VENGEANCE D'UN CORSE
Haine, ven};eaiice, je le jiiri'.
E. Desciiaimps , Ji tildes Jranç aises et étrangères.
vSur ce roc sillonne d'oi'i j'aillit tant de gloire , Si borné sur les flots , mais si grand dans l'histoire , \insi qu'un roi paré de son riche bandeau S'élève avec or^rneil le Mmile- flnlnndn.
2o8 l'écho DK la JEL>K FRA^Cb;.
Une neige éternelle en couronne le faîte j
Sublime confident des cris de la tempête ,
Ses gigantesques flancs creuses d'antres profonds ,
Livrent aux vents captifs leurs sonores plafonds
Dont les ge'misscmens , sous les coups de l'orage,
Des plaintes des damnés donnent l'horrible image.
Mais rien de celte nuit n'altère le repos ,
La brise sur le mont soupire sans échos ,
Tout , sous le doigt de Dieu, se recueille et sommeille.
Non , parmi ces rochers , de bout , un homme veille ;
Un homme I quel est-il , et pourquoi dans ces lieux?
Sur ce pic désolé, solitaire pieux,
Des impures cités secouant la poussière,
Est-ce un autre Stylite à l'ardente prière ?
Ou , coupable , éclairé par un divin rayon ,
Fidèle au vœu sacré qui ravit le pardon ,
Peut-être gravit-il , courageuse victime ,
Les mille angles du mont pour racheter un criine.
Etre mystérieux, quel dessein l'a conduit?
Quel spectre, quel démon, ou quel Dieu le poursuit?
Vers un étroit sentier , bordé d'un précipice,
Presqu'à demi courbé , lentement il se glisse ;
Pris aux saillans des rocs , incertain , chancelant ,
Du pied cherche un appui qu'il accepte en tremblant ,
Descend, se crispe; mais, aidé de Dieu sans doute ,
La vigueur de ses bras a su dompter la route ,
Et , parvenu bientôt à la base du mont ,
Sur un sol moins sauvage il s'élance d'un bond.
Déjà son pas rapide a dévoré la j)laine'; Sous le génie ardent qui l'agite et l'entraîne, Des bords du Liamone , après mille détours, Vers Soccia, dont l'œil découvre au loin les tours, Il s'avance ; on dirait, à sa marche attentive, Qu'il redoute un danger ; tout l'émeut , le captive ; Il s'éloigne, revient, écoute, enfin poursuit : Mais au pai-vis désert d'un vieux temple détruit. Plus près de la cité , tout à coup il s'arrête. Sous le froc pénitent d'un pauvre anachorète. Courbé, l'œil dépouillé de .son sourcil épais , L'homme inconnu déguise et sa taille et ses traits; Le discret capuchon roiivic sa chevelure,
l'écho Dt LA JEUMi tKANCE. JOÇ)
Il ceint du moine errant la poudiciisc chaussure , Suspend le chapelet qu'usa l'humilitc , Et dont le grain luisant re'sonne à son côté; Puis, le christ d'une main , le bâton blanc de l'autre , Marchant le front baisse comme marche un apôtre , Au pied des sombres murs il arrive en priant. C'est là , dans un enclos , sous la tour d'Orient , Que dorment sous des croix à demi renversées, Des fils de Soccia les dépouilles glacées ; Pèlerins ici-bas que le doigt du destin, Suspendu sur la foule , atteignit en chemin , El qui , chargés de jours ou frappés avant 1 âge , Y vinrent déposer leur manteau de voyage.
Prosterné sur le seuil du funèbre séjour ,
Long-temps le Corse épie un soldat de la tour ,
Et, sûr que rien cncor n'a trahi l'artifice,
11 entre, et, sous des ifs, vers un tombeau se glisse.
La terre fraîche encor semble ici, dans son deuil,
Ne peser que d'un jour sur le bois d'un cercueil ;
Une bêche, un drap noir, laissés au pied d'un arbre ,
L'attestent ; ce tombeau n'attend plus que son marbre,
Dernière vanité que d'un souffle puissant
Le temps met en poussière et balaie en passant.
Que veut cet homme enfin ? Comme un spectre dans l'ombre ,
Pourquoi se cache-t-il? Pourquoi cette voix sombre ,
Lorsque autour du sépulcre errant avec souci ,
Sa bouche a tout à coup murmuré : « C'est ici ! »
Oui , c'est ici que tout saisit l'ame navrée ,
Que la paix est profonde et la terre sacrée ;
C'est ici ! crime ou pleurs, que présagent ces mois?
Regardez , regardez à travers ces rameaux ,
Incliné vers le sol , qu'il profane peut-être ,
Le voyez-vous creuser et déjà disparaître
Dans la fosse profonde où le fer s'amortit ;
Comme le coup déjà sourdement retentit I
Le bruit en est étrange emporté par la brise ;
Voilà bien les éclats d'un cercueil que l'on brise !
Un cri sinistre et long dont le cœur est glacé !
Mais l'affreux craquement tout à coup a cessé,
La toml)e a recouvré son lugubre silence;
0 terreur I de son sein quel fantôme s'élance ?
'JIO L ECHO DK LA JEU^^: FRANCE.
Quel spectre, abandonnant l.i poussière des moils , De sa couche sorti retombe sur ses l)ords? On dislingue , aux lueurs dont la nuit se colore , Le corps d'une victime e'teinte à son aurore; Fruit tombé de la A'eille en toute sa beauté , Le temps n'a point encor flétri sa pureté, Et malgré la pâleur que la mort y dépose , En attendant le jour vous croiriez qu'il repose : Ainsi dort, fatigue, dans les jardins du ciel, Un ange, au front d'albâtre , au sourire de miel. IMais sur ce corps brisé la vengeance s'apprête j Debout , à ses côtés, foulant du pied sa tête , Le Coi'se sacrilège , armé de son poignard , Le parcourt de sa haine, en repaît son regard; L'écho répond aux cris du barbare en démence : « Ta chute fut bien prompte au gré de ma vengeance; » Un seul coup et la mort I la mort , sans un moment » Pour regretter la vie et dire ton tourment ! » Ah I je te la devais , jeune insensé , mais telle » Que tu me la donnais , plus lente et plus cruelle. » Me verser à plein bord l'amertume et l'affront ! » ïu ne lisais donc pas ton arrêt sur mon front ! » Moi sentir là ce fer et subir ton injure ! » La voir de ses baisers t'enivrer, la parjure! » L'entendre à tes cotés , ses mains sur tes genoux , » Répondre à tes sermens par des serraens plus doux I » Paile , ai-je encore une ame oublieuse et sans force ? » Je veux de ma vengeance épouvanter la Corse ; » Persécuté , proscrit , près de lui dire adieu , » Etre en horreur à tous et réprouvé de Dieu. » Tiens , tiens, que sur le sol cette tête isolée » Roule, effrayante à voir , par ce fer mutilée; » Que ton corps déchiré , dans cette enceinte épars , » N'ait plus nom sous le ciel qui le peigne aux regards; » Et vous, si la douleur de celle qui l'adore » La guide dans ces lieux quand paraîtra l'aurore , » Dites-lui (pi'cn jiarlant , dites, croix cl tombeaux , )» Poli pour souvenir lui lègue ces lambeaux. » I'>t la brise des nuits iiuirmurait au jivage. Le sable étincclail à travers le flul pur; Et l.i lune perf .ml uu rideau du nuage
Aigentait son dôme d'azur. l'ii.ix ('fA|•nl^.
L ÉCHO DE LA Ji:u>K I KANC.K. 211
ÉCHOS
î.es mëlaiif;es occitaiiiqiies contirnncnt un article rctnaniuable, de lu philosophie du dix-huitième siècle ]iar M. Daudéde la P^'alctte, avocat , nous en extrayons ce (iiii suit.
« C'était le temps ou l'Institut mettait au concours des questions murales. Un jour après que les membres de cet illustre corps eurent pris place sur leurs sièges , un homme dont la physionomie douce et paisible contrastait avec l'audace peinte autour de lui sur tous les fronts, se leva parmi eux pour rendre compte des mémoires présentés, et en faire son rapport; c'était 13ernardin de Saint-Pierre. Entraîné par la vivacité de ses convictions, il ne put Iraiter un tel sujet sans y mêler quelques-unes des inspiratit)ns religieuses dont son arae était remplie. Bravant les répugnances philosophiques de son auditoire, n'écoutant que la voix de sa conscience, il osa se hasarder à parler de Dieu : « Aussitôt, nous dit M. Aimé Martin , » un cri de fureur s'éleva dans toutes les parties de la salle. Les uns le » sifflaient en lui disant où il avait vu Dieu, et quelle ligure il avait; les « autres s'indignaient de sa crédulité : les plus calmes lui adressaient des » paroles méprisantes. Des plaisanteries on en vint aux insultes; on outra- » geait sa vieillesse, on le traitait d'homme faible et superstitieux, on me- »> naçait de le chasser d'une assemblée dont il se déclarait indigne, et l'on » poussa la démence jusqu'à l'appeler en duel, afin de lui prouver, l'épée » à la main, qu'if n'y avait point deDieu. Vainement au milieu dutumulte » il cherchait à placer un mot; on refusait de l'entendre, et l'idéologue » Cabanis (c'est le seul que nous nommerons) , emporté par la colère , s'é- » crie et jure qu'il n'y a pas de Dieu, et demande qne son nom ne soit ja- » mais prononcé dans cette enceinte (i). »
A la vue d'une telle scène, qui n'eût dit que c'en était fait de la religion, et qu'elle était descendue tout entière dans la fosse où la révolution venait de jeter les cadavres de ses ministres septcm.bnses?... L'incrédulité le pensait ainsi; elle se flattait tout haut de cet orgueilleux espoir. Mais l'incrédulité s'élance toujours trop vite dans l'avenir, et toujours elle se hâte trop de sceller la tombe. Ces grossiers idéologues , ces matérialistes forcenés, ces blasphémateurs fanatiques s'agitant avec des gestes menaçans, ces ténébreux athées poussant des cris confus, parce qu'on osait leur présenter la lumière; cette assemblée de 5rtge5 rugissant au seul nom de Dieu; ce vrai pandœmonium, prouvaient sans doute que la philosophie moderne était reine de l'opinion et maîtresse de son siècle ; mais ce siècle allait finir. A sa place s'avançait une ère nouvelle dont l'aurore , encore faible à l'horizon , devait bientôt chasser la nuit, et ramener l'éclat des anciens jours. Le représentant il'une nouvelle société, le ])iccurseur d'r.n nouveau peuple était là ; et si l'aspect des dernières convulsions du philosophisrae glaçait d'effroi les amis de la religion, leurs cœurs s'ouvraient à l'espérance quand ils voyaient, au milieu de la foule hideuse des sophistes, cette figure angéliqucde Bernardin de Saint-Pierre, brillant d'une céleste douceur ; comme on voit un doux ravoii entr'ouvrir la nue, montrer un instant l'a/.ur du ciel, et prédire la fin de l'orage.
Bientôt un autre génie allait aussi parler de Dieu et chanter une hymne à sa gloire. Pendant que Bernardin de Saint-Pierre contemplait les mcr-
{\) Ikmardin de Sainl-Picrre, OEuvres coinplèla-, in-S", t. I, p. 215, de l'Iissai sur sa vie et ses ouvrages.
alU L ECHO DE LA JEU^E F1VA>C,E.
veilles tlelinlini, el découvrait des liarmonies lavissanles, dans iiiierciiille dii fraisier placé sur sa fenêtre , Chateaubriand adorait le grand esprit au milieu des solitudes du nouveau monde. Témoin des scènes les plus majestueuses de la création et des plus iraposans spectacles de la nature , son amc s'élevait comme un aigle sublime, vers celui dont la création et la natui-e ne font que refléter la grandeur. Plus tard, ils devait fouler la poussière du vieux monde, et parcourir, glorieux pèlerin, cet Orient, berceau du christianisme et des arts, que le froid Volney visitait alors sans y rien trouver que des pierres à mesurer avec le compas de la science, ou de vicieuses inslitutions à flétrir. Ambassadeur de la philosophie du 18*' siècle , Volney ne pouvait entendre la voix divme qui sort d'une ruine éloquente ; et sur les débris de Tyr où le pêcheur fait sécher ses filets, il ne voyait que des débris. Mais le voyageur chrétien, éclairé d'en haut par la foi, guidé par l'étoile des mages sur la terre des piopliètes , y devait puiser des inspirations qui ne sortiront pas de la mémoire des hommes.
Envoyé de Dieu pour relever la majesté de ses autels, par lui, le culte avili, les cérémonies souillées de mépris, la lithurgie objet de risée, les images sacrées traînées dans la boue , tout se couronna dans le temple chrétien d'une auréole de poésie dont l'éclat vainqueur fit pâlir le flambeau de la mythologie antique. Par lui, la religion parut grande et belle auprès du berceau et de la tombe , sous les voûtes saintes et dans les pompes extérieures, sur la chaire d'où elle tonne et dans ces asiles du repentir où elle verse sur les misères humaines le baume de ses consolations. Par lui enfin, la pointe du sarcasme anti-religieux fut émoussée, et l'aiguillon venimeux de la philosophie du iB*" siècle se brisa contre les portes du sanctuaire.
Cependant la révolution salutaire qui s'opérait dans les esprits s'annonçait tous les jours par de nouveaux progrès. Dégoûté de l'anarchie, fatigué de meurtres et de mensonges , le peuple français s'était souvenu de Dieu. On ne souffrait plus de bourreaux, on ne Aoulait plus d'athées, on se pressait dans les temples rouverts, sous les auspices de la victoire. Paris, où régnaient encore la veille le philosophismc et la mort, voyait une jeunesse pure de tout excès, déserter ses académies pour aller entendre les conférences à\m humble prêtre j et l'Aréopage scientifique luimême se surprit plus d'une fois, écoutant ce Paul de la nouvelle .Ûhènes. Partout enfin le langage s'épura, l'impiété se tut, l'homme apprit à rougir du cynisme des passions, et sa bouche cessa de vomir le blasphème.
Comme elle était puissante dans sa marche paisible, cette vertu qui régénérait le monde! Comme les volontés se courbaient sur son passage! Comme tout cédait à son irrésistible ascendant! En vain les rnfans du philosophisme, les chefs de V opposition révolutionnaire essaieraient de lutter contre le torrent ; s'ils sont véritablement éclairés, capables de comprendre la vérité et dignes de la connaître, il faut (ju'ils reculent et qu'ils avouent leur défaite : « Je ne suis plus, écrivait Benjamin Constant, alors » exilé en Allemagne, je ne suis plus ce philosophe intrépide, sûr qu'il " n'y a rien aprJ-s ce monde, et tellement content de ce monde qu'il se » réjouit qu'il n'y en ait pas d'aulre. Mon ouvrage est une singulière » preuve de ce que dit Bacon , qu'un peu de science mène à l'athéisme , » et plus de science à la religion. C'est positivement en a])profondissant » les faits, en en recueillant de toutes parts, et en me heurtant contre » les difficultés sans nombre qu'ils opposent h V incrédulité , que je » me SUIS vu forcé de reculer dans les idées religieuses. Je l'ai iait » certainement do bien lionne foi ; car chaque pas rétrograde m'a coûté.
l'écho uk la JEUNK FUANCK. 9.1 3
» Enroïc à pidscnt toutes mes liabitiides et tous mes souvenirs sont phi- » losophiqiies. et je détends poste après poste tout ce que La religion re- » conquiert sur moi (i). » — laut-il une manifestation plus éclatante encore? Écoutez celui que Lalandc avait voulu inscrire dans le dictionnaire des athées , celui qui , déjà maître de la France et redoutable à l'Europe, devait être « d'un siècle entier la pensée et la vie , » le premier consul endn : « 11 se promenait avant le jour dans une allée de la » IMalmaison, discutant vivement avec le sénateur V olney : Oui, monsieur, » lui disait-il , on dira ce ijuon voudra ; mais il faut au peuple une )> religion et sui'tout de la croyance ; et quand je dis le peuple, mon- » sieur . je ne prétends pas encore dire assez , car moi-même , et il «étendait ses bras , avec une espèce d'inspiration enthousiaste vers le » soleil , qui précisément en cet instant apparaissait radieux à l'horizon ; )) moi-même, à la vue d'un tel spectacle, je me surprends à être ému, » entraîné, convaincu ; et se tournant vers l'abbé Grép;oire , il lui dit : ^^ et vous , monsieur, qu'en dites-vous^ à quoi celui-ci n'eut qu'à ré- » pondre qu'un pareil spectacle était bien fait pour donner lieu aux plus » sérieuses et aux plus fécondes méditations \^-2.) » — La philoso]Jiie du iS*" siècle avait passé.
— Le p;énéral Dermoncourt, celui-là même qui commandait pendant Vétat de siège en Vendée, va publier un livre qui occupe en ce moment tous les esprits, intitulé la T'endée et iSJadame.
Nous citons l'extrait suivant relatif à l'arrivée de Madame à Nantes:
« La vie errante que menait Madame, dit l'auteur, devenait intolérable, S. A. R. n'avait pas une nuit de sommeil complète, et, le jour arrivé , le danger et la fatigue se réveillaient en même temps qu'elle. Un nouveau plan fut alors adopté par les chefs vendéens et communiqué à Madame, qui l'approuva. Madame devait se rendre à Nantes, où, depuis long-temps , un asile lui avait été préparé : de cette manière on nous faisait perdre ses traces dans la campagne, et pendant que les nouvelles recherches qui seraient nécessairement la suite de celte disparition , éloigneraient de la ville le peu de troupes qu'il y avait, les chouans devaient s'introduire à Nantes, un jour de marché , déguisés en pavsans, s'emparer du château par un coup de main , y faire entrer aussitôt Madame , qui devait en conséquence se loger le plus près possible du château ^ puis aussitôt entrée déclarer Nantes la capitale provisoire du royaume , proclamer la déchéance de Louis-Philippe et la régence de la duchesse de Berri. Pour les désespérés, c'était un plan qui ne manquait ni de hardiesse ni d'habileté; il est vrai que dans toutes ces combinaisons, ils comptaient siu- la tête et le courage de Madame : en cela ils avaient raison , car c'est la Vendée qui a failli à la duchesse, et non pas la duchesse qui a failli à la Vendée.
» On délibéra quelque temps pour décider la manière la plus sîîre d'entrer à Nantes. Madame termina la délibération en disant qu'elle v entrerait à pied, vêtue en paysanne, et suivie seulement de M"'" Eulalie de Kersabiec et de M. de Mesnars.
» Em conséquence de cette décision, le premier jour de marché, qui
(!) Lettre écrite (ie Ilardenherg, le 1 1 octobre 1811, par Benjamin Constant, à M. Hochet, rapportée dans la préface des et ufles historiques de Chateaubriand, p. ÎTà. (2) Mémorial do Sainlo-Hilènc . t. \. p. H.
ai4 l'écho de la JKUiN'E FRANCE.
p'tait le 1 G juin, je crois, Madame partit vers les six lieiires du matin d'ime cliaiimière située aux environs de Cl)àteau-Thél)aud, où elle avait couche'; M"*^^ de Kersabiec était vêtue ainsi qu'elle; M. de Mesnars les accompagnait avec un costume de métayer : il y avait cinq lieues à faire à pied.
» Au bout d'une heure de marche, les f^ros souliers fcrre's et les bas de laine, auxquels Madnine n'était point habituée, lui blessèrent les pieds; elle essaya cependant de marcher encore; mais jugeant que, si elle gardait sa chaussure, elle ne pourrait continuer sa route, elle s'assit sur le bord d'un fosse', ôta ses souliers et ses bas, les fourra dans ses grandes poches, et se mit à marcher pieds nus.
» Au bout d'un instant, elle remarqua, en voyant passer les paysannes, que la finesse de sa peau et la blancheur aristocratique de ses jambes pourraient bien la trahir; elle s'approcha alors de l'un des côtes de la route, y prit de la terre noirâtre, se brunit les jaml)es en les frottant avec cette terre, et se remit en marche. Il y avait quatre lieues à faire.
» C'e'tait, on en conviendra, un admirable thème de pensées philosophiques pour ceux qui l'accompagnaient, que le spectacle de celte femme qui, deux ans auparavant, avait aux Tuileries sa place de reine-mère, possédait Chambord et Bagatelle, sortait dans des voitures à six chevaux, avec des escortes de gardes-du-corps brillans d'or et d'argent; qui se rendait à des spectacles commandes pour elle, précédée de coureurs secouant des flamlicaux; qui remplissait la salle avec sa seule personne , et qui, de retour au château, regagnait sa chambre splendide, marchant sur des doubles tapis de Perse et de Turquie , de peur que le parquet ne blessât ses pieds d'enfant. Aujourd'hui , cette même femme , couverte encore de la poudre du combat de Vieille-Vigne, entourée de dangers, proscrite , la tète mise à prix , n'ayant pour escorte et pour courtisans qu'un vieillard et une jeune fille, allant chercher un asile qui se fermerait peut être devant elle, vêtue des habits d'une femme du peuple, marchait nu pied sur le sable aisu et sur les cailloux tranchans de la route. Oh! c'est une chose curieuse que notre époque, oîi presque chaque pays a ses rois qui courent les chemins pieds nus I
/-) Cependant la route se faisait , et au fur et à mesure que l'on approchait de Nantes, les craintes disparaissaient; Madame s'était habituée à son costume, et les métayers, près desquels elle était passée, n'avaient [)oint paru s'apercevoir que la petite paysanne qui courait si lestement près d'eux fût autre chose que ce qu'indiquaient ses habits : c'était déjà un grand point que d'avoir trompé l'instinct pénétrant des gens de la campagne, qui n'ont peut-être pour rivaux, si ce n'est pour maîtres, sur ce point , que les gens de guerre.
» Enfin , on aperçut Nantes : Madamk reprit ses bas et ses souliers, et se chaussa pour entrer dans la ville : arrivée au pont Pyrmil , elle tomba au milieu d'un détachement commandé par un ancien officier de la garde, qu'elle reconnut j)arfaiteim'nt pour l'avoir vu aulrefois faire le service du château.
» Parvenue en face du Bouffai, Madame se sentit frapper sur l'épaule: elle tressaillit et se retourna; la personne qui venait de se permettre cette familiarité était une bonne vieille femme rpii , ayant déposé à terre son panier de pommes , ne pouvait seule le re|)lacersursa tète : Mes enfans, ditelle en s'adressant à la ducliesse et a luadeiiioiselle de Kersabiec, aidezmoi à recharger mon panier, et je vous donnerai à chacune une pomme : Madamk s'empara aussitôt d'une anse, fit signeà sa compagne de prendre
L ÉCHO DE LA JEUNK FRANCE. y. I ">
l'autiT, et le panier fut replacé en équilibre sur la tète de la bonne femme qui s'éloignait sans donner la récompense promise, lorsque Madame l'arrêta par le bras en lui disant : Dites donc la merci et ma pomme ? La marchande la lui donna. IMadami- la mangeait avec un appétit égniséparcin(i lieues de marche, lorsqu'en levant la tète ses yeu\ tombèrent sur une aflielie où l'on lisait en grosses lettres ces mots :