LA ROBE DE NOCES
HISTOIRE VENDEENNE.
Venez vous asseoir sur ces ruines I Abaissez votre regard sur ce sol poétique! Que de gloire sous ces débris I Et sur celte terre, que de sang et de larmes! Et si l'active pensée se met de la partie, vous racontant les hauts laits de la moindre de ces pierres, les malheurs du plus petit recoin de cette terre, que de nobles histoires vous aurez alors! Tous les genres d'héroïsme et de courage; patience, sang-froid, probité, désintéressement plus qu'humain , active croyance ici et la haut! profonde intelligence des faits, et par conséquent profond mépris pour les sophisraes et pour les l^rands mots vides et sonores qui font les révolutions, la voilà telle qu'elle est, la vieille terre Vendéenne! Hélas! -son sanglant passé qui ne devait i)his revenir a reparu de nouveau; ses vieux fusils qui ne devaient plus servir, innocens trophées suspendus aux foyers domestiques, ont été dérouillés de nouveau ! Hélasses ruines éteintes, disait-on, pour jamais, fument encore du feu sinistre des guerres civiles. Sainte et poétique contrée, la seule qui soit restée au roman, au poème, à tout ce qui est plus que riiistoire. à tout ce qui est la poésie ! C'est en Vendée et dans la Vendée moderne, la Vendée d'hier, la Vendée livrée au soldat et à la loi martiale que se passe l'anecdote que je vais vous raconter!
Èles-vdus allé' . |ii)ite, pc'Iciin ou Id'.il snii|il( iiicnl voyageur qui passe
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inattentif, et qu'arrête seulement le grand nom de telle plaine couverte de moissons ou de tel petit ruisseau qui murmure, sans savoir qu'il s'appelle le Kubicon, par exemple? Êtes-vous aile dans le Bocage en Vendée ? C'est un noble aspect, c'est un paysage varié et qui attache tout d'abord. La Sèvres Nantaise re'fléchit,dans ses ondes vei tes et tiansparcntcs, la colline qui passe, le troupeau attache au flanc du coteau, l'arbre touffu qui se balance avec un dédain superbe, la ruine jetée là par la guerre civile et qui reste immobile à sa place, éternel témoignage de la fureur des partis. C'est un beau spectacle, tout cela. On comprend à voir le théâtre, tout le drame qui a dû s'y passer. Avec un peu d'attention, vous reliouveriez sur cette terre , le pied libre et nu qui fit reculer d'effroi Robinson Crusoë dans son île. Et je crois bien que vous reculeriez d'effroi l C'est le pied du vieux Charette qui est resté là sur le sol. Décom rez-vous et saluez , voyageur qui passez.
Eh bien îque faites vous? croyez-vous donc qu'il ne s'agisse que d'admirer la rivière qui serpente et le vieil arbie, et le vieux roc et le ciel si pur toujours qui a éclairé de ses amicales clartés, cette histoire de ravages et de meurtres I Non pas, voyageur j car voici tout à coup sortir du sein des rochers, comme une plante apportée là par l'orage et qui a grandi au milieu des tempêtes, la petite ville de Clissonj et au sommet de la ville, placée au sommet d'un rocher, voyez encore s'élever les ruines du chdteau de Clisson, bâti par le vieux camarade du Duguesclin. Tristes et imposantes rumes! Vous voyez bien que j'avais raison de vous dire de ne pas passer outre , et qu'il faut à toute force que vous compreniez sur ces hauteurs champêtres la magnifique sérénité du vieux palais féodal.
Oui, CCS ruines éparses et que l'herbe recouvre, oui, ces débris plus complets et que la main respectueuse d'un vieillard , le statuaire Lemot a réunis tant bien que mal, disputant à la révolution sa proie et son tziomphe; oui, ces doiijons récrépris, ces tourelles minées, ces remparts écrasés et non pas vaincus, tout cela c'est Clisson , le vieux château. Regardez le vieux château avec respect j cependant ce n'est pas encore le vieux château qu'il faut voir, pas plus le château que le paysage qui l'entoure. Hélas ! dans ces jours de discordes , qui de nous a le temps de s'arrêter à regarder un paysage pour ses bruits , pour ses couleurs , pour ses murmures , pour le paysage même? Au château de Clisson, il y a plus que le paysage à voir; il y a plus que les ruines à saluer; il y a un vieux if isolé dans la cour du donjon. Cet if, arbre funèbre, a été planté sur un puits comblé depuis qS, et sa racine touche au fond du puits : l'arbie s'abaisse tristement sur ce monument au niveau du soi. Là sont ensevelis, le savez— vous? quatre à cinq cents Vendéens , compagnons de Cathelineau et de Charette, ces deux gloires égales , qu'elles aient pour point de départ la noblesse ou le peuple. Ils ont été ensevelis dans ce vaste tombeau, pèle-
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mêle, morls, raourans, tout vifs, tels que les prenaient les bleus; ils ont c'te jetés là tous; on trouvait que le chemin était trop long pour les conduire à Nantes à la justice de Carrier. On raconte que pour e'touffer les cris de leurs victimes, les héros de ç)3, se mirent à danser en rond autour de l'horrible fosse en chantant la Carmagnole. Ainsi , ne vous étonnez pas si les envii'ons du puits fatal sont entoures d'un gazon e'pais, si l'if funèbre est AMvace. T.a terre est engraissée par les cinq cents cadavres des martyrs.
Dans le nombre de ces morts qui sont tombe's fidèles au blanc panache qui flotte la haut dans le ciel, sur la tête des français des vieux temps, auréole brillante dont rien n'a pu allercr la clarté, se trouvait l'aïeul de Jean Ludovic de S'forze , le he'ros de notre histoire. Le vieux vendéen , enseveli fout vivant et les armes à la main au puits de Clisson, a laisse dans le Boca;^f et partout dans sa famille un de ces mélancoliques souvenirs mêlc's de tciTCur, si puissans sur l'amc des enfans et des peuples. Ce vieillard tout blanc, tombe' là parmi tant déjeunes he'ros et dont les ossemens auraient etè reconnus à leur vieillesse , était reste enseveli où il était tombe, partageant la gloire et le deuil de ses compagnons précipite's connue lui, qui partageaient à leur tour son deuil et sa gloire. Sur le bord de cette fosse comnuine toute la jiatrie vendéenne venait s'agenouiller , et là elle n'avait qu'une prière , qu'un regret^ qu'un espoir.
Ainsi fut élevé le fils du noble chouan sur la tombe des héros ; Ludovic enfant fut conduit au puits du Clisson, et c'est là qu'il apprit la première chose, que tout noble enfant doit apprendre, à prier le ciel et à respecter ses ancêtres. Ce pauvre enfant , orphelin deux fois, retrouvait à l'ombre de l'if funéraire la solennelle protection du foyer domestique. Là il grandit pensif, solitaire, porté à la tristesse, et porté à l'amour qui est voisin de la tristesse. 11 avait là de si puissantes leçons, à entendre le jeune Ludovic !
Quand il eût assez prié, assez médité sur cette tombe , pour avoir le cœur haut placé, la mâle raison, le courage, le sang-froid et les larmes faciles d'un noble jeune homme de dix-huit ans (bel âgeî), Ludovic se présenta à une jeune fille de .seize ans (bel âge aussi.'), qu'il avait vue agenouillée comme lui sur le puits de Clisson, priant sur la cendre des martyrs, leurs communs parens. La jeune fille était si triste, que Ludovic s'aperçût qu'elle était belle. Alors il l'aima d'un amour venu de là-bas, du fond de la tombe, connue une inspiration; il l'aima par piété filiale; il l'aima, parce qu'il sentit que tous les héros couchés par terre levaient leurs mains du fond de la tombe pour les bénir, la jeune fille et lui; Il l'aima, et, foit de l'approbation de sa famille couchée dans la terre, il demanda la jeune fille à sa seconde famille vivante. Leurs aïeux étaient réunis jiar la mort, il fallait que leurs jeunes cœins fussent réunis par
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l'hymen. On donn* à Ludovic celle qu'il aimait, celle à laquelle il avait été fiancé dès son premier regard. Leur jour de noces fut solennel et doux, et la couronne de roses blanches fut entremêlée de quelques feuilles de l'if mortuaire; c'était le présent fleuri et calme qui couvrait de son ombre le passé terrible et jamais oublié.
Cependant le passé terrible et sanglant revenait de toutes ses forces, comme fait toujours le passé quand on l'oublie. L'inflexible histoire ne craint pas de revenir sur la trace déjà parcourue, quand cette trace s'efface. Elle se plaît à refaire ruines, ce qu'elle a fait ruines^ elle s'amuse à recommencer les révolutions qu'elle a déjà ourdies, vcVitable toile de Pénélope , défaite la nuit, refaite le jour j rien ne l'amuse quand un sillon s'est effacé dans la mer comme de peser de nouveau sur ce sillon effacé; c'est ainsi qu'elle a retrouvé le sillon du vaisseau d'Henrif^tte d'Angleterre sous le vaisseaii de Cherbourg.
Adieu donc encore une fois le vieux trône; adieu les A'ieux maîtres; adieu le jeune enfant proscrit comme son père; adieu la royauté errante par les chemins , trop heureuse qu'on ne coure pas cette fois après elle pour-la ramener à la mort; adieu tout ce passé royaliste et chrétien, reconstruit de nouveau et à si grands frais , qui s'écroule en un jour 1 Le monde étonné à ces grandes secousses, se prépare à en éprouver le contre-coup qui n'est pas encore venu , tant ce contre-coup sera terrible I Ludovic fit comme le monde, il attendit; il regarda au loin pour voir ce qui allait venir, et la première chose qu'il vît venir, ce fut une révolution.
Mais quelle révolution , grand Dieu I révolution en parodie, révolution mesquine , sans grandeur, sans effroi , sans courage ,
Ludovic la sentit venir , cette révolution . . . . ,
Ludovic , à
côté de sa femme, se résigna à la patience. 11 avait vu tant de vieux Vendéens atteindre cent ans, et s'endormir dans le Seigneur pleins d'espérance ! Voilà donc que juillet tombe sur la Vendée. Les populations sont émues , les vieilles haines sont renouvelées , les chemins sont parcourus de nouveau par des soldats bleus l'arme au Ijras , le bronze retentit de coups de feu , el le vieil écho se réveille en grondant ; voilà encore que les femmes réveillent les hommes qui se réveillent trop tard, voilà encore que les enfans s'ébattent au bruit des armes ; voilà encore que le regard du Vendéen s'inquiète , (pie sa voix s'agite , que son poing se
Qo6 l'écho de la Ji:ur«E fka^nci:.
ferme. La guerre civile n'est pas encore dans les champs j mais elle esl dans tous les cœurs , dans tous les regards,
Ludovic, le poing ferme' et l'œil en feu , l'ame soulevée , e'tait calme en apparence. Il attendait. Il était auprès de sa femme , la regardant. Puis il allait le soir à Clisson interroger l'arbre funèbre. Quelquefois même Ludovic revenait aux occupations de la terre, il assistait aux fêtes, du village. C'est ainsi qu'il vint un jour avec sa femme à la noce d'un jeune fermier, Félix David, qui e'tait trop amoureux et trop impre'voyant pour attendre avantdc se marier que l'horizon politique fût moins cliargé d'orages. Le pauvre David dans son amour n'avait consulte que le ciel vende'en.
On était doue à la noce de David par un calme jour de dimanche. Le violon criait sous l'archet , le repas se préparait sous la tente , les jeunes filles dansaient , les A^ieillards se parlaient entre eux; ils parlaient de la re'volution nouvelle : ils ne riaient pas , les vieillards j cependant ils e'taient calmes en apparence , ne voulant pas troubler, par de tristes visages, la joyeuse humeur de leurs enfans , pauvres joyeux enfans!
Tout à coup, au moment où la danse allait finir ])our faire place au festin des noces , qui lui-même devait faire place encore à la danse, une compagnie de calottes rouges débouche par la vallée. Leurs armes e'tincelaicnt au soleil • on les sentait plutôt qu'on ne les entendait venir. Tout à coup aussi , sans provocation la troupe fit feu sur l'innocente fête villageoise , qui fut ensanglantée et remplie de terreur. Les vieillards , à cette vue , se tinrent calmes toujours; les jeunes gens, comme par instinct, se placèrent derrière Ludovic ; instinct sublime î Au prraier coup de feu ils avaient compris que c'était une guerre , et qu'il leur fallait un chef. Ludovic était déjà leur chef I
Il eût fallu voir Ludovic à cet instant solennel. La pitié, la colère , l'indignation, le courage, tout était dans son regard. Sa femme était près de lui à le contempler , et se disant à elle-même qu'elle ne l'avait jamais vu si beau et si grand.
Ce fut là tout. Personne ne rompit le silence , personne ne fit un geste menaçant. Un homme était tombé sous le feu des soldats ; les jeunes Vendéens , ses frères , entourèrent son cadavre , et se mirent à regarder le mort. Il était étendu , souriant encore à sa fiancée , car c'était lui , le pauvre David, qui était étendu là dans son bel habit de noce. Une balle lui avait brisé le crâne , une autre balle lui avait traversé le cœur. Sa jeune femme priait à genoux. Les soldats continuaient leur chemin dans la vallée tout fiers de cet exploit. Ils avaient essayé leurs fusils et ils trouvaient que leurs fusils portaient bien loin.
Quand le dernier soldat se fnl pcidu (l;iiis l'ombre , (juand le sou du ambour se fut évan')iii toul-à fait , Ludovic s'avança vers le cadavre. —
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Mon 1)011 compagnon David, notre pauvre cl inoffensif David , si lim reux tout à l'heure , mort à présent I et de quelle mort ! Un caprice de soldat qui passait. Mon David , tout à coup frappe à la tcte et au cœur ! Mort sans avoir dit adieu à ta femme I II faudra bien le venger et nous venger , David !
Un sourd frémissement de l'auditoire repondit aux l'iincbres paroles de Ludovic.
Ludovic qui avait oublié d'ôtcr son chapeau , se découvrit : — Il faut ensevelir notre bon camarade David , mes IVcres î
11 faut l'ensevelir au château de Clissou , sous l'if de Ciisson , où sont nos aïeux , David sera bien auprès d'eux , lui , le pauvre David , moi ( .issassiné comme eux.
Les paysans répondirent en faisant le signe de la croix.
Kt alors vous auriez vu toute la noce se mettre en marche à la suite du cadavre. Le fiancé était porté sur un brancard de feuillages. 11 avait encore à son côté le gros bouquet de marié. Tous les chapeaux des jeunes gens étaient ornés de rubans et de fleurs. Tristes funérailles pourtant. Le ménétrier lui-même suivait le cadavre de David , tenant son violon à la main.
On arrive ainsi au château de Ciisson : rien n'était affreux comme le De profundis chanté en habits de fête ; rien n'était horrible comme ces guirlandes autour de ce tombeau, qui se rouvrait après une révolution. Le vieux tombeau s'ouvrit en effet. Le vieux if livra passage sans murmurer ! et , chose étonnante ! une grande lumière sortit tout à coup du tombeau , auréole de gloire! Que durent penser les ossemens de la vieille Vendée quand ils sentirent à leur côté ce jeune cadavre tout chaud de la Vendée nouvelle?
On referma le vaste cercueil en silence.
ChrÉtineau .Ioly , membre de la Société.
L'espace nous manque aujourd'hui pour donner la suite intcressanl»' de celte nouvelle qui paraîtra le mois prochain.