LA ROBE DE NOCES
(suite et fin.)
Quand donc Ludovic vit son jeune compagnon descendu au tombeau si jeune, il résolut dans son ame de le venger. Celte résolution fut terrible à prendre, car Ludovic était nn nouveau marié, lui aussi. 11 aimait sa femme simple et si belle. Il aimait la vie si douce , là bas , sous le beau soleil; il aimait l'avenir si riant. Et pour accomplir sa ven-
(4) Snow-land, diuicn nom de l'Islande.
gcance , il fallait dire adieu à sa femme, au beau soleil, au riant avenir. Tristes pensées! Cependant il allait de chaumière en cliaumière, apaisant l'indignation de ses frères , tant tpi'il pouvait l'apaiser.
Bientôt ses inquiétudes devenant plus grandes, et se voyant cliaqucjour plus engage dans la cause de la Vendée , Ludovic résolut de voir une dernière fois le manoir paternel. Il partit donc pour retourner chez lui • mais avant d'arriver au but de son voyage , il devait passer devant le château de Clisson. Du haut de son cheval il aperçut dans la cour du vieux château l'if funèbre. Gomment ne pas aller s'agenouiller sur la tombe des vieux Vendéens? Il descendit de cheval, il entra dans la vaste cour , il se mit à genoux sur la pierre, et là, les mains jointes, il pria pour la patrie vendéenne j puis il pria pour sa femme, son autre amour I
Un peu calmé par sa prière, il piqua des deux pour voir plus tôt sa jeune femme. Hélas I quand il entra dans sa maison , il eut peine à la reconnaître! Le plus grand silence avait remplacé la joie et le mouvement de ces jardins. Mathilde, enfant si folâtre naguère, était attentive auprès de son vieux père malade. A présent, la pâleur a remplacé les fraîches couleurs de Mathilde,: son vieux père, malade et gémissant, la regardait d'un œil de tendresse ; un de ces longs regards d'adieu que jette le vieillard sur l'enfant qu'il laisse sur la terre, avant de retourner auciol.
— Ma fille I ma pauvre enfant! disait le vieux compagnon de Lescurc et de Bonchamps , pourquoi pleurer? N'avons-nous pas assez de nos maux réels, sans nous chagriner pour les malheurs à venir? Pauvre enfant! quelle est ta douleur? Ce ne sont pas noi chagrins domestiques qui font couler tes larmes. Depuis long-temps, lues née dans la douleur. La douleur a été ton partage; la guerre civile a été ton premier spectacle; la proscription a enveloppé ton berceau. Tu es née trop malheureuse, ma fille, pour pleurer ainsi de nos malheurs de chaque jour. Qu'as-tu donc? parlemoi , parle à ton père !
Alors la jeune fille se pencha sur le sein de son père :
— Mon père, dit-elle, vous rae demandez pourquoi je pleure? Voici plus d'un mois que je n'ai vu Ludovic, mon cher époux! mon Li'dovicj mon bonheur et ma gloire en ce monde! Où est Ludovic? Vous savez que la guerre est clans nos villages. Elle brûle nos campagnes, elle détruit le château sans épargner la chaumière. Elle tue, elle tucàoutrance. L'autre jour, un jeune homme est mort frappé d'une balle sur le seuil paternel. La veille une pauvre jeune fille de neuf ans a été tuée aussi; elle est morte sans avoir fait sa première conununion , pauvre ange égorgé par les factions! Où est Ludovic? mon Ludovic? Et vous me demandez pourquoi je pleure, mon pviv?
El comme Mathilde disait ces dernières paroles, la porte s'ouvrit, Luiluvic entra ; il est dans les bras de sa femme, — Bonjour , ma lemme ! —
L ÉCHO UK LA JKUNE FRANCK. -J.'Ji)
Mlle cependant , après les premiers eiiil)rassernens , regardait son c'poiix pâle et défait. Où est Ludovic ? qu'est devenu Ludovic? Le jeune liomine a disparu pour taire place à riiommc fait. Il est grand à présent, il est sublime! La jeune femme regarde son e'poux avec autant d'amour, avec plus de respect.
Les levolutioiis engendrent des hommes. Un homme grandit vite quand une rc'volution est là qui lui frappe sur l'épaule, et qui lui dit : Je vous attends !
— Enfin Ludovic put dominer son e'molion et parler à sa femme :
— Me voici, ma femme I j'ai voulu vous voir, parce que depuis si longtemps je ne vous ai pas vue. Bonjour à vous, ma bien-aime'e! je viens vous rappeler le serment que vous m'avez fait.
— C'est à mon père à répondre pour moi , Ludovic.
A ces mots le vieillard leva les mains sur eux. — Je vous bc'nis, dit-il ; prends ta femme, Ludovic !
Et le lendemain il devait partir pour rejoindre ses compagnons ; et sa jeune femme devait le suivre , car il ne voulait pas la laisser à l'abri des bandes armées , et la nuit qui suivit le retour de Ludovic fut consacrée tout entière à la veille des armes j c'en est fait, voici le jour I La jeune épouse est déjà debout. Elle est aux genoux de son vieux père , implorant sa bénédiction. Ludovic a déjà pris ses armes , il a sellé son cheval , tout est prêt. Tout à coup un grand bruit se fait entendre à la porte de la maison. La maison est cernée, un régiment tout entier est-là qui frappe à la porte. Ouvrez! C'est Ludovic qui va ouvrir lui-mèmej a peine la porte est elle ouverte que Ludoyic tombe frappé par trente balles dans le cœur. Il avait été aussi bien ajusté que l'avait été le premier Vendéen.
Le même soir , Ludovic fut enterré sous le vieux if du château de Clisson.
Sa femme, qui est devenue folle, a revêtu sa robe de noces pour le suivre: une robe brodée, un long voile, un chapeau de fleurs. C'est la seconde fois qiie le tombeau de Clisson est témoin de cet étrange deuil !
Elle a vécu tant que sa robe de noces n'a pas été usée; mais bientôt à force de se mettre à genoux, la robe fragile s'est usée sur la pierre du tombeau , les ronces du chemin ont arraché ses riches dentelles , la pluie du ciel a fané les blanches fleurs du chapeau ; vous n'auriez reconnu à cette vue ni la jeune femme, ni sa robe de noces; la robe n'est plus qu'un haillon, la jeune femme n'est plus qu'un cadavre
Ajoutez celte triste histoire à toutes les histoires des guerres civiles, et pleurez avec nous sous l'if funèbre du château de Clisson!
CnHETINEAU JOLY.
93o l'fCHO DK la JKi;.\R FRANCE.
LE MONT VALÉRIXN, >4 Septemdre 1879.