‹ L'Écho de la jeune France (volume 3)Chapitre 40 sur 99 · LE MEDECIN DE CAMPAGNE · texte numérisé non relu

LE MEDECIN DE CAMPAGNE

Par m. de Balzac, a vol. in-8°.

Un beau matin, M. de Balzac, qui est un homiuc de beaucoup d'esprit, se réveilla avec une idc'e qu'il eut le premier, il faut le dire; il fit des contes pleins d'intejct , il trouva le moyen de stimuler 1 altention blasc'c du locleur. 11 .ippcla à son secours toutes les femmes, il les flatta agre'ablement . il les fit belles , il les para de son mieux, les femmes vinrent à lui, il eutlaA'ogue; il fut fête' , il fut aime, on lui dit de toutes parts comine à Shéhérazade : Cuntez-noiis donc un de ces beaux contes que vous savez, M. de Balzac I Et lui de raconter ces beaux contes, en voulezvous, en voilà? Il en fit de toutes les couleurs, il en fit de toutes les dimensions; tristes, gais, enfantins, amoureux, religieux, politicpies, philosophiques surtout; car la philosophie, c'est le fort de M. de Balzac. Il en fit en un volume, en deux volumes. La Peau de Chagrin^ qu'estce autre chose, sinon un conte délaye longuement? Quoi qu'il en soit, M. de Balz:HC eut un grand succès avec ses contes. C'est l'homme de l'époque qui a eu le plus de succès un instant, malheureusement pour lui; car M. de Balzac, voyant le succès lui venir, s'est étrangement néglige depuis.

D'abord il a négligé de finir ses contes; il s'est cru libéré envers son lecteur, quand il avait bien commencé un conte. Le commencement était tout pour M. de Balzac, c'était toujours ce qu'il savait le mieux j fasse <[ui voudra les derniers chapitres î II est résulte de là un grand désapointement pour le lecteur; le lecteur voyait l'intcrct naître et poindre pour lui dire adieu bientôt après. Il commençait par se perdre dans une foule d'incidens curieux et romanesques, pour tomber ensuite dans un plat et insipide dénoue.ment, alors le public s'est méfié de son conteur. Cependant M. de Balzac prenait le conte à l'entreprise; il en faisait partout et toujours, (t pour tous les recueils, par livraison, par volume, par feuilles volantes I Si bien que lui aussi il eut atteint bientôt sa mille et unième nuit, la dernière nuit du conteur.

Alors que faire? que deviendra Shéhérazade au bout de son rouleau? N'cst-il pas à craindre que le sult.in, son maître , ne l'étouffé de ses propres mains? M. de Balzac, qui est un houune de beaucoup d'esprit et des plus intelligcns , a bien compris celte malheureuse position. Il a tenté de faire autre chose que des contes. Le voici qui fait de la morale; le Médecin de Camjiagne n'est pis autre chose (pi'ime moralité, une platise en deux volumes. C'est une htngue suite de cliàlcanx en IvspagKC rampa-

L ECHO Dli LA JEUMC FRANCli.

^uards, iioc contre-façon bizarre, incoiuplcte, et peu intéressante des contes de Miss Martineau sur rëconomic politique. Je vais vous raconter comment est fait le Médecin de Campapie :

En je ne sais plus quelle année , sous la llcstauration, belle epfjqiie de fortune publique et de j^rospéritc de tous genres, un mililairie des environs de Grenoble s'en allait à cheval sur la route des montagnes. Ici il'v a une description du militaire et dn cheval. Arrive à un certain village dans les montagnes (description du village) , le militaire entre dans une chaumière pour s'y reposer et demander une tasse de lait (description de la chaumière, des enfans de la chaumière, de la vieille femme dans la chaumière, et même du lait dans la tasse). Quand il a bu son lait, le militaire demande à la bonne femme la demeure du médecin de campagTie, M. Benalie, et il se remet en route pour arriver chez M. Bc'nalie. ^

Le militaire s'en va donc chez M. Bc'nalie. II arrive. "Description du portail delà maison de M. Be'nalie ; description de l'ècnrie, du cheval, ' du domestique et de la cuisinière de M. Benalie; description des deux chambres à coucher et du salon, et de la salle à manger, et de la pen-' dule de M. Benalie. Enfin arrive M. Be'nalie, description de M. Be'nalie. M. Benalie et son hôte se mettent à table; description du souper. Alors commence entre M. le militaire et M. Be'nalie une interminable conversation agricole, champêtre , philosophique et littéraire, qui dure plus de huit jours. M. Benalie, qui est bavard , et qui aime aussi beaucoup à faire des descriptions , raconte au militaire l'histoire de son village. M. de Balzac refait à peu près, sans le savoir, tout un livre de Fcnèlon , quand l'archevêque de Carabray bâtit sa ville et lui donne des lois. M. de Balzac, il est vrai, est plus modeste , il ne bâtit pas une ville, mais il ariauge un village; et quel village bien arrange', grand Dieu! Ce ne sont partout dans ce village de M. de Bslzac que prairies artificielles remplies de grands bœufs , terres labourées chargées de ré- , coites, rochers élevés couverts de raisins, ruisseaux murmurans, pleins de poissons, forêts où s'ébat le gibier, fabrique d'encre; tuileries, boulangeries, boucheries, marché aux chevaux et aux chapeaux, que sais-je? M. Balzac a donné même à son village un prêtre assermenté pour tenir l'école , voire même un usurier pour prêter de l'argent.

Aussi tout le monde est fort heureux dans le village de M. de Balzac ; on y chante, on y rit, on y travaille, on y construit des che-' mins larges comme des voies romaines; l'impôt y est fort bien payé. Or c'est le Médecin de campagne, c est M, Be'nalie qui a fait tout celaj il a changé tout ce village du noir au b'anc. Il y avait à peine six cents âmes dans ces montagnes , il y en a aujourd'hui six mille , sans compter un percepteur des contributions et un notaire qu'y a amené M. de Balzac. M. de Balzac ne dit pas s'il y a introduit aussi un huissier et des recors; T. I. i6

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Bref, voulcz-vons voir l'agc d'or, allez au A'illaij;c de M. de Balzac; les arbres y distillent le miel, les ruisseaux y roulent le lait, les rivières y roulent l'or; l'arbre, chargé de fruits, se courbe devant vous pour que vous n'ayez pas la peine de lever la main trop liante pour les cueillir. C'est pourtant M. de Balzac qui a l'ait tout cela!

Quels rêves I Quel château en Espagne enfantin I M. Bcnalie parle ainsi, pendant tout le livre. Puis, pour distraire .son hôte, M. Be'nalie le mène avec lui dans son village et autres lieux circonvoisins. Bien que le village soit des plus agréables, je vous assure qu'à mon avis, la promenade que font ces messieurs n'est pas divertissante du tout. D'abord, M. Benalic conduit son hôte chez un crétin , au moment où le crétin expire. Description de la mort du crétin. 11 vont ensuite chez un paysan de la plaine, au moment oii il vient de rendre l'aine. Description de la mort du paysan de la plaine. Enfin , ils vont chez un paysan des mouLignes , à l'instant où on va l'ensevelir, description de la mort du montagnard, (jui ne ressemble en rien à la mort du campagnard de la plaine. Or, tous ces morts sont des malades de M. Bénalie. M, liénalic n'a pas de vergogne. Il les montre tous à son ami, qui regarde tout cela assez tranquillement. Il me semble que le colonel , car c'est un colonel, pourrait dire à M. Bénalie :

l'.li quoi 1 vous n'avez pas de passe temps plus doux !

Mais ce colonel est un homme bien élevé , et d'ailleurs le Médecin de Campagne a plusieurs dédomraagemens à lui donner; cntr'autres délassemcns , le médecin mène son hôle déjeuner chez la Fusseuse. La Fos- .seuse aime beaucoup les histoires, et elle prie le colonel de lui raconter son histoire. Alors le colonel, qui n'a encore rien dit à son médecin, se met h raconter à la Fosseiise comme il a fait connai.ssance en Pologne d'une tille juive qu'il a aimée avec passion; mais cette fille qu'il fait juive, au lieu de l'aimer, lui , qui l'aimait tant, a aimé son ami Prosper. Dans un combat avec les Russes, son ami Prosper lui sauve la vie, et meurt à sa place, en lui avouant qu'il est aimé de la juive. Damnation I malédiction ! Cependant le colonel sauve la juive et son enfant.

Quand il a .sauve la juive, la juive meurt laissant un fils; le colonel prend soin de ce fils qui grandit, bien vite! Mais reniant est saisi d'un mal de langueur, il se penche vers la terre comme une piaule semée; il rsl pâle et blême , et voilà pourquoi le colonel vient incognito consulter^ le bon docteur Bénalie.

A celte liistoire, que la fvascuse trouve fort belle, le bon docteur Bénalie dit au colonel : Allez chercher l enfant!

Et voilà le colonel parti à cheval. Huit jours après il rcvientà cheval, ayant en croupe l'enfant malade et langiii.ssant. Le docteur dit à l'enfant

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