‹ L'Écho de la jeune France (volume 3)Chapitre 37 sur 99 · NOUVELLES · texte numérisé non relu

NOUVELLES

M. de Pejronnet nous a adressé un chant d'une inspiratiojii toute littéraire. Machiavel composait des vers dans sa prison ; mais il les composait en criant merci à ses j>ersécuteurs. M. de Pejronnet ne poussera pas riniilation jusque-là, n'ayez pas peur.

On a beau reserrer les liens qui le pressent, il est libre. La voûle de son cachot, en s'abaissant sur lui, ne renipêche pas de grandir.

TEITDA,

GBANT DES SLAVES.

Elle aimait, la vierge royale, et des pensées inconnues troublaient l'innocente paix de son cœur. Inquiète, impatiente, inégaie, rejetant ce qu'elle avait le plus souhaité , souhaitant ce qui lui avait inspiré le plus de dégoût, elle languissait. Craignant, elle qui avait la crainte en mépris; espérant, elle si heureuse, et à qui n'était jamais laissé le temps d'espérer, elle languissait. Elle languis.sait, comme le fruit parfumé que ronge et corrompt le ver silencieux qu'il recèle.

Mais ce secret lui avait-il été révélé? Ce mystère caché dans son sein lui était-il encore un mystère? L'intrépide fille du vieux Krakus savait-elle l'involontaire et irrésistible désir qui l'enveloppait et la possédait? Savait-elle pourquoi l'image du présomptueux Ritiguer, toujours assidue, toujours importune, l'obsédait dans ses veilles et dans son sommeil?

Que sait-elle donc? qu'elle est reine j (jue les généreux cnfans dcPolska l'ont saluée de ce nom, au pied du .somptueux château de Wavvel, le jour r(ue les glorieuses reliques de son père eurent été ensevelies dans la poussière du sépulcre de Mogila. Elle .sait la puissance , le courage , la gloire j l'amour, à qui les rois ne commandent j)oint, clic ne lésait ])as.

Est-elle belle, la noble Venda? Oui, elle est belle. Sa taille s'clance, gracieuse et souple comme le mélèse de Sandomir. Le feu de ses regards resplendit , ainsi que resplendissait la nuc'e ardente où disparut le roi Vladislas. Vous avez vu l'écume légère dont le torrent de Rudawa s'enveloppe en bouillonnant sur les flancs aigus des rocs elioules; le teint de Venda en a la blancheur. Vous avez vu l'ambre dore rouler dans l'arène des riantes vallées de la Nidaj sa chevelure ondoyante en a le parfum suave et les doux reflets.

Le cœur de Venda méprise la mort. Elle aime le fer que Jcdrow tire de ses flancs, et que les fils d'OIkus trempent et polissent pour la guerre. Elle aime le cheval insoumis , nourri loin du frein, dans la solitude des steppes sauvages. Elle aime à lutter de ses bras aqiles contre la Vistulc en fureur. Elle se plaît à poursuivre dans la noire forêt de Bielany l'auroch aux cornes c'tendues , et dont l'œil irrité roule de larges gouttes de sang.

Qi^and les guerriers descendirent au vaste sein du gigantesque Wawcl, suivant lentement dans sa ténébreuse retraite le formidable dragon qui désolait la vallée , et de ses immenses replis ceignait le mont sourcilleux, l'héroïque vierge marchait audacieusement avec les guerriers. Elle pénétra avant eux aux détours sinueux de ces cavernes inconnues, et ce fut elle dont la main jeta au monstre vorace la proie palpitante et empoisonnée qui alluma dans ses flancs l'insatiable fou de la mort.

Les princes des lointaines contrées accoururent : ils venaient, jeunes et vaillans , disputer l'amour de Venda ; ils venaient appelés par la renommée qui leur faisait d'enivrans récits de son courage et de sa beautés II en vint des monts rablonneux qui couronnent les plaines de Sambjr, et des basses terres qu'inonde en grondant l'oi-ageuse mer oii le Niémen s'engloutit.

Les sages de Polska s'assemblèrent, et ils dirent entre eux : — Que notre reine choisisse l'un de ces princes, et que Krakow ait la joie de voir refleurir la race de sou glorieux fondateur. — Et Venda disait à son tour, leur prière est juste. 3Iais quand elle avait dit, on la voyait défaillir j sa tête appesantie tombait languissammcnt sur son sein , et son front se couvrait d'un voile livide , tel que la mort le donne aux jeunes épouses qu'elle met, avant d'être mères, au cercueil.

Elle s'affligeait, et ne savait que résoudre. Elle demandait, ingénue et pudique vierge, la cause ignorée du mal cruel (|ui la remplissait de crainte et de confusion. « Son âge n'était-il point l'âge d'airaer? (les princes n'a

'A-2() l'écho de la jeune fhakce.

vaient-ils pas la valeur, l'illustration, la puissance? Qu'attendait déplus l'orgueil de \enda? Pourquoi ce dégoût profond qui l'cloignait d'eux, et qu'elle ne pouvait ni vaincre ni justifier? Son sort ne serait-il donc point d'une femme, et les dieux s'offenscraient-ils qu'elle eût inspire de l'amour?»

Une nuit , pendant que la tempête decliirait les voiles du ciel , myste'ricux messager de la vc'ritc , un songe fidèle lui est apparu. C'était un pâle fantôme, chancelant et courbe sous le faix d'une accablante douleur. Étrange prodige I sa taille et ses traits rappelaient ceux du beau Ritiguer. L'agile fer de la lance avait déchire sa vaste poitrine , et de la blessure profonde incessamment ruisselait le sang du guerrier. L'une de ses mains traînait languissamment l'inutile reste de son bouclier rompu, et de l'autre il montrait les p&ys recules du septentrion , lieux sauvages et inaccessibles où la gloire, noble salaire du sang, l'avait entraîne.

Sa bouche glacée ne faisait que des efforts impuissans, et sa voix s'e'puisail en de longs et inintelligibles murmures. — Mais la vierge épouvantée avait tressailli , et se relevait sur sa couche. Le sommeil déploie ses hlanches ailes et s'enfuit, entraînant avec lui le fantôme muet et sanglant. Ln cri de'chirant annonça le réveil deVenda. — Son cœiu- aussi s'éveillait. Ce sang qui coule, n'est-ce point le sien? N'est-ce pas elle que déchire l'horrible blessure? ]S'en rcsscnt-elle pas l'acre souffrance? Que lui disent ses larmes, sa consternation, sa terreur? Quelles mystérieuses choses lui expliquent-elles?... La vierge a tout appris maintenant : la douleur lui a révèle l'amour.

Mais les jours s'enchaînaient , nombreux et pareils , et l'infatigable ouvrier du temps poursuivait, prolongeant uniformément sa trame sans fin. La vierge silencieuse perpétuait l'attente et fatiguait l'espérance. Les princes lasse's menaçaient. Les peuples impatiens de Polska laissaient éclater de tcme'raires clameurs. Venda fut consternée et désespérée. L'amour et l'orgueil, blesses tous deux, déchiraient son cœur; une douloureuse langueur l'accablait. S'éveillant tout à coup et se ranimant : « Je les satisferai, dit-elle. Ombre chérie, ne t'offense pas! »

Voilà que les brouillards pesans et grisâtres deviennent transparens et légers. Le fleuve déjà scintille et s'enflamme sous les flèches d'or que lance, en s'élevant, l'orbe radieux où est le foyer de la fécondité et de la lumière. Les chevaux hennissent, ardens et broyant le frein. D'éclatantes fanfares excitent l'écho de Wawel. Où se précipitent les flots grondans de ce peuple empressé et tumultueux? quelle joie l'anime? quelle solennité l'appelle et le réunit? Pourquoi ces actions de grâces qui moii- Uiit, comme de religieux parfiuns, jusqu'à la haute voûte du ciel?

L ECHO DE LA JKUNK FRANCE. Il^j

Veoda s'est montrée à ses Slaves; elle s'avance, câline et sc'vcic. La foule indocile admire, s'incline et se tait. La royale vierge c'meut et subjugue par sa merveilleuse beauté. La blanche hermine descend en plis ondulcux sur sa taille flexible et majestueuse. La ])lanche perle enrichit le sacré bandeau dont son front d'albâtre est chargé. La blanche neige est moins pure que l'agrafe qui presse et cache son sein.

C'est le jour que la chaste vierge a marqué pour tirer de son cœur les mystérieux desseins qu'elle y renfermait. Los vieillards l'entourent et sont attentifs; les chefs des guerriers sont auprès, immobiles et silencieux. Les princes rivaux frémissent, étonnés de craindre et confus de n'avoir que des espérances. Mais déjà retentit l'imposante et harmonieuse voix de \ enda.

« Entendez, dit-elle, et que vos murmures s'apaisent. Le sang de Krakus est trop pur pour que sa fille le mêle à un autre sang. Les fils de Polska sont trop généreux pour que Venda leur donne un maître étranger. L'amour de leur gloire est le seul qu'elle permette à son cœur. Les temples sacrés ont reçu mon vœu solennel ; votre reine ne sera point mère, et sa vie est vouée à la chasteté. »

Après qu'elle eut cessé , vous eussiez dit les sourds frémissemens de la terre de neige (i), quand de ses entrailles fumantes Hécla soulève et verse en mugissant d'inépuisables fleuves de feu. Les vieillards, frappés d'étonnement, murmuraient; les princes abusés s'écriaient, pressant contre leur sein le glaive vengeur des injures. Mais la foule , amie des actions merveilleuses et saintes, exaltait le courageux dévouement de la vierge, et la saluait des plus bruyantes acclamations. Le sacrifice était accepté: Venda était libre; libre de gémir, libre d'aimer sans espoir.

DE Peyronnet.

{La suite au numéro prochain.)

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