‹ L'Écho de la jeune France (volume 3)Chapitre 66 sur 99 · LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

LITTÉRATURE

Nous ne sommes point dans un de ces siècles de conscience et de savoir, où les auteurs croyaient ne'cessaire d'apprendre préalablement ce qu'ils voulaient enseigner aux autres, où, des profondeurs de quelques cabinets, tombeaux scientifiques dans lesquels des martyrs du travail se résignaient à s'ensevelir tout vivans, on voyait, à de longs intervalles, sortir des ouvrages, oracles d'érudition et de doctrine, préparcs par de longues journées de méditations et des nuits studieuses dont ne s'était point approché le soimueil. A ces époques, les tableaux de la littérature contemporaine étaient faciles à tracer. La république des lettres n'était point encore tombée en anarchie; elle formait une société compacte, régulière, dont les profanes ne pouvaient ni renverser les barrières ni relâcher les liens. Un petit nombre de têtes illustres composaient comme un sénat d'érudits , une aristocratie savante (pTil était aisé de dénombrer; dans cette aristocratie et dans ce sénat il y avait peu de places , mais toutcsétaicntbifn rfinplics. On pourraitdireavccjustesseque cette ancienne républicpic des lettres , avec sou cortège d'hommes graves et austères , ressemblait assez à ce qu'était Home au temps de sa discipline primitive,

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quand les citoyens votaient par tribus; tandis que la république des lettres actuelle, avec son monde d'auteurs , ne ressemble pas mal à ce que tut Rome au temps de son relâchement, lorsque les ambitieux menèrent des peuples entiers aux comices pour troubler les voles et détruire la liberté par des élections anarchiques, tellement que , suivant le témoignage de Cice'ron, il devint impossible de savoir si le peuple avait adopte une loi ou l'avait rejete'e.

Je n'ignore pas qu'il y a des personnes qui regardent comme une marque incontestable de la diffusion des lumières, comme un progrès de l'époque prc'scntc, cette multiplicité d'auteurs et d'écrits dont nous sommes inondés. Mais après avoir examine' avec une attention sérieuse la littérature actuelle , il est bien impossible de se ranger à l'optimisme de cette opinion, qui compte les ouvrages au lieu de les peser. Sans doute il y avait moins d'auteurs à l' époque où vivaient ces savantes corporations dont le sophiste Condorcet fit brutalement incendier les travaux historiques, avec cette tolérance fanatique d'un Omar jacobin , qui , traitant la société comme une aventurière, lui brûla ses vaisseaux pour qu'elle ne songeât plus au rivage dont on voulait l'éloigner à jamais. Mais aussi entre la littérature de cette époque et celle de notre temps, il y a l'infini. Nonseulement leur physionomie n'est pas la même, mais leurs points de départ et leurs buts sont opposés. Ce n'est point ime différence du plus au moins d'études , du plus au moins de conscience , du plus au moins de connaissances acquises : une révolution tout entière les sépare. Cette vieille littérature était une vocation, celle-ci est un métier. Tout est renfermé dans ce mot-là , qui suffit pour expliquer le caractère des livres qui paraissaient autrefois , et de ceux qui paraissent aujourd'hui.

On peut dire qu'une compagnie de marchands a envahi le royaume des lettres, et que, réduit à la dure condition des Indes sous l'administration rapace des Anglais, il est honteusement exploité parées vampires qui pervertissent le sens moral des nations. Ce n'est point sans intention que je suis allé chercher cette comparaison des Indes. Cette possession lointaine est pour la Grande-Bretagne comme une écluse oîi elle écoule le trop-plein de sa population ; presque chaque famille anglaise à un ou deux membres qui, au sortir des écoles, s'en vont chercher fortune dans cette vaste exploitation de la compagnie qui comprend des nations entières. La France aussi a un trop-plein de jiopulation ; toutes ses familles ont des membres qui cherchent en vain à se glisser dans l'édifice social , qui , encombré par la multitude des aspirans , les vomit par tous ses portes. Eh bien ! qu'a-t-on fait? On a suppléé aux possessions territoriales qui manquaient en se précipit.mt dans le monde intellectuel. Les Indes françaises , c'est la littérature. Chaque année une uuéc d'écrivains se jette dans ces terres iDConnucs que l'on croit sans limites , parce que Uurs limites ne

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sont pas visibles. Du gcnio, du savoir, des talons, des connaissances premières; il s'agii bien décela! Je dirais volontiers que, comme dans les Indes anglaises, il s'agit de récolter du riz.

Veut-on écoutera ce sujet une anecdote qui a le double mérite d'être vraie et de résumer une situation? On discutait devant un écrivain le parti qu'on ferait prendre à un jeune homme. Il ne paraissait point assez intelligent pour entrer dans le commerce, assez éloquent pour courir la carrière du barreau, assez instruit pour entreprendre celle de la médecine. Qu'en conclut-on? On en conclut, et à l'unanimijé, qu'il en fallait Taire un homme de lettres. Vous direz à cela que c'est un cas particulier, une exception. Point du tout, et je suis sûr que personne ne s'étonnera de ce trait en le lisant, tant il est conformée tout ce qui se passe, tant il est dans l'esprit de notre époque. Cette singulière idée de dire à quelqu'un : « Puisque tu n'as pas assez de capacité pour être épicier , eh bien par pis-aller sois homme de génie, » celle singulière idée est une opinion courante. \ous-méme vous l'avez cent fois exprimée; cent fois vous avez dit en parlant d'un enfant à peine sorti de l'école, et dont la main consei-ve encore la chaleur des dernières férules qu'il a reçues. « On lui a donné de l'éducation, eh bien I il faut qu'il en profite, que n'écrit-il? »

Grâce à ces merveilleuses idées, il est à peu près impossible de faire le dénombrement des livres qui paraissent chaque année. Ce soin ne regarde plus la littérature , mais la statistique , qui , comptant le nombre des briques de savon et de pièces de calicot qui entrent dans nos ports et qui en sortent, peut bien aussi compter le nombre des ouvrages que l'on consomme en douze mois. En i833, le mouvement a été plus grand encore que dans les années précédentes, et si l'on en demandait la raison , je serais vraiment teuté de répondre que nous devons cela à la dernière tournée que les bancs de l'école ont jetée dans le monde. La compagnie des Indes littéraire a sur sa sœur la compagnie des Indes anglaise cet avantage, d'autres diraient cet inconvénient, que le privilège n'ayant été donné à personne , tout le monde le prend. On écrit dans l'âge qui devrait être consacré à lire. Les siècles passés n'eurent qu'un Pic de la Mirandule; de notre temps je ne dirais point qu'il y en a cent, qu'il en a mille, mais que tout le monde est Pic de la Mirandole: qui donc, de nos jours, n'est pas prêt à soutenir sa thèse de omni re scibili et de quibusdam aliis, ce que je traduirais librement pour le siècle, sur ce (juil sait et sur ce (fu^il ne sait pas? 11 est convenu que le génie n'a pas d'âge, et si cela continue, il scia convenu qu'on peut faire de bons livres avant d'avoir fait ses dents. Voici venir toute une invasion de Iitléraleurs au maillot qui, s'élançant du bureau des nourrices, prouveront à leurs père «t mère (pie c'est une Iviannic d'exiger de ceux qui veulent être écrivains un certificat constatant qu'ils ont préalablement appris à lue. A tout

LECHO DE LA. JKUiNE MlANChl. S>A

prendra , l'alphabet n'cst-il pas une charle qui doit cire c'critc par ceux qui la reçoivent et non par ceux qui la donnent? N'y a-t-il point quelque cliose à dire aussi sur l'arbitraire de l'ortliograpLc déjà si rudement secoué par M. Jacotot? Ne vous y trompez pas, le jacotutisme est l'avenir de notre littc'rature, comme le saint-siraonisme serait l'avenir religieux de notre philosophie, si elle e'tait parvenue à pre'valoir contre la foi de nos pères.

C'est tout ce que j'ai à dire de cette lilte'rature à la grosse, qu'on me passe ce terme , nouvelle espèce e'phe'mère dont les publications ont huit jours d'existence quand elles ont du succès, et dont l'immortalité s'étend si loin qu'elle peut s'étendre d'une nouvelle lune à son dernier quartier. S'il fallait compter le nombre des volumes publiés en i833, romans, poésies, vaudevilles et drames, qui rentrent dans cette large catégorie , mieux vaudrait dénombrer les vaisseaux et les soldats des Grecs comme le fait Homère , ou mieux encore, ainsi que nous l'avons dit, compter les briques de savon employés en France, comme le ferait M. Charles Dupin, si vous l'en priez un peu. Il y eut un temps où l'activité de l'industrie s'était tournée vers les bâtisses; tout Paris s'était fait maçon. Les villes sortaient de terre comme si on avait attendu la visite de deux ou trois peuples, et si l'Angleterre ou l'Espagne eussent pris la fantaisie de nous rendre visite, nous les aurions logées à l'aise et sans nous gêner en rien. Si vous m'aviez demandé à cette époque le chiffre et la description des édifices qui naissaient du matin au soir, j'aurais répondu une fois pour toutes que c'était une architecture de carton sur papier mâché : c'eût été en effet perdre le temps que de compter et d'examiner ces décorations de théâtre qui tombaient pendant qu'on les construisait, et, déjà toutes verdàtres avant d'avoir été habitées, étalaient au soleil le singulier spectacle de leurs palais fêlés et de leurs raonumens moisis. Eh bien ! au lieu de dire ce que mille auteurs ont écrit sous les Tilleuls, ce qu'ils pensent sous les toits, sur toutes espèces de sujets et sous toute espèce de titres, depuis Priez pour elle , jusqu'à Ainsi soit-ilj au lieu d'évoquer autour du public les fantômes de quelques centaines de vaudevilles où l'on a mis l'histoire en lambeaux et l'honneur des familles au pillage j au lieu de rendre à M. Ancelot entre autres le mauvais service de rappeler ses torts dramatiques dans ce genre ; torts nombreux et condamnables sans doute , mais sitôt oubliés qu'il y aurait tout à la fois cruauté et anachronisme de les lui reprocher; au lieu d'aller poursuivre dans leurs tombeaux des avortons poétiques qui sont morts le même jour qu'ils ont paru à la lumière; au lieu de remuer cet amas de mémoires vrais ou faux, mais presque toujours sols, depuis ceux de mademoiselle Boury jusqu'à ceux de plus grands personnages; ne vaut-il pas mieux dcfiiiir d'un srii! trait la lillcralure

\12\ L ÉCHO DK LA. JEUNE FRAKCE.

(Je i833, coinuic nous dtTinissions tout à riicurc rarcliitccturc de i8i<S? los auteurs de i833 comme les maçons de i8',8, et cela avec d'autant plus de raison que j'ai toujours soupçonne qu'il y avait plus que de la camaraderie entre ces deux lamilles, que, la monomanie du siècle changeant , les maçons de la première période avaient rclourne dans la seconde leurs tabliers et la maxime de Boilcau , ce qui expliquerait pourquoi on écrit si mal après avoir si mal bâti ?

Pour définir donc d'une manière ge'nérale ce peuple d'auteurs , dont on ne saurait examiner les œuvres , il faut dire que, dans ce siècle, il y a comme un courant d'idées et de style où il suffit de plonger pour devenir écrivain. Un petit nombre d'hommes doues de dispositions heureuses s'e'taicnt cre'ë dans notre liltcrature une sorte d'originalité par l'abus de quelques qualités littéraires louables en elles-mêmes, mais chez eux un peu forcées. Ainsi, en haine de la chasteté' ancienne de notre langue , de cette espèce de bonne tenue qu'elle conservait jusque dans les sujets les plus simples , de cette propriété de termes, de cette régularité de consti'uclion qui la rendaient si claire, ils se sont plu à écrire d'un style facile jusqu'au désordre, original jusqu'à l'étrangeté; en haine de ce qu'ils appellent le pédantisme classique du style collet monté, leurs phrases sont souvent sans commencement ni fin; elles se précipitent au hasard et comme si elles se disputaient le prix de la course; éparpillées, essoufflées, échevelées, elles arrivent toutes à la fois, et entraînent le lecteur avec elles, rn se le passant de main en main , à peu près comme une ancienne légende hongroise nous représente les villies (i), qui pendant la nuit et au clair de lune se forment en quadrilles autour du voyageur imprudent, et le font danser jusqu'à ce qu'il meui'c de lassitude dans los mystérieuses profondeurs des bois.

Cependant , malgré les défauts inévitables d'une pareille école , ceux qui en sont les orateurs ont par cela même beaucoup d'avantages sur leurs écoliers. D'abord, la nouveauté, quelle qu'elle soit, a son charme, et puis il y a de la séduction dans ce déshabillé d'expression, dans ce laisser-aller d'une intelligence qui semble ouvrir nonchalamment la main et donner la volée aux idées et aux phrases qui s'en vont, ainsi que de joyeuses bandes d'oiseaux, où elles veulent et comme elles veulent ; dans celte hardiesse , j'allais dire cette effronterie de concc|)tionqiii ne recule devant aucun sujet, qui aime à jouer avec le péril , et ils transportent ainsi dans la littératine ces façons de voir et d'agir d'écumeurs de mer, si pittoresques dans les romans de l'enirnorc; Cooper, et bien plus encore dans les j)oésies de luid Hyron. t\. proprement parler, les auteurs auxquels nous faisons allusion ,

{i) Une villi»- ri^\ ri.spiil (ruui.' inmii' fill' (|iii iiicuil |iinljiji (|ir(l!c cit Hanccc.

]. KCIIO 1)1. LA JKUNK FdANCK. â'J.J

lioiivniU nos nuises trop sages et trop lionnêlcs , ont grise la langue et I.i lilleialiire franpisc : mais c'est nne ivresse frappée lueoinilu vinilo Cliampagnc ou du vin du lUiin , une débauche de gens bien élevés, une orgie qui sent les bons crus. Le danger d'un pareil système, c'est de mettre la littérature à la portée de toutes les plumes et de toutes les intelligences. Les imitateurs ne prennent jamais les qualités, ils ne réussissent à s'approprier que les défauts , et en les exagérant, comme de raison, le plus qu'ils jieuvect. Les courtisans d'Alexandre avaient tous l'e'paule \\n peu baute, mais pas un ne s'avisa d'avoir le génie qui vainquit Darius en tant de batailles, et détruisit l'un des plus grands empires qui aient existe. Il y eut une époque du règne de Louis XIV où personne ne voulait plus avoir de dents, mais aucun de ces flatteurs n'eut l'ide'e de tacher de ressembler au grand roi par une de ces hautes qualite's qui l'ont rendu immortel. Je n'ai pas l'intention d'abuser duprivile'ge deTepigramme jusqu'à comparer qui que ce soit dans notre littérature à Alexandre ou à Louis XIV ; mais, toutes proportions gardées, les suivans des chefs de l'école ont beaucoup d'analogie avec ces parodistcs d'un inconvénient de vieillesse ou d'un défaut de construction. De ce que l'ivresse d'un homme de talent peut avoir son mérite , ils en concluent que toute ivresse est belle, même celle d'un ilote. La littérature et la langue, qu'on avait grisées en bon lieu et avec du bon vin , ils la traînent brutalement au cabaret et la soûlent de vin de Surênc ou de grosse bière flamande. Gela se passe d'explication, n'est-ce pas ? Ce qu'ils cherchent d'abord jwur faire un livie, c'est un titi'e qui ne ressemble à ricn^ puis ils mettent derrière un ouvrage qui ressemble à tout. Les maîtres ont-ils écrit dix lignes à la pagej ils en écrivent deux. Les maîtres ont-ils accumulé trois points d'exclamation; ils en mettent six. Les maîtres out-ils semé sur leur route deux ou trois adultères ; ils y ajoutent huit incestes. Les maîtres se sont-ils emprisonnés dans un impasse; et en sont-ils à peu près sortis? Ils se jettent dans un cul-de-basse-fosse et y restent. Les maîtres ont-ils écrit un peu trop à leur aise; ils n'écrivent plus du tout. Vous reconnaissez ici l'analyse de cent ouvrages parus dans » l'année , toute cette littérature jetée par une librairie infatigable a ces appétits carnassiers de cabinets de lecture, qui , peu soucieux de mal dîner, pourvu qu'ils dînent, se contentent d'une nourriture au rabais,pourvuqu'ellc se renouvelle chaque jour. Vous reconnaisseztoutecettc famille de contes et de nouvelles de tous les genres et de toutes les couleurs, les cent-et-un , les cent-et-une, les contes bruns, les contes verts, le contes bleus, le Lii>re Rose, écrit au nom des femmes plutô^ que par les femmes , du moins je l'espère ; en un mot , ce déluge dont les eaux croissent chaque jour avec une si grande rapidité qu'Omar, si la clémence du ciel nous l'envoyait , serait en mesure de chauffer ses bains pendant ([uelque trois cents ans. Appeliez cela , si vous le voulez , de la

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]ittéraliuc; pour moi, c'est de l'industrie et pis que de l'industrie, car l'industrie repond à des besoins réels ; c'est du brocantage , et pis que du brocautage,car un broc<inteur vous procure quelquefois des haillons qui ontun mérite de curiosité et des vieilleries qui ont encore leur prix; mais cette triste littérature sans moralité', sans mission , sans emploi, qui ne parle ni à l'intelligence ni à l'ame , qui parle pour parler , qui spécule pour spéculer ; je ne puis comparer ses representans qu'à ces marchands anglais qui amenèrent la grande crise commerciale de iS24i ^^ envoyant des cargaisons de bas de soie et de patins en Ame'riqueà des peuples qui habitent sous la ligne , et qui sont toujours nus. On ne s'étonnera point après ceci de la grande différence que nous avons établie en commençant entre le point de départ, la portée, le but de la littérature ancienne et de la littérature nouvelle. On peut dire, sans médisance et sans calomnie, qu'il y a de notre temps bien peu d'auteurs en état de marcher de pair avec cettecuisinière de Robert Etienne, que ce savant homme congédia pourtant parce qu'elle ne parlait que la langue latine, dans sa docte maison, où maître et valets, tout le monde enfin , était utriusque linguœ, tout le monde parlait familièrement le latin et le grec.

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