‹ L'Écho de la jeune France (volume 3)Chapitre 45 sur 99 · SCIENCE · texte numérisé non relu

SCIENCE

DANGER ET IiXlJTlLlTÉ DE L'ATIIlflISME.

Il y a deux sortes d'athées bien distinctes : les ))remicrs, conséquens dans leurs principes, déclarent, sans hésiter, qu'il n'y a point de Dieu, par conséquent point de différence essenliclle entre le bien et le mal, que le monde appartient aux plus forts et aux plus li.ibiles, etc. : les seconds sont les honnêtes gens de l'athéisme , les hyj)ocrites de l'incrédulité. Absurdes personnages, (pu, avec une douceur fenile , se porteraient à tous les excès, pour .soutenir leur système; ils vous aj)pelleraient mon frère, en vous égorgeant ; les mots île morale et d'humanité sont incessamment dans leurs bouches: ils sont triplement inéclians, car ils joignent aux vices de l'athée l'intoléiaiice du sectaire et l'amour-proprc de l'auteur.

(1) Cicéroii.

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Ces liommps prétendent que rathc'isiuc ne clc'lniit ni le bonheur ni la vertu , et qu'il n'y a point de condition où il ne soit aussi profitable d'être incrédule que d'être religieux : c'est ce qu'il convient d'examiner.

Si une chose doit êlre estimée en raison de son plus ou moins d'utilité, l'athéisme est bien méprisable, car il n'est bon à personne.

Parcourons la vie humaine; commençons par les pauvres et les infortunés , puisqu'ils font la majorité sur la terre. Eh bien, innombrable famille des misérables, est-ce à a'ous que l'athéisme est utile? Répondez. Quoi ! pas une voix ! pas une seule voix ! J'entends un cantique d'espérance, et des soupirs qui montent vers le Seigneur! Ceux-ci croient: passons aux heureux.

Il nous semble que l'homme heureux n'a aucun intérêt à être athée. Il est si doux pour lui de songer que ses jours se prolongeront au-delà de la vie ! Avec quel désespoir ne quitterait-il pas ce inonde, s'il croyait se séparer pour toujours du bonheur ! En vain tous les biens du siècle s'accumuleraient sur sa tête; ils ne serviraient qu'à lui rendre le néant plus affreux. Le riche peut aussi se tenir assuré que la religion augmentera ses plaisirs , en y mêlant une tendresse ineffable ; son cœur ne s'endurcira point, il ne sera point rassasié par la jouissance, inévitable écueil des longues prospérités : la religion prévient la sécheresse de l'amc, c'est ce que voulait dire cette huile sainte , avec laquelle le christianisme consacrait la royauté, la jeunesse et la mort, pour les empêcher d'être stériles.

Le guerrier s'avance au combat. Sera-t-il athée, cet enfant de la gloire? Celui qui cherche une vie sans fin consentira-t-il à finir? Paraissez sur vos nues tonnantes, innombrables soldats, antiques légions de la patrie! Fameuses milices de la France, et maintenant milices du ciel, paraissez! Dites aux héros de notre âge, du haut de la cité sainte, que le brave n'est pas tout entier au tombeau, et qu'il reste après lui quelque chose de plus qu'une vaine renommée.

Les grands capitaines de l'antiquité ont été remarquables par leur religion : Epaminondas, libérateur de sa patrie, passait pour le plus religieux des hommes; Xénophon , ce guerrier philosophe, était le modèle de la piété; Alexandre, éternel exemple des conquérans, se disait fils de Jupiter; chez les Romains, les anciens consuls de la République, Cincinnatus, Fabius, Papirius Cursor, Paul Emile, Scipion, ne mettaient leur espérance que dans la divinité du Capitole ; Pompée marchait aux combats en invoquant l'assistance divine; César voulait descendre d'une race céleste; Caton , son rival, était convaincu de l'immortalité de l'ame ; Brutus , son assassin , croyait aux puissances surnaturelles, et Auguste, son successeur, ne régna qu'au nom des dieux.

Parmi les nations modernes , était-ce un incrédule que ce fier Sicarabre, vainqueur de Rome et des Gaules, qui, tombant aux pieds d'un prêtre , jetait les fondcmcns de l'empire français? Etait-ce un incrédule que ce saint Louis, arbitre des rois, et révéré même des infidèles? iJuguesclin, dont le cercueil prenait des villes, Bayard, chevalier sans peur et sans reproches , le vieux connétable de Montmorency , qui disait son chapelet au milieu des camps, étaient-ils des hommes sans foi? 0 temps plus merveilleux encore, oîi Bossuet ramenait ïurenne dans le sein de l'église ! Enfin, de nos jours même et sous nos propres yeux, sont-ce des athées qui ont abaissé la cime des Pyrénées et dos Alpes, effrayé le Rhin et le Danube, subjugué le Nil, fait trembler le Bosphore;

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qui ont vaincu au\ champs de Fleunis et d'Arcole, aux lignes do VVeisseinbourg et aux pieds des pyramides, dans les valle'es de Panipelune et dans les plaines de la Bavièrej qui oui mis sous leur joug l'Allemagne et l'Italie, le Brabant et la Suisse, et les îles de la Batavie et les îles de la Grèce, Munich et Rome , Amsterdaiu et IMalte, Mayence et le Caire? Sont-cc des athées qui ont gagne plus do soixante batailles rangées, et pris plus de cent forteresses ; qui ont rendu vaine la coalition de huit grands empires, et fait trembler les souverains des Indes, derrière toutes les solitudes de l'Asie? Sont-ce des athc'es qui ont accomj)Ii tant de prodiges, ou bien des paysans chrétiens, qui avaient pratique toute leur vie les devoirs de la religion? On ne voit pas que tous ces grands esprits, qui ne pouvaient s'abaisser jusqu'cà croire en Dieu, se souciassent beaucoup d'aller aux combats. Qu'il eût e'te beau pourtant de voir une armée d'incre'dules aux prises avec ces Cosaques , qui pensent monter au ciel, en mourant sur le champ de bataille I

Il n'est point de caractère plus admirable que celui du héros chrétien: le peuple qu'il défend le regarde comme son père; il protège le laboureur et les moissons; il écarte les injustices: c'est un ange de la guerre, que Dieu envoie pour adoucir ce flc'au. Les villes ouvrent leurs portes au seul bruit de sa justice, les remparts tombent devant ses vertus; il est l'amour du soldat et l'idole des nations; il mêle au courage du guerrier la charité évangélique; sa conversation touche et instruit, ses ])aroles ont une grâce de simplicité parfaite ; on est étonné de trouver tant de douceur dans un homme accoutumé à vivre au milieu des périls: ainsi le miel se cache sous l'écorce d'un chêne qui a bravé tous les orages.

Concluons que, sous aucun rapport, l'athéisme n'est bon au guerrier. Nous ne voyons pas qu'il soit plus utile dans les divers états de la nature que dans les conditions de la société. Si la morale porte tout entière sur le dogme de l'existence de Dieu et de l'immoitalité de l'ame, \m père, un fds, des époux, n'ont aucun inte'rèt à être incrodides. FJi I comment, par exemple, concevoir (fu'une femme puisse être atlic'e ? Qui apj)uiera ce roseau , si la religion n'en soutient la fragilité? Etre le plus faible de la nature, toujours à la veille de la mort ou de la perte de ses charmes , qui le soutiendia cet être qui sourit et qui meurt , si son espoir n'est point au-delà d'une existence éphémère? Par le seul intérêt de sa beauté, la femme doit être pieuse. Douceur, soumission, aménité, ton dresse , sont une partie des charmes que le Créateur prodigua à notre première mère , et la philosophie est mortelle à cette sorte d'attraits

La femme qui a naturellement l'instinct du mystère, qui prend plaisir h se voiler, qui ne découvre jamais qu'une moitié de ses grâces et de si pensée, qui peut être devinée mais non connue, qui comme mère et comme vierge est pleine de secrets , qui séduit surtout par son ignorance, qui fut formée ])f>ur la vertu et les sentimens les plus mystérieux, la i)udeur et l'amour; cette femme, renonrant au doux instinct de son sexe, ira d'une main faiblo et téméraire chercher à soulever ro'jiais rideau qui couvre la Divinité! A qui pense-t-elle ])laire par cet effort ridicule et sacrilège? Croit-illr, en joignant ses ridicules blas])h('nies, et sa frivole métaphysique aux iiniiroValioiis des Spinosa , et aux sophismes des Bayle, nous donner une grande id('0 de son génie? Sans doute elle n'a pas dessein de se choisir un époux : (luel homme de bon sens voudrait s'associer une compagne inqiie ?

L'épouse incrédide a rarement l'idée de ses devoirs : elle passe ses jours, ou à raisonner sur la vertu sans la pralifjuer, ou à suivre ses plai-

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sirs dans le louihillun du monde. Sa tète est vide, son aine cieiisc , l'ennui la dévore ; elle n'a ni Dieu, ni soins domestiques, jour remplir l'a- Lî me de ses momens.

Le jour venp;eur approche ; le Temps arrive, menant la Vieillesse par la main. I-^e spectre aux cheveux blancs, aux épaules voûtées , aux mains de glace, s'assied sur le seuil du logis de la femme incrédule ; elle ra])erçoit, et pousse un cri. Mais qui peut entendre sa voix? Est-ce un époux? il n'y en a plus pour elle. Depuis long-temps il s'est éloigne du théâtre de son déshonneur. Sont-ce des enfans? perdus par une éducation impie et par l'exemple maternel, se soucient-ils de leur mère? Si elle regarde dans le passe', elle n'aju-rçoit qu'un désert où ses vertus n'ont point laisse' de traces. Pour la première t'ois , sa triste pensée se tourne vers le ciel ; elle commence à croire qu'il eijt été plus doux d'avoir une religion. Regret inutile I la dernière punition de l'athéisme dans ce monde est de désirer la foi sans pouvoir l'obtenir. Quand, au bout de sa carrière, on reconnaît les mensonges d'une fausse philosophie; quand le néant, comme un astre funeste, commence à se lever sur l'horizon de la mort, on voudrait revenir à Dieu, et il n'est plus temps : l'esprit, abruti par l'incrédulité, rejette toute conviction. Oh! qu'alors la solitude est profonde, lorsque la Divinité et les hommes se retirent à la fois ! Elle meurt cette femme , elle expire entre les bras d'une garde payée , ou d'un homme dégoûté par ses souffrances , qui trouve qu'elle a résisté au mal bien des jours. Un chétif cercueil renferme toute l'infortunée : on ne voit à ses funérailles, ni une mie échcvelée, ni des gendres et des petits-fils en pleurs; digne cortège qui, avec la bénédiction du peuple et le chant des piètres, accompagne au tombeau la mère de famille. Peut-être seulement un fils inconnu , qui ignore le honteux secret de sa naissance, rencontre par hasard le convoi; il s'étonne de l'abandon de cette bière, et demande le nom du mort à ceux qui vont jeter aux vers le cadavre qui leur fut promis par la femme athée.

Que différent est le sort de la femme religieuse I Ses jo;irs sont environnés de joie, sa vie est pleine d'amour : son époux, ses enfans, se& domestiques la respectent et la chérissent : tous reposent en elle avec une aveugle confiance, parce qu'ils croient fermement à la fidélité de celle qui est fidèle à son Dieu. La foi de cette chrétienne se fortifie par son bonheur , et son bonheur par sa foi : elle croit en Dieu , parce qu'elle est heureuse, et elle est heureuse, parce qu'elle croit en Dieu.

Il suffit qu'une mère voie sourire son enfant , pour être convaincue de la réalité d'une félicité suprême. La bonté de la Providence se montre tout entière dans le berceau de l'homme. Quels accords touchans I ne seraient ils que les effets d'une insensible matière? L'enfant naît, la mamelle est pleine; la bouche du jeune convive n'est point armée, de peur de blesser la coupe du banquet maternel : il croît, le lait devient plus nourrissant; on le sèvre , la merveilleuse fontaine tarit. Cette femme si faible a tout à coup acquis des forces qui lui font surmonter des fatigues que ne pourrait suppoiter l'homme le plus robuste. Qu'est-ce qui la réveille au milieu de la nuit, au moment même où son fils va demander le repas accoutumé? D'où lui vient cette adresse qu'elle n'avait jamais eue? Comme elle touche cette tendre llcur sans la briser! ses soins semblent être le fruit de l'expérience de toute sa vie; et cependant c'est là son premier-né! Le moindre bruit épouvantait la vierge : où sont les armées, les foudres, les périls, qui feront ])âlir lanière? Jadis il fill.iit à cette femme une nourriture délicate, une

couclie molle ; le moindre souffle de l'air l'incommodait : à pre'sent un pain grossier, une poignée de paille, la pluie et les vents ne lui importent guère , tandis qu'elle a dans sa mamelle une goutte de lait pour nourrir son fils, et dans ses haillons un coin de manteau pour l'envelopper.

Tout étant ainsi , il faudrait être bien obstiné pour ne pas embrasser le parti où non-seulement la raison trouve le plus grand nombre de preuves, mais où la morale, le bonheur, l'espérance, l'instinct même et tous les désirs de l'amenous portent naturellement j car s'il était vrai, comme il est faux, que l'esprit tint la balance égale entre Dieu et l'athéisme, encore est-il certain qu'elle pencherait beaucoup du côté du premier : outre la moitié de sa raison, l'iiommo met de plus dans le bassin de Dieu , tout le poids de son cœur.

On sera tout à-fait convaincu de celte vérité, si l'on examine la manière dont l'athéisme et la religion procèdent dans leurs démonstrations.

La religion ne se sert que de preuves générales ; elle ne juge que sur l'ordonnance des cieux, sur les lois de l'univers ; elle ne voit que les grâces de la nature, les instincts charmans des animaux, et leurs convenances avec l'homme.

L'athéisme ne vous apporte que de honteuses exceptions ; il n'aperçoit que des désordres, des marais, des volcans, des bêtes nuisibles; et comme s'il cherchait à se cacher dans la boue, il interroge les reptiles et les insectes, pour lui fournir des preuves contre Dieu.

La religion ne parle que de la grandeur et de la beauté de l'homme :

L'athéisme a toujours la lèpre et la peste à vous offrir.

La religion tire ses raisons de la sensibilité de l'ame , des plus doux attachemens de la vie, de la piété filiale, de l'amour conjugal, de la tendresse maternelle :

L'athéisme réduit tout à l'instinct de la bête; et;, pour premier argument de son système , il vous étale un cœur que rien ne peut toucher.

Enfin, dans le culte du chrétien , on nous assure que nos maux auront un tenne ; on nous console, on essuie nos pleurs, on nous promet une autre vie :

Dans le culte de l'athée, les douleurs humaines font fumer l'encens ;, la mort est le sacrificateur , l'autel un cercueil, et le néant la divinité..

Chateaubriand.

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