DE LA CIVILISATION PAR LES REFORMES
Depuis la révolution de juillet, il n'y a pas un seul journal qui ne rapporte un on plusieurs assassinats, duels ou suicides.
En fût-il entièrement innocent, un gouvernement qui n'en ressentirait pas autant de honte que de douleur ne serait pas digne de commander à un peuple chrétien, à des hommes civilisés.
Quelles tristes et sérieuses réflexions ne font pas naître de si effroyables désordres ?
Il n'y a plus de respect pour la vie de l'homme de bicnj et pourrait-il en être autrement lorsqu'on en a vu des milliers tués sous la Convention , des millions sous Bonaparte, des centaines sous l'état de siège et dans les guerres de la Vendée?
Et dans le même temps qu'il se faisait une si épouvantable consommation d'hommes, les uns par faiblesse déguisée sous le nom de philantropie, d'autres dans des vues moins innocentes et pour se conserver, au besoin, des instrumens de révolution , qu'en attendant ils mettaient en fourrière dans les bagnes ou les maisons de détention , poussèrent à l'abolition de la |)eine de mort pour les crimes que les lois punissent du dernier supplice.
Mais rouunc la guillotine de la Convention ou le •anon de la guerre
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ne laisaifiil prtir que îles hommes innoccns, ou noire meilleure jeunesse, et que l'abolition de la peine légale de mort n'cmpècliait à l'avenir ni les re'vohilions, ni les j^uerres^ il s'en suit qu'il n'y avait de peine de mort que pour les honnêtes gens.
Ainsi la vengeance personnelle prend la place de la vindicte publique, ((uand de faux systèmes en nient la nécessite' ; le premier pas de la civilisation est le droit de glaive ôte à l'homme et remis à la société, et par conséquent le glaive ôte' à la socie'te', et repris par l'homnie, est le premier pas du retour à la barbarie de l'état sauvage ou chacun se fait justice à soi-même.
On lie cache même plus l'intention de ces cruelles exécutions. On voit tles jouipaux, organes de ces odieux systèmes , parler d'exterminer ceux qui ne les partagent pas et qui sont cependant des concitoyens et des frères 5 et ces vœux sanguinaires s'échappent de toutes parts des écrits et des discours de ces hommes qui, après avoir, de leur aveu , joue pendant quinze ans la comédie pour parvenir au pouvoir , voudraient, une fois qu'ils l'ont obtenu, le fair* servir à de sanglantes tragédies.
Le duel était , dans le moyen âge, ordonné par les tribunaux, qui dans leur ignorance s'en remettaient à la justice de Dieu de ce qu'ils ne jKiuvaient eux-mêmes décider. La religion le défendait dans ses conciles; mais ses ministres , peut-être par respect pour les décisions de la justice humaine, peut-être dans l'espoir que leur intervention modérerait les haines, mêlaient à ces combats des cérémonies du culte dont la gravité et la solennité imposaient aux spectateurs et aux combattans eux-mêmes , et donnaient, ce semble, à ces spectacles sanglans ordonnés par la justice et en présence de la religion quelque chose d'un sacrifice religieux.
Sans doute les ministres de la religion comme ceux de la justice croyaient dans leur simplicité que le gouvernement qui ordonnait le duel entre deux nations pouvait le permettre entre deux particuliers.
Le duel qui n'est aujourd'hui , ni le combat singulier de deux guerriers en présence de deux armées ennemies, ni un acte du pouvoir judiciaire , nous est, comme tant d'autres fléaux, venu de la réforme; jusqu'à cette époque, la noblesse qui, toujours armée , avait le triste ])rivilége du duel , était réunie dans les mêmes scntimens religieux et politiques. Le séjour de la campagne , les habitudes champêtres, une vie plus isolée, l'absence des plaisirs publics et des arts corrupteurs, moins d'ambition, de cupidité et de luxe, plus de foi aux promesses et aux menaces de la religion et de respoct pour ses préceptes, rendaient plus rares les collisions entre particuliers. La réforme divisa la noblesse. Il y eut des nobles catholiques et des nobles proteslans, et par une suite nécessaire, des nobles royalistes et des nobles démocrates. Une fois l'union rompue, toutes les passions i-ntrèrent par la brêehe. Avec les nouvelles opinions, s'introduisirent de
nouvelles habitudes , de nouvelles mœurs , et à la faveur de toutes ces causes de division , le duel devint une fureur, une mode que les défenses les plus sévères de la religion et les rigueurs de la politique ne purent extirper. L'état y perdit un sang pre'cicux qui eût ete mieux employé à sa défense, et la noblesse en fut extrêmement affaiblie, et mit trop souvent les exigences de la vanité ou du respect humain avant les devoirs publics.
Mais jusqu'alors le duel n'avait lieu qu'entre des hommes politiques. Aujourd'hui il est en usage dans toutes les classes de la société' , même les dernières et entre des artisans. Les partisans rigides de l' égalité y voient peut-être un progrès, et ils ne re'fle'chissent pas que les classes autrefois inférieures ayant dépouillé la noblesse de son état, de ses fonctions, de sa fortune et trop souvent les nobles de leur vie, se sont substituées à sa place, en ont revêtu les habitudes et ont dii prendre la succession avec les charges.
Autrefois les combats particuliers étaient plutôt aflaire de vanité et de respect humain que de ressentiment et de haine ^ ils n'étaient pas acharnés parce que les motifs en étaient frivoles. Aujourd'hui on se bat à mort, on se bat pour se tuer j et avec toutes les causes de division qui régnent dans la société , avec la violence des opinions politiques et l'affaiblissement des principes religieux, il est impossible cliez une nation tout armée d'apercevoir un terme à cette déplorable manie.
Le suicide autrefois si rare , si commun aujourd'hui , date de la même époque que la fureur des duels particuliers. Montesquieu remarque que le suicide était fréquent à Londres 5 il l'était devenu à Genève , il le devient en France, c'est-à-dire partout ou la réforme a introduit ou veut introduire sa religion et sa politique.
En effet cette doctrine, en niant toute autorité extérieure et légitime de la société et la réduisant à la fiction de la souveraineté du peuple, ôte à l'homme tout pouvoir légitime sur lui-même , elle ne lui laisse d'autre motif de croire que ses propres pensées, d'autre règle que ses propres opinions, et s'abandonnant ainsi pour tout conseil, et tout guide à son 5^715 privé , dont il sent à tout moment l'insuffisance et la faiblesse, elle se jette dans un état de doute , d'isolement social, de non sécurité qui le rend mécontent de lui-même et hostile aux autres. De là celte guerre de sarcasmes que depuis Buchenan jusqu'à Voltaire les refunnés n'ont cessé de faire à la religion catholique, et qui est devenue trop souvent une "uerre de destruction et de violences.
En même temps la réforme a aboli toutes ces institutions religieuses qui pardonnent au repentir , accueillent le remords , soutiennent la faiblesse, conseillent limprudmce, consolent le m.illieiir, et elle a fermé ces lelraitos si précieuses à ceux qui ne veulent pas du monde ou dont le
L ECHO DE LA JEUNE FRANCE. 'J.Ol
le raontîc ne vont pas , et n'a réglé d'autre porrc ])oiir en soilir que le suicide.
Cette déplorable maladie a gagne une jeunesse fière de son âge et de sa force physique, mais trop faible de caractère pour oser même essayer du fardeau de la vie et qui recule dès le premier pas dans une carrière qu'elle pourrait parcourir avec utilité pour les autres et avantage pour elle-même.
C'est une pitié de voir quelles peines du jeune âge la jettent dans ce profond découragement de Ja vie , quel orgueil en pousse quelques-uns à faire parler de leur mort parce qu'ils désespèrent d'honorer leur vie. C'est pour les uns, une ambition trompée d'avancement qu'aucuns services ne justifient ; pour les autres , un rêve de gloriole littéraire , qu'une chute au Vaudeville a fait évanouir j c'est pour le plus grand nombre une passion amoureuse que la jeunesse croit éternelle et qui est si vite passée , et dans ces insensés , combien en avons-nous vu sacrifier , avant de se détruire, l'objet de leur passion et joindre ainsi l'assassinat au suicide I
Malheureuse jeunesse qui prend pour de la force d'aine l'impuissance de souffrir, cette dégradation de l'homme né pour la douleur et Iç travail, faiblesse morale que le latin rend d'une manière si énergique : sui iinpolens (i).
Et qu'on ne croie pas que l'être puisse vouloir cesser d'être. Il ne se détruit pas, il ne peut pas se détruire pour n'être plus , mais pour être autrement, c'est-à-dire pour être mieux. L'idée de néant, et par conséquent la volonté du néant, est impossible , incompatible à l'être, et il ne peut pas le vouloir puisqu'il ne peut pas même le comprendre. Si l'existence d'une autre vie n'était pas révélée , elle serait l'idée la plus philosophique. Il n'y aurait pas de suicide s'il n'y avait pas au fond du cœur, l'instinct ou la croyance d'un autre état.
Rien, au reste, ne prouve mieux l'état déplorable de la société que la fréquence des suicides. Ce n'est pas une maladie individuelle, c'est une maladie sociale : la société s^'en va , et l'homme fait pour la société, et qui ne peut pas exister hors de la société, ne veut pas rester dans le vide.
J'admire cependant que ces hommes qui poussent à ces funestes doctrines et à tous les désordres qu'elles produisent, qui même, dans celle admiration pour les temps de la terreur et des scélérats d'horrible mémoire, voudraient les faire revivre; j'admire, dis-je, qu'ils aient sitôt oublié le triste sort de leurs devanciers dans cette fatale cari-ière.
C'est une réflexion que font naître les Mémoires de Condorcet qui
{\) Ces dures lerons no s'adressent lifnrnisrmrnt qu'à la minime partie de li jeunesse. ( XtUf <hi R. )
viennent de paraître, les hommes dont je parle n'ont , ni plus d'espoir, ni plus de connaissances que Condorcet; ils ne sont pas plus que lui ennemis de la religion et de la royauté; ils ne sont pas plus matérialistes que ce philosophe qui regardait comme indifférent d'être homme ou lapin ; ils ne sont pas plus enthousiastes que lui des idées démocratiques dont il accueillit les premiers symptômes avec tant d'exaltation et, on peut dire, d'ivresse de joie j et cependant bientôt proscrit par ceux que ses leçons, et ses exemples avaient égarés, forcé de fuir et d'errer dans les bois, de demander un asile aux lieux les plus ignorés, il trouva enfin, perdu de faim et de fatigue, un moment d'hospitalité chez son ami M. Suard; là son orgueil, ses illusions et ses joies révolutionnaires firent place à un abattement extrême , à un décourageraant profond, et le lendemain , à la veille d'être envoyé à Paris, au tribunal révolutionnaire , arrêté et enfermé dans une cave d'un cabaret, il prit du poison qu'il portait dans une bague, dernier présent d'une amitié philosophique.
DK BoiNAl.D.