses.
— jVIais la sœur Thérèse peut avoir des intérêts en France ; elle voudrait peut-être y faire savoir quelque chose , en demander des nouvelles.
— Je ne le crois pas : elle me l'aurait dit ; je suis son confesseur. — ■ En qualité de compatriote , dit le général , je serais bien cu-
90 L ECHO DE LA JEUiNE FRANCE.
rieux de la voir... Si cela est possible , si la Supérieure y cousent, si...
— A la grille, et même en présence de la Révérende Mère, une entrevue serait impossible pour qui que ce soit ; mais en faveur d'un libérateur du trône catholique et de la sainte religion, uïalgré la rigidité de la Mère , la règle peut dormir un moment , dit le confesseur en clignant des yeux. J'en parlerai.
— Quel âge a la sœur Thérèse? demanda l'amant, n'osant pas questionner le prêtre sur la beauté de la religieuse.
— Elle n'a plus d'âge... répondit le bonhomme avec une simplicité qui fit frémir le général.
Le lendemain matin , avant la sieste , le confesseur vint annoncer au Français que la sœur Thérèse et la Mère consentaient a le recevoir a la grille du parloir, avant l'heure des vêpres.
Puis, après la sieste , pendant laquelle le général dévora le temps en allant se promener sur le port , par la plus grande chaleur , le prêtre revint le chercher , et l'introduisit dans le couvent. Il le guida sous une galerie qui longeait le cimetière , et dans laquelle quelques fontaines, l'ombre des arbres verts et des arceaux multipliés , entretenaient une fraîcheur en harmonie avec le silence de ce.s lieux. Parvenus au fond de cette longue galerie, le prêtre fit entrer son compagnon dans une salle partagée en deux parties par une grille couverte d'un rideau brun.
Dans la partie en quelque sorte publique, oii le confesseur laissa le général , régnait un banc de bois, le long du mur ; quelques chaires également en bois se trouvaient près de la grille. Le plafond était composé de solives saillantes, en cèdre et sans nul ornement. Le jour ne venait dans cette salle que par deux fenêtres situées dans la partie affectée aux religieuses, en sorte que cette faible lumière, mal reflétée par un boisa teinte brune, suffisait a peine pour éclairer le grand christ noir, le portrait de sainte Thérèse et un tableau de la Vierge, qui décoraient les parois grises du parloir.
Les sentimens du général prirent donc, malgré leur violence , une couleur mélancolique. 11 devint calme dans ce calme despotique. 11 y avait sous ces planchers frais quelque chose de grand comme la tombe. N'était-ce pas son silence étemel , sa paix pro-
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fonde, ses klées d'infiiii? Puis, la quiétiule et la pcDsée fixe ilu cloître, cette pensée qui se glisse dans l'air, dans le claii -obscur, dans tout, et qui , n'étant tracée nulle part, est agrandie par l'imagination, ce grand mot : la paix dans le Seigneur j entre, la, de vive force, dans l'anie la moins religieuse.
Les couvens d'hommes se conçoivent peu ; l'iionmie y semble faible : il est né pour agir, pour accomplir une vie de travail. Mais dans un monastère de femmes, que de vigueur virile et de touchante faiblesse ! Un homme peut être poussé par mille sentiraens au fond d'une abbaye , il s'y jette comme dans un précipice; mais la femme n'y vient jamais qu'entraînée par un seul sentiment ; elle ne s'}^ dénature pas : elle épouse Dieu. Vous pouvez dire aux religieux : « Pourquoi n'avez-vous pas lutté? •» Mais la réclusion d'une femme n'est-elle pas toujours sublime ?
Enfin, le général trouva ce parloir muet et ce couvent perdu dans la mer, tout pleins de lui. L'amour arrive rarement à la solennité, mais l'amour encore fidèle au sein de Dieu, n'était-ce pas quelque chose de solennel , et plus qu'un homme n'avait le droit d'espérer au dix-neuvième siècle, et par les mœurs qui courent? Les grandeurs infinies de cette situation agirent donc sur iame du général, et il était précisément assez élevé pour oublier la politique, les honneurs, l'Espagne, le monde deParis, et monter jusqu'à la hauteur de ce dénouement grandiose. Et quoi de plus véritablement tragique? Que de sentimens dans la situation de deux amans seuls, réunis au milieu de la mer , sur un banc de granit , et séparés par une idée, par ime barrière infranchissable; puis l'homme se disant :
— Tuerais-je Dieu dans ce cœur?...
Un léger bruit fit tressaillir cet homme , le rideau brun se tira ; puis il vit dans la lumière une femme debout, mais dont la figure lui était cachée par le prolongement du voile plié sur la tète , suivant la règle de la maison. Elle était vêtue de cette robe dont la couleur est devenue proverbiale. Le général ne put pas apercevoir les pieds nus de la religieuse , qui lui en auraient attesté l'effrayante maigreur; cependant, malgré les plis nombreux de la robe gros sière dont celle femme était couverte, il devina que les larmes, la prière, la passion, la vie solitaire l'avaient déjà desséchée.
La main glacée d'une femme , celle de la supérieure sans doute , tenait encore le rideau, et le généi-al ayant examiné le témoin nécessaire de cet entretien, rencontra le regard noir et profond d'une vieille religieuse , presque centenaire , regard clair et jenne , qui démentait les rides nombreuses dont le pâle visage de cette femme était sillonné.
— Madame la duchesse, dit-il d'une voix fortement émue a la religieuse qui baissait la tête, votre compagne entend-elle le français?...
— Il n'y a pas de duchesse ici, répondit la religieuse; vous êtes devant la sœur Thérèse : et celle que vous nommez ma compagne est ma Mère en Dieu, ma Supérieure ici bas.
De telles paroles, humblement et doucement prononcées parla voix qui jadis s'harmoniait si bien "a Paris avec le luxe et l'élégance au milieu desquels avait vécu cette femme , un moment reine de la mode à Paris, et dont le langage était jadis si léger, si moqueur, frappèrent le général comme l'eût fait un coup de foudre.
— Ma sainte Mère ne parle que le latin et l'espagnol , ajoutât-elle.
— Je ne sais ni l'un, ni l'autre; ma chère Antoinette, excusezmoi près d'elle.
En entendant prononcer son nom si doucement par un homme naguère si dur pour elle, la religieuse éprouva une vive émotion intérieure que traduisirent les légers tremblemens de son voile , sur lequel la lumière tombait en plein.
— Mon frère , dit-elle en portant sa manche sous son voile pour s'essuyer les yeux peut-être , je me nomme la sœur Thérèse...
Puis elle se tourna vers la Mère , et lui dit, en espagnol , ces paroles, que le général entendit parfaitement : car il en savait assez pour le comprendre , et peut-être aussi pour le parler :
— Ma chère Mère, ce cavalier vous présente ses respects, et vous prie de l'excuser de ne pouvoir les mettre a vos pieds luimême, mais il ne sait aucune des deux langues que vous parlez...
La vieille inclina la tête lentement, sa physionomie prit une expression de douceur angélique, que mélangeait néanmoins le sentiment de sa puissance et de sa dignité.
t/fcho de l\ jkum: lUANr.E. r>.3
— Tu connais ce cavalier?... lui demanda lïi Mère en lui jetant nn regard pénétrant.
— Oui , ma Mère ! . . .
— Rentre dans ta cellule, ma fille! dit la Supérieure d'un ton impérieux.
Le général s'effaça vivement derrière le rideau, pour ne pas laisser deviner sur son visage les émotions terriblej qui l'agitaient; et, dans l'ombre, il croyait voir encore les yeux perçans de la Supérieure. Cette femme, maîtresse de la fragile et passagère félicité dont la conquête coûtait tant de soins, lui avait fait peur, et il tremblait , lui qu'une triple rangée de canons n'avait jamais effrayé.
La duchesse marchait vers la porte , mais elle se retourna :
— Ma Mère , dit-elle d'un ton de voix horriblement calme, c'est un de mes frères...
— Reste donc, ma fille, répondit la vieille femme, après une pause.
Cette admirable jésuitisme accusait tant d'amour et de regi'ets, qu'un homme moins fortement organisé que ne l'était le général se serait senti défaillir en éprouvant de si vifs plaisirs au milieu d'un immense péril cpi'il n'avait pas encore connu. De quelle valeur étaient donc les mots, les regards, les gestes , dans une scène oii l'amour devait échapper a des yeux de lynx , a des griffes de tigre !
La sœur Thérèse revint.
— Vous voyez, mon frère, ce que j'ose faire pour vous entretenir pendant un moment de votre salut, et des vœux que mon ame adresse pour vous chaque jom au ciel... Je commets un péchc mortel... J'ai menti! Que de jours de pénitence pour effacer ce mensonge?... mais ce sera souffrir pour vous. Vous ne savez pas, mon frère, quel bonheur est d'aimer dans le ciel, de pouvoir s'avouer ses sentimens alors que la religion les a purifiés, les a transportés dans les régions les plus hautes , et qu'il nous est permis de ne plus regarder qu'a l'ame. Si les doctrines, si l'esprit de la sainte à laquelle nous devons cet asile ne nj'avaient pas enlevée loin des misères terrestres, et ravie bien loin de sa sphère encore,
mais certes au-dessus du inonde, je ne vous eusse pas revu. Mais je puis vous voir, vous entendre, et demeurer calme...
— Hé bien! Antoinette, s'écria le général en l'interrompant a ces mots, faites que je vous voie, vous que j'aime maintenant avec ivresse, éperduement, comme vous avez voulu être aimée par moi.
— Ne m'appelez pas Antoinette, je vous en supplie ; les souvenirs du passé me font mal. Ne voyez ici que la sœur Thérèse, une créature confiante en la miséricorde divine.
— Et... ajouta-t-elle après une pause, modérez- vous, mon frère. Notre Mère nous séparerait impitoyablement, si votre visage trahissait des passions mondaines, ou si vos yeux laissaient tomber des pleurs.
Le général inclina la tète comme pour se recueillir. Quand il leva les yeux sur la grille, il aperçut, entre deux barreaux, la figure amaigrie, pâle mais ardente encore, de la religieuse. Son teint où jadis florissaient tous les enchantemens de la jeunesse , où l'heureuse opposition d'un blanc mat contrastait avec les couleurs légères de la rose du Bengale, avait pris le ton chaud d'une coupe de porcelaine sous laquelle est enfermée une faible lumière. La belle chevelure dont cette femme était si fière , avait été rasée. Un bandeau coupait scn front et enveloppait son visage. Ses yeux, entourés d'une meurtrissure due aux austérités de cette vie, lançaient, par inomens, des rayons fiévreux, et leur calme habituel n'était qu'un voile. Enfin, de cette femme, il ne restait que lame.
— Ah! vous quitterez ce tombeau! vous qui êtes devenue ma vie! Vous m'apparteniez, et n'étiez pas libre de vous donner, même a Dieu. Ne m'avez-vous pas pronûs de sacrifier tout a mon moindre commandement?... Maintenant, vous me trouverez jxîutètre digne de cette promesse, quand vous saurez ce que j'ai fait pour vous. Ma bien aimée, je vous ai cherchée dans le monde entier. Depuis cinq ans, vous êtes ma pensée de tous les iustans, l'occupation de ma vie! Mes amis, des amis ])ien puissans, vous le savez, m'ont aidé de toute leur force a fouiller les couvens de France, d'Italie, d'Espagne, de Sicile, de l'Amérique. Mon amour s'allumait plus vil'u chaque recherche vaine; j'ai souvent fait mille lieues sur un faux espoir; j'ai dépensé ma vie et les plus cruels
battemens de cœur autour des murailles noires de plusieurs cloîtres. Je ne vous parle pas d'une fidélité sans bornes, qu'est-ce? un rien en comparaison des vœux infinis de mon amour. Si vous avez été vraie jadis dans vos remords, vous ne devez pas hésiter h me suivre aujourd'hui.
— Vous oubliez que je ne suis pas libre...
— Le duc est mort, répondit-il vivement. La sœur Thérèse rougit.
— Que le ciel lui soit ouvert, dit-elle avec une vive émotion. Mais je ne parlais pas de ces liens ; car une de mes fautes était de les briser tous sans scrupule pour vous. . .
— Vous parlez de vos vœux!... s'écria le général, en fronçant les sourcils. Je ne croyais pas que quelque chose vous pesât au cœur plus que votre amour... Mais n'en doutez pas, Antoinette, j'obtiendrai du Saint Père un bref qui vous en déliera.. . J'irai certes à Rome, j'implorerai tout le monde. Ah! j'aimerais bien mieux savoir que vous franchiriez pour moi ces murs ; que, ce soir même, vous vous jetteriez dans une barque au bas des rochers. Nous irions au bout du monde, être heureux je ne sais où, tous deux! Et vous y reviendriez , à la vie, a la santé, sous l'aile de l'amour.
— Ne parlez pas ainsi, reprit la sœur Thérèse ; vous ignorez ce que vous êtes devenu pour moi. Je vous aime bien mieux que je ne vous ai jamais aimé. Je prie Dieu tous les jours pour vous , et je ne vous vois plus avec les yeux du corps. Si vous connaissiez, Armand, • le bonheur de pouvoir se livrer sans honte à une amitié pure que Dieu protège! Vous ignorez combien je suis heureuse d'en appeler les bénédictions sur vous. Je ne prie jamais pour moi : Dieu fera de moi, suivant ses volontés. Mais vous, je voudrais, au pi'ix de mon éternité, avoir quelque certitude que vous êtes heureux en ce monde, et que vous serez heureux en l'autre, pendant tous les siècles. Ma vie éternelle est tout ce que le malheur m'a laissé a vous offrir. Maintenant, je suis vieillie dans les larmes, je ne suis plus ni jeune ni belle; d'ailleurs vous mépriseriez une religieuse devenue femme, et l'amour maternel ne l'absoudrait pas... Que ]ue direz-vous qui puisse balancer les innombrables réflexions
accumulées dans mon cœur depuis cinq années, et qui l'ont creusé^ changé, flétri... J'aurais dû le donner moins triste h Dieu!
— Ce que je dirai, mon Antoinette chérie?. . . je dirai que je t'aime; que l'affection, l'amour, Taraour vrai , le bonheur de vivre dans un cœur tout a nous ,. entièrement a nous , sans réserve , est si rare et si difficile a rencontrer, que j'ai douté de toi ; que je t'ai soumise h de rudes épreuves, mais qu'aujourd'hui je t'aime de toutes les puissances de mon ame ; que si tu me suis dans la retraite , je n'entendrai plus d'autre voix que la tienne, que je ne verrai plus d'autre visage que le tien , que...
— Silence, Armand. Vous abrégez le seul instant pendant lequel il nous sera permis de nous voir ici bas...
— Antoinette!... veux-tu me suivre?...
— Mais je ne vous quitte pas ! . . . Je vis dans votre cœur autrement que dans un intérêt de plaisir mondain , de vanité , de jouissance égoïste; je vis ici pour vous, pâle et flétrie, dans le sein de Dieu ! S'il est juste, vous serez heureux...
— Phrases que tout cela ! . . . Et si je te veux pâle et flétrie ! Et si je ne puis être heureux qu'en te possédant ! . . . Tu connais donc toujours des devoirs en présence de ton amant? Il n'est donc jamais audessus de tout dans ton cœur?... Naguère, tu lui préférais la société, toi , je ne sais quoi ; aujourd'hui , c'est Dieu, c'est mon salut. Dans la sœur Thérèse , je reconnais toujours la duchesse. Tu no m'aimes pas ! tu n'as jamais aimé. . .
— Ha! mon frère...
— Tu ne veux pas quitter cette tombe, tu aimes mon ame, dis-tu? Eh bien, tu la perdras a jamais cette ame! je me tuerai...
— Ma mère 1 cria la sœur Thérèse en espagnol , je vous ai menti : cet homme est mon amant !
Aussitôt le rideau tomba. Le général, demeuré stupide, entendit à peine fermer avec violence les portes intérieures.
— Ah! elle m'aime encore! s'écria-t-il en comprenant tout ce qu'il y avait de sublime dans le cri de la religieuse. A moi les Tiieize!... 11 faut l'enlever d'ici...
Le général qiiilla l'île, revint au quartici- j^énéial, et,alléguanl
L ECHO DE LA JEUNE FRANCE. T.'j
(les raisons de santé, demanda un congé, et retourna promptcmenl en France.
Voici maintenant l'aventure qui avait déterminé la situation respective où se trouvaient alors les deux personnages de cette scène.
De Balzac
( Le § 11^, intitulé l'Amour daks la paroisse de Saint- Thomas liAQviy , parailra dans le numéro prochain. )
Mortels aux sens flétris, a l'ame desséchée.
Qui pensez, mais en vain, froide argile ébauchée,
Vous mesurer à l'Eternel !
Qui craignez l'avenir et niez l'espérance : Loin de nous, insensés ! Place a la jeune France,
Place k la tribu d'Israël !
Oui , nous sommes les fils du siècle qui commence. Dieu doit guider nos pas dans cette plaine immense
Où la foule marche au hasard ; Nous avons entendu la parole féconde De celui qui toujours a vu trembler le monde
Aux feux de son puissant regard !
A la voix du Seigneur Thomme se sent renaître : Car Dieu se manifeste a qui veut le connaître ,
Il parlera qui veut l'écouter !
Nous inclinons nos fronts sous sa main tutélaire : Quand le doute a sa suite entraîne le vulgaire ,
Nous, nous rougirions de douter!"...
iH l'écho de la JEUNK FRANCE.
Oh ! que l'impiété soit désormais bannie Parmi ces imposteurs sans force et sans génie ,
Esclaves nés des factions , Jouets défigiu'és des passions humaines , Que l'orgueil attacha par d'immuables chaînes
Au char des révolutions !
Parmi ces vils pécheurs qui de leurs mains tremblantes Couvrent leurs yeux ternis , lumières défaillantes ,
Pour ne pas voir l'éternité ; A tout ce vain troupeau de vieillards indociles , De faux dieux vermoulus sectateiu-s imbéciles,
Nous laissons l'incrédulité.
Tel , a peine échappé de l'aire paternelle , L'aigle, s'abandonnant a l'essor de son aile.
Va fixer en ses nobles jeux L'astre resplendissant père de la nature, Tandis que le reptile et sa famille impure
Rampent dans les marais fangeux.
Pourtant ne croyez pas qu'abjurant la jeunesse Nous allions proscrivant, comme indigne faiblesse,
La douce et riante gaîté ; Et que , marchant toujours en des sentiers arides , Nous voyions s'envoler les colombes timides
Devant notre rigidité !
Non ! nous semons de fleurs la route passagère -, Le bal voluptueux et sa danse légère
Ont encor des charmes pour nous ; Celui qui nous éclaire au fond de nos abîmes Veut des adorateurs , et non pas des victimes
Qui portent leurs fers a genoux.
Du plaisir nous suivons la trace fugitive : Les accens gracieux Je la vierge naïve
L ÉCHO DE LA JKUNE FRANfE. 9A)
Font aussi palpiter nos cœurs ; Quand le ciel retentit des divines louanges , Le démon seul prodigue aux chants lointains des anges
Les dédains amers et moqueurs.
Mais nous accomplirons la mission céleste : Au talent qu'étoutïa la tourmente funeste
Nous relèverons des autels ; Nous devons , terrassant l'ignoble jalousie, Tirer du noir chaos la chaste poésie
Et la révéler aux mortels !
Nous devons embellir la vertu trop austère, Nous devons a. jamais proclamer a la terre
L'antique foi du souvenir !
Rappeler les humains a leur divine essence , Protéger hautement la craintive innocence
Qu'un souffle impur v^oudrait ternir.
Le Seigneur nous a dit : « Voyez comme l'impie » Dans son impunité marche et se glorifie !
» Ses crimes vont être expiés !
» Le laboureur , au temps des moissons jaunissantes , » Jette sur le chemin les plantes malfaisantes ,
» Et le passant les foule aux pieds ! »
Et nous voila remplis d'une force invincible ! Tout prêts a consommer l'expiation terrible
Dont l'univers sent le besoin.
Les temps sont arrivés ! un seul moment encore ! . . . Quand à la longue nuit a succédé l'aurore,
C'est que le soleil n'est pas loin !
Charles Laurent.
REYUE DRAMATIQUE.
L'annco tlieàtralc vient de finir j c'est une singulière habitude de nos théâtres do dater leur année du jour de Pâques. Une fois la semaine sainte arrivée , quand tout le vieux christianisme prend le deuil, ce deuil qui s'en va chaque jour, he'lasl vous voyez toute la troupe dramatique se donner un mouvement inouï à cette heure de l'année ; il se l'ait dans tout le royaume im flux et un reflux immense de comédiens de tous genres; tous les théâtres se ferment , toutes les troupes nomades se remettent en route : Bordeaux c'change ses comédiens avec Lyon , Lyon envoie ses me'Iodramesà Marseille, Marseille son opera-comique à Toulouse, Dijon déverse ses jounes-preraiers sur Neversj il n'y a pas une voiture non suspendue ou même suspendue qui ne transporte un comédien ; jeune-premier, dente', père noble au gros ventre, ingénu en faux toupet, Elleviou de province ; tout ce que l'art dramatique a de crasseux et d'ignoble en province se remue et s'agite, cherchant une condition meilleure. Il existe à Paris , dans une rue obscure et malsaine , près de la Halle aux Blc's , un café' enfumé et sombre qui est le réceptacle dramatique de cette race à part de Bohémiens qu'on appelle les comédiens de province. C'est dans ce café que débarquent chaque anne'e , pendant la semaine sainte , toutes les amliitions dramatiques de nos de'partemens. Pour peu que vous ne redoutiez pas l'odeur de la pipe, du vin et de la bière , je vous conseille d'aller dans cet antre infect et de vous placer dans un coin bien sombre, et de regarder avec soin le spectacle que vous aurez devant vous : ce sera un spectacle joyeux et grotesque , sur ma parole ! Scarron n'a pas deviné celui-là. Quelle assemblée I Ils arrivent tout essouffles de la gloire de l'année passée ; leur front succombe sous les couronnes ; ils sont encore tout éblouis de leur gloire de sous-préfecture , et ils viennent à Paris poussés par leur renommée, uniquement pour réhabiliter le tiiéàtre qui se meurt. Oh I les bonnes et plaisantes figures ! oh I comme tous ces gens-là, semblables à nos poètes d'aujourd'hui, se tiennent fixes aux deux extrêmes de l'artl comme ils sont tous boursouflés du i)iosaïque I comme ils sont tous gras connue Falstaphe, on maigres comme l.i l'.anciinc ! • nmme ils roulent les yeux et la voix ! comme ils dcclamenl en râlant I
l'écho de la JEUNK FRA.iN(.E. ,'h
coniuic ils sont laids, vieux et difformes! comme ils coulent JJien Icuts comédiens unelic ne à la ronde ! C'est donc là, siu- ce peuple à part, he'bc'te et livide, que toute l'année dramatique se prépare I voilà donc nos jeunes héros I voilà donc nos grands hommes, voilà donc nos belles reines qui boivent un petit verre sur le comptoir I Quel affreux pêle-mêle! Et comment voulez-vous que l'art dramatique soit en progrès avec de pareilles recrues ! et comment voulez-vous qn'entourc's de caducités de tous genres, caducités dans Paris , hors de Paris , il remonte quelque peu à son e'clat d'autrefois, quand l'art dramatique était jeune , prospère, dévoue', intelligent et grand seigneur!
Ce spectacle est triste; nous en avons e'te' les témoins, l'autre jour encore; nous avons vu tous ces pauvres diables attendant dans Paris qu'on leur ouvre quelque théâtre oii ils soient inconnus , qu'on leur donne un rôle dans quelques tragédies bourgeoises; nous avons fait à ce sujet d'amèiTS re'flexions , qui arrivaient d'elles-mêmes , au reste , en présence de tant de misère et d'abandon. Comment, en effet, n'en serait-il pas ainsi du personnel de nos théâtres, lorsque nos poètes eux-mêmes s'appliquent, chaque jour, à rabaisser le diarae , cette immortelle supe'riorite' de notre langue, au dernier degré de l'abrutissement humain. Au reste, commençons, s'il vous plaît, celte rapide revue de la littérature dramatique actuelle; et quand nous l'aurons achevée, ne vous e'tonnez plus de ce qui se passe au café de la Halle aux Blés.
Voici venir le Théâtre-Français, infirme et vieux théâtre, fondé par Molière pourtant, soutenu par Voltaire pourtant, notre gloire de deux siècles , qui n'a conservé de Molière , de Voltaire et de tous les autres , qu'une statue de maibre lâchement insultée de nos jours. Ce qui se passe au Théâtre-Français est déplorable en vérité; la vieille, l'ancienne tragédie et la chaste comédie des belles époques n'avaient plus que le Théâtre-Français pour refuge : on leur a fermé ce dernier asile. Sur la scène destinée aux émotions nobles, au langage poétique, aux belles renommées grecques et latines, aux souvenirs homériques, aux beaux vers, on a lâchement introduit les plus tristes et les plus mauvaises passions du monde révolutionnaire ; les reines et les jeunes premiers de Racine ont été remplacés par les tricoteuses de 90. Achille , Agamemnon , Pyrrhus, Oreste , la sainte et poétique Pléiade à fait place à Robespierre, à Marat, à Danton : des noms, des figures et des langages horribles. Le Théâtre- Français a entassé sur la scène les abominables discussions de la tribune de CCS temps-là : il s'est rué, à corps perdu, dans ce sanglant dévergondage;
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il s'est montré en guenilles et en bonnet rouge, lui qui avait porte' si noblement la toge romaine et les lauriers de Ce'sar I Vous croyez que le public lui a su gre' de cette honte? non pas : le public à siffle' Marat , Danton et Robespierre; le public est toujours juste et honnête homme dans le fond du cœur , et il veut avant tout que les vieux monuraens se respectent, que le Théâtre-Français soit le The'àtre-Français, que l'e'glise Sainte-GenevicA'e ne s'appelle pas le Panthéon.
Se voyant siffle sous le bonnet rouge , le Theatre-Français a voulu revenir quelque peu à ses anciennes habitudes ; il a quitte' l'histoire moderne pour l'histoire d'autrefois; il a annonce une tragédie en vers, intitulée le Roi s^ amuse: alors le scandale a changé de place; le même théâtre qui a^ait tenté la réhabilitation complète des hommes de 95 , essayait cette fois de dégrader François 1" le père des lettres. Ce qu'ils ont fait de ce roi , le roi de Marignan , le roi de Clément Marot , le roi de Benvenuto Cellini et du Primatice , le roi de Diane de Poitiers en un mot , et de tant de femmes élégantes dont le nom est resté dans nos oreilles et dans nos cœurs , ne saurait se concevoir. M. Victor Hugo s'est livré cette fois à un emportement inouï ; jamais sa rage anti-historique, jamais son amour pour le difforme n'était allé plus loin. Figurez- vous que dans cette informe tragédie, le Roi s'amuse, M. Hugo avait entasse' sur la tctede Triboulet, le fou du roi, le fou bossu, uniquement parce qu'il étaitfou et bossu, toutes les vertus, tous les courages, tous les genres d'héroïsme, la vérité, la prudence, l'amour paternel, l'honneur poussé au plus haut degré; figurez-vous qu'en même temps, sur la tête du roi François P*", uniquement parce que c'était le roi le plus élégant de son temps, le roi fait chevalier par Bayard , le même M. Hugo a entassé toutesles lâchetés, tous les vices, toutes les bassesses: le rapt, la débauche crapuleuse, l'insolence railleuse; il a fait venir ce roi dans la dernière taverne de la Grève , chez un spadassin ignoble ; il l'a mis à table à côté d'une fille de joie dégoûtante; il l'afiiit coucher dans un lit huileux , dans une chambre sans rideaux : voilà comment s'amusent les rois de M. Victor Hugo , et du Théâtre-Français ! Le public indigné de cette calomnie sans poésie, donnée si brutalement à la vieille histoire, a pris fait et cause pour François r'"" outragé ; il a courageusement sifflé le poète et le théâtre ; les vieillards qui assistaient à cette représentation , et les jeunes filles qui y étaient venues par hasard, sur la foi du poète, se reliraient en se voilant les yeux.
Après cette nouvelle chute , non moins méritée que les premières, le
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Théâtre -Français aux abois s'est jetc dans le drame qui ne compromet personne, qui ne fait ni réputation ni gloire, qui attire la foule quinze jours et qui s'en va comme il est venu , sans qu'on s'informe ni d'où elle vient ni où elle va.
Dans le nombre de ces drames , on a remarque quelque temps Clolilde : c'est une catastrophe sans nom qui commence par l'assassinat d'un usurier, qui se noue à l'aide d'un concubinage vulgaire et qui finit par une fiole de poison. Et M"'' Mars a fait le reste. Clolilde a duré trois grandes semaines , après quoi on a passé à auti'e chose , des choses mortes dont le litre même nous échappe. Une comédie en cinq actes, de M. Bonjour , dans lequel l'auteur, avec l'esprit, le ton et la grâce charmante qu'on lui connaît , démontre catégoriquement qu'il faut marier les prêtres à tout prix. La comédie a été sifflée avec toute l'ardeur des trois cents personnes qui étaient dans la salle , attirées par la réputation de l'auteur ; ainsi la comédie a partagé le sort de la tragédie , elles ont été aussi heureuses l'une que l'autre. Un pauvre homme qui s'appelle M. de la Verpillièrc, et qui, après douze ans d'instance en justice, est parvenu à faire jouer r Homme et ses écrits, tirade philosophique en trois actes, a été le plus heureux de l'année. Il a eu dix représentations, malgré les comédiens. On a encore joué un grand drame en cinq actes, intitulé Guido Reni, ou les Artistes , par deux artistes dont l'un a fait la prose et l'autre les vers, si bien qu'on ne sait pas au juste si la pièce est en vers ou en prose ) enfin, pour combler ce déficit de gloire et de succès , la Comédie Française vient de nous donner , en cinq petites actes , les dix-huit volumes de Clarisse Harlowe, deRichardson. Cette fois nous avons vu Lovelace tombant aux genoux de sa belle et lui proposant jusqu'à quatre fois de l'épouser; cette fois nous avons vu M"" IMars , coiffée à l'enfant et représentant, dans sa personne^ l'élégant et frais coslume que Richardson s'est plu à décrire pour sa charmante héroïne. M " Mars a grand toit de se livrer à de pareils anachronismes : cette fois encore nous avons vu un mauvais lieu , un peu plus relevé , il est vrai , que la. taverne du Boi s^ amuse , mais non moins ignoble et rebutant.
La scène française n'est pas faite pour de pareilles audaces ; somme toute, Clarisse Harlowe est tombée en trois représentations : c'est un des plus grands succès du Théâtre-Français de cette année. Si bien , qu'il faut avoir grande bonne volonté pour parler du Théâtre -Français, où l'on n'a pas vu xm jeune acteur, pas un jeune auteur, rien de nouveau, rien de neuf , rien qui promette un avenir. Le plus triste silence , la
3| l'kcho dk la. jkuM': frange.
plus affligeante solitude : voilà où en est re'duit le théâtre national !
SiduThcalre-Françaisvous allez quelque part, à la Portc-Saint-Martin, par exemple , vous trouvez là encore la même décadence , le même oubli de tous les principes littéraires , le même abandon des vc'rite's les plus simples , le même hasard sanglant et capricieux rciuplarant la muse du drame et la foulant aux pieds : spectacle non moins affligeant pour la morale que pour l'art. Ce que la Porte-Saint-Martin a entasse' de scandales , d'incestes , de poison , d'adultères et de meurtres de tous genres , rien que pour vivre une anne'c, est incroyable. Elle a commence' sa nouvelle carrière, sous son nouveau directeur, par un drame d'une haute porle'e , Richard d' A rlington. Dans ce drame, nous avons vu, pour la première fois, la ve'ritable politique, comme l'entendent les gouvernans modernes j nous avons vu un de'puic se vendre pour un ministère et un mariage , au grand e'tonnement des re'publicains du parterre qui c'taient tout e'bahis.
C'était un spectacle tant nouveau pour nous sur la scène, habitués que nous étions aux déclamations de tous genres sur la vertu de tous les chefs de l'opposition , en ceci Richard d' Arlington est un acte de justice qu'on ne saurait trop louer. Malheureusement le reste de la pièce roule tout entier sur le malheur du héros qui se trouve être le fils du bourreau, et qui jette sa femme par la fenêtre , crime inutile pour cet homme qui avait commis le plus grand de tous les crimes, celui de se vendre argent comptant.
Après Richard d'Arlington , M. Scribe , dans un drame intitulé Trente ans de la vie d'une femme , et contre toutes ses habitudes de salons et de boudoirs dorés , s'est amusé à nous faire passer par tous les degrés du vice. Il a pris une jeune femme, et il l'a conduite à plaisir et par la main , d'abord dans l'adultère par amour , ensuite dans l'adultère payé, enfin dans la maison de jeu où l'on vole, et pour finir il l'a placée tout simplement dans la rue, au coin d'une borne : voilà les spectacles que l'on met sous les yeux du peuple , hideuse spéculation , immoral emploi d'un talent qui pouvait être mieux placé; mais qu'importe la probité publique et le respect pour la faiblesse des filles? A nos spéculateurs, il faut à tout prix que les théàties se remplissent. Quœrenda pecunia primùm , virtus post nummos .
Après la Fie d' une femme sonl avriycs en foule ces incestes historiques de lu Tour de Nesle. Par exemple, avez-vous vu la Tour de JVesle ? on dirait que c'est là un défi fait à plaisir ilans une nuit d'orgie, entre
deu!?. hommes à tètes exaltées, d'un esprit audacieux , à qui entassera le plus de crimes, dans une scène d'invraisemblance et d'horreur. La Tour de Nesle , c'est l'histoire de Marguerite de Bourgogne , cette femme dont l'amour était un guet-apens et dont les baisers donnaient la mort : voilà ce que racontaient les chroniques j mais les auteurs du drame ont ëtë plus loin que les chroniques , ils n'ont pas cru que les crimes dont cette femme était déjà charge'e pussent suffire à leur œuvre; ils ont entasse l'inceste sur l'adultère, et, à cet inceste de leur invention, ils ont ajouté h; parricide, et à ce parricide ils ont ajouté deux infanticides, et puis ils ont mêlé toutes ces choses , ils ont battu ensemble tous ces crimes , ils ont fait une olla-podrida sanglante et vicieuse , et ils ont servi cela tout chaud au public, qui s'y est jeté avec ardeur, comme on se jette, en général, sur les mets malsains et épicés des pays chauds qui emportent le palais et donnent la fièvre. La Tour de Nesle, malgré sa cent cinquantième représentation , est encore , à l'heure qu'il est , le guet-apens le plus productif de la Porte - Saint-Martin. 1
Le même théâtre a joué aussi , mais avec moins de succès , la Porte de Bussy, qui cependant était assez raisonnablement chargée de trahisons, de vices, de meurtres et autres cnjolivemens dn di'ame moderne. L'auteur avait judicieusement choisi pour son œuvre la plus malheureuse époque de l'histoire de France , quand toute la France était à feu et à sang , déchirée par toutes sortes d'Anglais et de Français. Dans les intervalles de la Tour de Nesle et de la Porte de Bussy, le théâtre donnait VAuherç^e des Adrets , jolie comédie à la hauteur de ses drames, dans laquelle il ne s'agit rien moins que d'un homme égorgé : ce qui fait rire les spectateurs pendant trois actes à gorge déployée. Nous sommes de vrais cannibales , et l'on ne sait, en nous voyant rire aujourd'hui , ce qu'on doit trouver de plus hideux ou de notre rire ou des choses qui le soulèvent. Nous avons remplacé Britannicus par la Tour de Nesle et le Misantrope par l'Auberge des Adrets ; nous avons fait d'horribles progrès I
I IVIais le dernier effort, le dernier coup de tam-tam de cette espèce de drame, qu'on ne saurait ni qualifier ni définir, c'est la Lucrèce Borgia de M. V. Hugo. A toute force, il faut que le génie brutal et empoisonneur de notre époque s'arrête à cette limite; celte fois il n'y a plus i-ien ni à déplacer , ni à dépasser, ni à se permettre. Lucrèce Borgia a vaincu la
Tour de Nesle. L'auteur , que fatiguait la disgrâce du Boi s'amuse , a voulu avoir un succès à tout prix , et il a eu son succès; mais à quel prix, grand Dieu! quels affreux personnages il a appelés à son secours! quels
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crimes il a c'te déterrer! ([uelles révélations il nous a faites! de quelles couleurs il a barbouillo cette œuvre de de'mon! quelle sombre e'nerqie il a gaspillée ! quelle clarté'! quelles hieurs blafardes il a jete'es sur cette œuvre blafarde ! que de génie de'pense' mal à propos, et mal à propos enfoui ! JMalhein- aux époques qui forcent ainsi le poète à mentir à sa vocation! malheur aux époques qui changent la nature de l'art , qui font du drame une marchandise, delapoe'sie un jeu de bourse! malheur aussi au poète qui tombe dans une pareille e'poque ; car ils se perdent l'un et l'autre, ils se calomnient l'un et l'autre , ils se blasent tous les deux en même temps, ils tombent tous les deux dans la même corruption et dans les mêmes jtassions mauvaises : voilà oii nous en sommes A'enus, cependant î
Lucrèce Borgia , ce bal masque , dans lequel l'orgie est poussée jusqu'au poison et l'amour maternel jusqu'au meurtre, a jeté sur le théâtre , à sa première apparition , je ne sais quel effroi indicible , présage certain d'une amélioration prochaine et d'un retour nécessaire vers ce qui est noble et beau.
En effet, ce n'est pas là une de ces œuvres de hasard, composée par des hommes de hasard et pour des théâtres de hasard , c'est l'ouvrage d'un homme supérieur qui manque à son premier devoir ; c'est la corruption d'un grand esprit qui se fourvoie à plaisir ; de là résulte , pour tous les cinq actes du drame , une tristesse douloureuse dans l'ame du spectateur qui comprend tout ce qu'il a perdu en voyant le peu qui lui reste. Quelles belles scènes, en effet, vous découvrez au milieu de ce tableau! Au premier acte , la scène de reconnaissance de Lucrèce , scène à plusieurs voix et à mille passions diverses j au deuxième acte , la scène entre Lucrèce et son mari , cet homme de la maison d'Est qui s'indigne enfin de se voir marié à la fille d'une prostituée. Il faut aussi mentionner, comme une belle scène, l'entrée de Lucrèce au dernier acte : Fous m avez donné une fête à Fenise , je vous donne un bal à Ferrare, fête pour fête ; mais , hélas! après ces deux ou trois beaux mouvemens , bien dignes d'un grand poète, tout vous échappe dans ce diame j il n'y a plus rien qui ressemble ni à l'inspiration, ni à la méditation, ni à rien de ce qui fait les ouvrages respectés et durables j tout cela marche au hasard sans suite et par bonds, sans but , sans plan , sans ordre. Cela est bien misérable, voyez-vous , d'avoir si ])cu de foi dans le vieil art poétique , dans l'enseignement des grands maîtres, cLins le souvenir des chefs-d'œuvre, surtout quand on a fait l'ode sui- la Mort de Louis XTIII , Notre-Dame de Paris , et f[u'on s'appelle Victor Hugo. J
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La Portc-Saint-IMartin en est restée à Lucrèce Borgùi; il est impossible de prévoir à présent ce que nous prépare l'avenir. La Porte- Saint- Martin , dans notre pensée , représente le drame, comme le Tlieà Ire-Français représente la tragédie et la comédie j voilà pourquoi je me suis arrêté si long-temps sur ces deux théâtres. Nous parlerons des auîrcs en peu de mots.
A quoi bon parler , en effet, de ces espèces de hontes dramatiques où chaque jour voit naître et moui'ir une foule de stupidités de tous genres, qui font la honte de l'art, qui font le desespoir du public? Si nous n'y prenons garde, le débordement de ces espèces d'ouvrages sera tel qu'il faudra faire un de'tour à sept heures du soir pour ne pas passer par les boulevards. Vous sentez bien naturellement que les petits théâtres obéissent à lcur> chefs de filej que si le Théâtre-Français porte un bonnet rouge , l' Ambigu- Comique ira sans culotte j que si la Porte-Sainl-Martin coupe trois têtes , la Gaieté se croira forcée d'en couper quarante : c'est une course funeste dans laquelle chacun de nos théâtres se précipite à un but funeste : ce sont là nos jeux olympiques , jeux bien tristes dans lesquels les coureurs ont laissé s'éteindre en leurs mains le flambeau du génie antique. Nous ne pouvons donc pas nous arrêter long-temps, par respect pour nous autant que pour nos lecteurs , sur les arènes secondaires du mélodrame ; d'ailleurs , à présent que nous avons notre tribune, à présent que nous pouvons dire à haute voix , et avec toute l'énergie de notre conscience , notre opinion littéraire, soyez sûrs que nous ne laisserons passer sous silence aucun des crimes du théâtre et de la poésie moderne : en ceci, notre indignation remplacera parfaitement le talent que nous n'avons pas.
Reste donc, pour que cette rapide revue soit complète, à parler des théâtres de vaudevilles ; mais à quoi bon parler du vaudeville ? nous l'avouerons û-anchement , nous ne paitageons pas pour le vaudeville la haine acharnée du critique qui leur a déclaré une haine si furieuse dans le Journal des Débats. Selon nous, le vaudeville est encore la production la inoins funeste et par conséquent la plus innocente de toutes les œuvres du théâtre. Qu'importe après tout que M"*' Albert chante des couplets sur le moyen âge, pourvu que M. Ancelot ne mette pas effrontément à nu le dix-huitième siècle ? Qu'importe qu'Odry ou Vernet se livrent à leurs quolibets de chaque jour, pourvu que ces quolibets n'aient rien de personnel ou de politique ? Q'importe que M. Scribe se promène à pas lents dans les sentiers fleuris et parmi les jasmins du Gymnase... pourvu que M. Scribe reste fidèle à sa vocation mignarde , et ne donne pas un pendant à son
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drame de la Vie d'une Femme? Oui, c'est là notre opinion , le vaudeville est un très-petit malheur , un malheur très-supportable compare à tous nos malheurs littéraires, et nous estimons notre colère une chose trop précieuse pour la dépenser follement contre ce vieil enfant qui est malin depuis tantôt cinquante ans, et qu'il faudrait oublier , par égard pour ses bons vieux mots, son vieux fard, sa vieille malice et ses vieux cheveux i^ris.
Notre tâche finit là. Pendant que nous parlons, les entrepreneurs dramatiques choisissent au cafc de la halle au ble les sujets les plus pre'scntables. Chaque théâtre repare de son mieux ses banquettes, ses décors et son personnel ; l'année théâtrale recommence , nous commençons , nous aussi, notre première année de critique littéraire^ nous souhaitons aux théâtres autant d'ardeur à bien faire que nous en mettrons nous-mêmes à Iciir montrer le droit chemin.