PAR CHARLES NODIER
Un fort vol. in-B". (*) Prix 7 fr- 50 c. , chez Renduel , rue des Grands Augustins n. '21.
,, Les justes reproches qu'on adresse aux Girondins ne nous empêchent pas de reconnaître le puissant intérêt qui s'attache à leurs derniers momens, tels que M. Charles Nodier vient de les peindre, d'après des documens certains j non qu'il n'ait souvent rehaussé ses héros , c'est là lo droit de ce genre de composition, qui participe autant de la poésie que de l'histoire. On sait que Platon , dans un de ses dialogues , ayant fait parler Socrate encore vivant , mérita de son maître le glorieux reproche de lui avoir prêté des paroles supérieures à tout ce qu'il avait jamais dit. M. Nodier imite un peu Platon , sans néanmoins s'écarter de la vérité. 11 fallait quelque chose de l'imagination élevée du disciple de Socrate, pour jeter sur ce dernier banquet des Girondins, sur leur noir matérialisme ou leur sombre découragement un jour pur et doux; il fallait surtout les révélations qui ont été faites sur eux à l'autenr , notamment par l'abbé Eniery qui , aprè^ avoir partagé leur captivité , en assista plusieuri dans leurs derniers momcns. Au milieu de ce dévergondage , et dans le désordre de ces temps de téi:cbrcs, une iusj)iration religieuse, c'était la
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lumière qui vient traverser le chaos, et dc'couvrir un nouvel horizon à tous les condamnes.
Livres , au nombre de 21, par les fureurs de la Montagne au tribunal re'volutionnaire, ils en reviennent sous le poids d'un arrêt de mort, dont plusieurs semblent en vain se jouer. Les voilà , suivant l'expression atrocement cinique de Fouquier-Tinville , dans l'antichambre de la guillotine, et, comme eût dit Bossuct, sur le seuil de V éternité. C'est alors qu'ils se font servir ce festin funèbre où les plus hautes questions politiques , morales et religieuses , furent traitées , dit-on , avec ime verve , quelquefois avec ime crudité d'expression qui appartient à cette époque. L'auteur, qui n'avait alors que douze ans, semble avoir écouté aux portes, tant le langage qu'il prête à ses convives ou qu'il leur restitue , est original et naturel ! que de travail il a fallu pour reproduire cette scène unique dans l'histoire, et pour conserver à tant d'intcrloculenrs leur physionomie I c'est souvent entre Vergniaud , Brissot , Fonfrède, Gensonné , Fauchet , Lehardv, Duchatel , Mainvelle , un cliquetis de mots étincelans , abruptes , sublimes et parfois burlesques. Écoutons un moment :
« La révolution est comme Saturne , elle dévorera tous ses enfans.
— Vergniaud mourant n'a vu que le berceau d'Hercule. — Hercule au berceau étouffait les serpens; il n'en vomissait pas. — Fondez donc une république dans le cœur gangrené d'une ville impure , échue en patrimoine à toutes les tyrannies popidaires , comme la voirie aux corbeaux.
— Quand leur constitution (anglaise et américaine) est née, les éclairs du mont Sinaï n'étaient pas éteint?. L'esprit de leur révolution, c'éfiit l'esprit du dieu de la bible... Rendez un pareil véhicule à votre république, ou jetez un linceul sur son cadavre. — Messieurs, si vous voulez bien faire droit à ma motion , une nouvelle jatte de punch en l'honneur des belles qui nous ont accordé un peu de compassion... j'espère que la discrète gravité de Duchatel ne refusera pas de rendre cet hommage à une adorable recluse , Cécile D
— Arrêtez! le nom d'une femme est un mystère sacré qu'il n'est pas permis de compromettre.... Vous n'avez pas la tète mûie encore, Mainvielle. — Mure, s'il en fut jamais, elle va tomber, »
On aurait tort déjuger l'ouvrage par ces traits détachés , affaiblis. Nous ne pouvons donner ici une idée de l'esprit si varié des Girondins , surtout de Vergniaud dont la poétique éloquence ne produisit pourtant aucun fruit : c'est qu'on n'éteint pas un volcan avec des fleurs, comme dit M. Nodier dans ses Recherches sur l'éloquence révolutionnaire.
Mais celui de ces hommes que nous regretterions le plus de ne pas montrer en entier , c'est le jeune Duchatel que l'on vient d'enlievoir , et dont nous citerons du moins les dernières paroles : « Kh ! mes amis, le spec-
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Irc caduc de l'ancien régime, vieillard obcènc et farde , m'était odieux comme à vous — Mais je suis venu et j'ai vu tomber les pouvoirs légitimes dans la ruine du despotisme , la religion et la morale sous le nom de superstitions et de préjuges; les saintes vérités avec le mensonge , les bonnes et antiques lois avec les abus , les innocens avec les coupables I.,. je reconnus sans peine la vérité de ce que Vergniaud nous disait tout-àriieure, du baut d'une autorité qui vaut mieux que la mienne ! Enfans étourdis et mutins, nous avions marché , beureux de traîner dcrri«;re nous les lambeaux de nos langes dc'cliirés et de nos lisières rompues ; nous nous étions précipités dans l'avenir, sans le prévoir , comme dans une route ouverte; coursiers aveugles et indomptés qui se croyaient attelés au char du monde civilisé , et qui ne traînaient d'abime en abime que la claie d'une société suicide. J'ignore ce que vous en pensez, messieurs, mais c'est là ce que nous avons fait!.... Les anciennes constitutions de la monarchie quej'aiirop tard étudiées, contenaient mille fois plus d'élémens de liberté qu'il n'en sortirait en mille ans de tous les antres de la Montagne. Et voilà pourquoi je crie : F^we le Roi ! »
Ce discoursne demeure pas sans réplique. Enfin le président Vergniaud, faisant observer que rien ne reste à l'ordre du jour, si ce n'est l'immortalité de l'âme (bagatelle en effet I ) , après quelques traits admirables de Fonfrède^ Lehardy , Fauchet , le sceptique Gensonné propose de renvoyer la question à la séance du soir, yiouv l'examinci' à tc'le reposée.
Bientôt après , un des guichetiers vint brutalement ordonner aux condamnés de le suivre. « Ces hommes naguère si puissans , qui avaient démoli en se jouant le trône de Charlemagne , et foulé à leurs pieds toutes les vieilles constitutions dos Gaules, se rendirent sans résister à l'ordre du valet des prisons. »
Rien de plus intéressant que cette dernière nuit. M. Nodier l'a retracée avec le talent qu'on lui connait. Après avoir parlé du vénérable Emciy , il ajoute :
« J'ai eu le bonlieur de- lui entendre raconter , avec une éloquence naïve et cependant |)itloresque et colorée , une j)artie de ces détails qui
ont beaucoup pâli sous m.i jibune Fouipiier-Tinville avait laisse' vivie
Pabbc Emery pai' une raison (|ui p.'iut mieux ce respectable piètre que les éloges les plus pompeux : la douceur et la rési^nalion de ce vieux calolin , disait-il, nous valent mieux tjue vin^l guichetiers : elles empêchent les autres prise nniers de crier. »
Nous ne pouvons suivre i.iuleur dans lis longs et douloureux détails du supplice des Girondins. (Jette .idiiiirabb! narration se termine par ces mots d'autant plus remarquables que , dans tout l'ouvrage, le roi-marlyr
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btuiblail avou itc oublie : « Il était onze lieiues quand le massacre commença; et trente mimitcs après , vingt-un des juges du roi de France ayaipnt comparu devant Iciir juge éternel. » 0. L. R.
ESSAI SUR l'homme considéré sous le double point ue vut, Dt la
VIE animale et de la vie INTEI.LECTUEELE. (i) îlir)-. >'jl) "
L'auteur de cet ouvrage, M. le docteur Pli. Dufour, n'est pas undeces hommes superficiels comme on en Yoit tant qui prétendent définir l'intelligence sans avoir étudie préalablement l'organisation sublime de l'homme, et font de propos délibéré le procès à la religion de leurs pères, sans avoir même essayé d'en connaître les bienfaits; bien loin de là, IM. Ph. Dutour est chrétien avant tout, il le confesse courageusement du haut de la tribune qu'il s'est choisie, et qui mieux est il prouve dans des pages éloquentes et pleines de conviction que le christianisme est la seule religion qui ait cir vilisé l'univers, et qui soit digne de l'adoration et de la reconnaissance des hommes.
Voici comme il dépeint son influence aux commencemens du monde chrétien. « Alors les premiers sentiraens que l'éducation faisait naître dans » le cœur delà jeunesse, lespremièresidéesqu' elle lui transmettait avaient » pour bases la fidélité à la foi de ses pères , la soumission aux ordres » de ses parens , et aux conseils de ses instituteurs , le respect envers les » vieillards comme envers les magistrats chargés de l'exécution des lois ; » la sobriété, la probité , la douceur, la décence dans le langage; et la » société eut long- temps à se féliciter de voir les vertus privées devenir » le type de la morale publique.
» Alors les citoyens comme les habitans des campagnes reconnaissaient qu'il ne peut y avoir de véritable liberté sans la pratique des vertus.
M Alors le laboureur comme l'ouvrier de$ villes savait s'affranchir des » tourmensdc l'envie, de l'ambition, en bornant ses désirs à l'étendue de » ses besoins réels , et trouvait le bonheur dans la prospérité de ses tra- » vaux, ainsi que dans la pureté des mœurs de sa famille dont l'attache- »> ment, l'obéissance, le respect ne lui manquaient jamais.
» Alors le négociant, certiun que la parole qu'on lui donnait était sacrée, » s'abandonnait avec confiance aux spéculations qu'il avait conçues , et » s'assurait les ressources d'un crédit honorable, par la délicatesse, la » prudence de ses combinaisons , et sa fidélité à remplir ses engagemcns.
» Alors le plus simple particulier vivait sans jalousie , sans crainte aii-
fl) Deux loris m)I. in-8' .
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» près du riche propriétaire ou de l'homme du pouvoir, parce qu'il n'i- » gnorait pas que la morale religieuse est la plus puissante garantie contre » le désir d'opprimer un ctie faible j et j'appelle ici Voltaire en témoi- » gnagc de cette vérité : la morale, a-t-il dit, vient d'un dieu rémuné- » rateur et vengeur. Je ne voudrais pas avoir affaire à un prince athée qui » trouverait son intérêt à me faire piler dans un morlier; je suis bien sur » que je serais pilé. Je ne voudrais pas, si j'étais souverain, avoir affaire à » des courtisans athées dont l'intérêt serait de m'empoisonner; il me fau- » drait prendre au hasard du confre-])oison tous les jours. L'athée raisonne » et agit conséquemment, s'il est sûr de l'impunité des hommes (et combien » <Je moyens n'a-t-il pas d'échapjier à leur justice); car, s'il n'y a pas de » Dieu , il est son dieu à lui-même ; ilfaut donc s'attendre à ce qu'il s'im- » molera tout ce qui lui fera plaisir, ou tout ce qui lui opposera de la ré- » si.staace. » > iiinl /i-)id iHlii.'l'.
Il répond ensuite victorieusement à toutes ces citations de mauvaise foi des prétendus crimes de la religion chrétienne que ses ennemis et ses hérésiarques ont toujoms à la bouche. uii^h
<c Sans doute, dit-il , elle n'a pu empêcher qu'il se trouvât des hommes » de dissipation et de débauche, ne voulant reconnaître aucun frein, et se » faisant un point d'honneur de la dépravation de leurs mœurs. Le monde » a gémi plusieurs fois de voir des êtres puissans assez pervers pour faire )» l'usage le plus odieux de leur intelligence, couvrir du manteau >/ de la religion les passions les plus coupaljlcs, ordonner, commettre même » on son nom les crimes les plus afû-eux. Mais quelque épouvantables » qu'aient été certains faits isolés, ils ne prouvent rien contre la vérité, i» la sublimité des maximes de la morale dont je parle j est-ce à dire que » le christianisme autorise, conseille le vol, le meurtre, le parjure parce » qu'il est des chrétiens apostats , voleurs , assassins ? Rcprochera-t-oh à » nos lois de favoriser les crimes, parce qu'il s'en commet toujours? On » doit seulement inférer de tous ces désordres qu'on ne saurait mettre » trop de soins à affermir la jeunesse dans la pratique des préceptes dignes » de l'avenir des hommes de bien ; et, si l'on est forcé d'avouer que l'abo- » lition de l'esclavage est l'œuvre du christianisme , que lui seul a relevé " les femmes de l'étal de dégradation dans lequel elles gémissent encore » sur plusieurs points du globe où l'on professe une autre religion, j'en ai » dit assez pour conclure que la doctrine spiritualiste renferme tous les » principes de civilisation, d'ordre, d'harmonie, de liberté, dé sécurité^ » sans lesquels il n'est pas de bonheur pour la société. »
Il n'en faut pas conclure par cettedernière phrase de l'auteur qu'il soit cnticremcul spiritualiste; il appartient à cette école mixte qui s.iil allier hciirciiscmcnl le spiiilii.ilisiiic et le inaléiialisnie , c'esl-a-dirc (pi'il Uf? pense pas que riionmic soit luiit malien- un (oui espnt. Dans le icsle de
l'écho df, la. jfunf. khance. u45
l'ouvrage il développe liahilemcnt ce système, clcilc à l'appui les phénomènes les plus curieux et les plus irrécusables.
En résume le livre de M. Ph. Dufour est ime œuvre de science , de haute morale, et partant d'utilité publique. Lequel de nos petits littérateurs modernes pourrait se vanter d'en avoir fait la moitié autant?...