‹ L'Écho de la jeune France (volume 3)Chapitre 67 sur 99 · II. THÉÂTRES · texte numérisé non relu

II. THÉÂTRES

11 y a cependant eu dans cette année de 1 833 des productions, ou, pour nous exprimer avec plus de justesse , des faits littéraires qui méritent d'être envisagés à part et de devenir l'objet d'une étude sérieuse et de graves considérations. Nous voulons parler de ces ouvrages qui dénotent dans la littérature dramatique unetendancedc plus en plus prononcée vers des doctrines subversives de toute société. Nous aimons assez peu faire d'une thèse littéraire une question de personne , mais quand un homme résume et représente un mouvement intellectuel, quand ses talcns même deviennent un nouveau danger, quand il exerce sur de nombreuximitateurs une influence désastreuse, quand il consacre toutes les puissances de son imagination , toutes les ressources de son intelligence , à flétrir les institutions nécessaires à la société, alors cet homme est si coupableque c'est non-seulement une censure littéraire, mais une censure morale qu'on est en droit d'exercer contre lui. Cet homme dont nous parlons ici, tout le monde a déjà compris que c'est M. Victor Hugo. La carrière anti-sociale où il marchait depuis quelque temps , il y a couru a pas de géant cette année. On dirait que son orgueil, qui dépasse son génie de toute la tête, le précipite dans des abîmes sans fond, et qu'il veui trouver sous ses pieds cet infini qu'il désespère d'atteindre en montant. Il s'est fait comme une mission de désorganisation et de ruine; il aspire à descendre jusqu'à la réputation d'uu Shakespeare de bas étage niveleur de toute renommée, insulteur de toute

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gloire, sans cesse occupe à dc'grader des piédestaux aii\ acclamations de la populace et à rouler pour lui plairedes statues dans la boue. Tout ce qui approche du trône , tout ce qui tient au sanctuaire a droit à l'anatlième dramatique de M. Hugo. Il est d'autant plus condamnable qu'il fait le mal avec intelligence, que c'est avec intention qu'il jette aux mauvaises passions, aux instincts brutaux de la société la pâture haineuse qu'elles réclament , il s'endurcit en marchant dans ces déplorables routes et ne voit pas que lorsqu'il croit mettre la main sur la gloire il n'atteint que le scandale , qui en est la caricature.

L'année iH33 a mis plus que jamais en saillie le nouvel art poétique que s'est créé INI. Victor Hugo. Trois pièces ont servi de cadre à cette guerre impie qu'il a entreprise contre les principes de la société. Enivré des tristes succès qu'il avait obtenus en se précipitant dans cette arène, il a laissé tomber le masque ; il a mis de côté toute retenue. Ces draperies décentes que le talent jette sur les impudicités du vice , ce point de vue élevé où il se place pour juger la nature humaine, cette mission toute morale qu'il s'impose , cette sorte de censure qu'il exerce sur les mauvaises passions et les crimes, vous ne trouverez o-i en de cela dans cette trilogie qui part de la tragédie appelée le Boi s^amuse, et passe par Lucrèce Bor^ia pour aboutir à Marie Tildor.

Quant aux deux dernières pièces, nous n'en dirons qu'un mot, parce que l'Echo de la jeune France a eu déjà l'occasion de les juger au commencement de cette année avec une sévérité dont nous ne pourrions que reproduire l'expression. C'est un triste et misérable métier, suivant nous, que d'aller diffamer les tombeaux , et de parodier dans une œuvre littéraire les excès de ces hommes qui souillèrent ce trésor de cendres royales amoncelées dans les caveaux de Saint-Denis. Calomnie pour calomnie, il nous semble plus courageux, du moins, de s'en prendre aux vivans que d'aller cracher à la face d'un cadavre. Il nous semble qu'avant de tremper la gloire de François Y' dans toutes les ordures d'une imagination dépravée , on aurait dû se souvenir que la main de ce grand prince tint la victorieuse épée de Marignan et la plume qui signa l'immortel billet de Pavie. Quant à Lucrèce Borgia, M. Victor Hugo aura seul trouvé le moyen da calomnier cette abominable femme ; mais pour lui ce n'a été là (pj'un accessoire, et s'il y a une pensée sous cet amas de crimes, c'est une pensée hostile au catholicisme contre qui le poète dirige tous les sarcasmes et toutes les peintures diffamatoires qu'il semble avoir empruntées à la plume haineuse de Luther. Après Lucrèce Borgia il restait à M. Victor Hugo un dernier pas à faire pour tenter contre la seconde personne royale , contre la reine , ce qu'il avait exécuté contre le roi, dans le drame emprunté au siècle de François \" . Marie Tudor a donc couronné toute cette série d'œuvres anii-sociales.

Quel csl le but lies législateurs lorsqu'ils entourent la haute sphère du gouvernement d'e'clat et de majesté, lorsqu'ils déclarent les rois sacres et inviolables? C'est sans doute d'imprimer un salutaire respect aux nations pour une institution nécessaire , et dont le nerf est surtout dans son influence morale. Eh bien ! M. Victor Hugo, ce Solon du Théâtre-Français,

ce Lycurgue de la Porte-Saint-Martin, a, lui , un tout autre système, de

tout autres idées. Sait-on la véritable pensée qui est cachée derrière

Marie Tudor? sait-on le secret du succès scandaleux qu'obtiennent de

pareils ouvrages? Nous allons le révéler sans détour. « Vous voyez bien

» là-bas au-dessus de vos têtes » , dit M. Victor Hugo aux jalousies qui

fermentent dans les rangs les plus infimes de la société , « vous voyez

» bien là-bas cette femme , assise sous la pourpre, toute couverte de dia-

» mans, qui, le sceptre à la main et la couronne en tcte, a jusqu'ici ob-

» tenu vos hommages, en un mol, la reine; eh bien! je vais la prendre

» par la main et la faire descendre jusqu'à ce qu'elle soit sous vos pieds.

» Je veux vous venger de cette longue obligation de respect qui vous a

» été imposée. Je veux que les humiliations que je lui ferai subir égalent

» les hommages que vous lui avez rendus. Ce visage que vous êtes fali-

» gués de trouver auguste et majestueux , je le barbouillerai de mépris.

» Autant il y a de perles sur cette robe, autant j'y mettrai détaches de

» sang et de boue : pour que ce mot de reine perde tout son prestige,

» pour qu'il n'excite chez vous que l'horreur et la réprobation , je pren-

» drai celle-ci, et je la prostituerai à un homme sorti de vos rangs, je la

» lui donnerai pour concubine, et je ferai Marie, reine d'Angleterre,

» assez repoussante et assez ignoble pour que, dans cet adultère d'un

» trône avec un coin de rue , ce soit Faban Fabiani qui paraisse dcsccn-

)) dre en venant essuyer la boue de la place publique sur la pourpre

» éhontée de ce manteau royal. Mais ce n'est {)oint tout encore. Ce qu'il

» y a de plus hideux à vos yeux, n'est-ce pas le bourreau? eh bien! je

» donnerai à la reine le bourreau pour confident et pour compère; je frot-

» terai l'une contre l'autre les deux extrémités des choses humaines, le

» trône et l'échafaud. Applaudissez maintenant, car tout ce qui était au-

» dessus de vous est maintenant au-dessous j applaudissez, car pour sa-

n tisfaire vos rancunes et vos envies, j'ai raccourci de toute la tête les

» grands principes de la société. Applaudissez, car cet éclat qui vous of-

» fusquait, le l'ai noyé dans la fange. Applaudissez, car d'aujourd'hui

» vous êtes vraiment princes , vraiment souverains; vos haillons sonten-

u core moins souillés que cette pourpre; vos vices sont moins hideux que

» ces vices couronnés ; et ces rois si superbes, votre mépris a le droit de

» leur crier : A genoux ! »

On conçoit mainlcnanl pourquoi nous avons jugé avec une équité si in-

■ exorable les ouvrages de M. Hugo. C'est que nous avons reconnu dans

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loiis SCS dr.imcs cette pcnsce anti-sociale et ces continuels appels aux mauvaises passions rpii pervertissent le sens moral des peuples ; c'est que , toutes les fois que les auteurs dramatiques, au lica d'exercer une censure salirtaire sur la société' dont ils sont membres, cherclicnt à ruiner les institutions et à renverser toutes ces bases déjà si ébranlées , ils deviennent des empoisonneurs publics. A travers tous ces noms empruntes aux siècles passe's , il y a de la pique et du bonnet rouge sous tous les drames de M. Hugo; c'est une terreur littéraire j c'est un 93 ihe'àtral succédant au ()'i politique. Chaque soir il donne à ses spectateurs ces émotions que nos pères ont eu dans la rue. Il y a plus d'un 2 1 janvier au bout de cette plume, qui s'en va souillant les couronnes, car le mépris est encore plus mortel aux institutions sociales que le coupcict de la place de la révolution , et le régicide le plus coupable comme lo plus dangereux n'est point .'.e régicide de sang , mais le régicide de boue, j

Nous l'avons dit : le but de celte revue n'est point d'étiqueter les nombreuses productions qui , dans tous les genres de littérature , sont écloses cette année. Nous avons trop peu de goût pour les nécrologies, pour vouloir tenter le dénombrement des livres contemporains, d'autant plus qu'il nous faudrait remplir la tâche aussi fastidieuse qu'inutile de les rappeler à l'oubli du public, qui les oublie bien de lui-même. Ce que nous avons essayé de faire , c'est d'analyser l'espiit qui caractérise tous les genres de littérature , de remonter aux causes qui dégradent les lettres , de signala' celles qui rabaissent le domaine de l'intelligence jusqu'à une mission antisociale ou jusqu'au niveau d'un honteux trafic. D'après ce système de critique, toutes les fois qu'un auteur ou un ouvrage résume l'esprit général que nous voulons peindre , nous devons saisir cette occasion de personnifier nos idées. Nous allons trouver une seconde fois matière à appliquer ce principe. Nous avons attaqué le di'ame moderne dans M. Victor Hugo, qui s'y est montré l'écolier perverti du genre dont M. Alexandre Dumas avait créé, dans Henii III, le type peu louable. La dernière pièce de 'M. Scribe au Théâtre-Français va nous fournir une occasion de signaler la tendance inamorale que l'on donne à la comédie.

Bertrand et Raton on déjà été l'objet de nombreuses remarques , de louanges passionnées, et aussi de quelques critiques. Cependant il nous semble que l'on n'a pas tout dit sur cette pièce , ou plutôt qu'on n'a point voulu dire ce qu'il y avait de plus gi-ave et de plus digne d'intérêt.

Il ne faut point s'y tromper; c'est le Figaro de notre époque que M. Scrib(; a voulu faire, mais un Figaro retourné. Beaumarchais écrivant pour un siècle où le sol semblait se soulever pour jeter à bas toutes les sommités sociales, où les aristocraties se faisaient petites, et où In place publique se faisant grande , a sacrifié les unes dans Almaviva . et a l'avorisé l'a-.Jtre dans Figaro. Figaro, c'est l'esprit démocratique avec ses

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saillies, sa verve, sa supériorité re'ellc; Almaviva , c'est l'aristocrafir qui n'a plus qu'une supe'riorite' de convention qu'elle va perdre; en un mot, c'est un de ces carrosses du système deLaw où la livrée est dans la voiture, tandis que le frac et le manteau à plumes du maître n'ont plus de place que sur le siège ou derrière. Almaviva obéit , Figaro gouverne ; Almaviva est dupe, Figaro est fripon.

M. Scribe a pris la pensée de Beaumarchais au rebours. Son Bertrand de Rantzau c'est le Figaro grand seigneur; son Raton BurcbenstalT c'est l'Almaviva populaire. Ce sont, à proprement parler, les représailie-; dramatiques de l'aristocratie contre la démocratie : quolibets, friponnerie, rien n'y manque , on dirait la revanche de la Folle-Journée et l'Ahnaviva grand d'Espagne ne s'était pas donné plus de peine pour faire épouser Suzanne à son coquin de valet, que l'Almaviva de l'aunage ne s'en donne pour faire arriver au pouvoir ce coquin de grand-seigneur qui se moque de lui. Tout dans la pièce originale comme dans l'imitation est sacrifié au rôle de Figaro. Le colonel KoUer, c'est le caractère de Basile sur lequel on a jeté à la volée une épée et un uniforme. Quelques critiques ont beaucoup admiré cette création , en disant que ce colonel-là laverait M. Scribe du reproche qu'on était convenu de lui adresser sur ces colonels de fantaisie dont il manque rarement de décorer la devanture de ses vaudevilles : nous ne sommes nullement de cet avis. M. Scribe, en faisant de Koller un poltron, a obtenu l'avantage de fournir quelques lazzis de plus i Rantzau, cette espèce de Grandisson de l'épigramme qui, toujours supérieur à tout le monde, prononce moins de mots dans une heure que de bons mots. C'est sans doute quelque chose que cela ; car, pour me servir de l'expression d'un homme connu , en voyant un automate jouer aux échecs avec une perfection de jeu, une précision de mouvement incroyable, on peut dire de Rantzau : il n'y a au monde que les raacliines pour avoir à toute heure de l'esprit. Mais sauf cet avantage, tout le reste est inconvénient. Le Koller véritable , le Koller de la ville ne ressemble en rien à celui du théâtre. Ce qu'il y a de vraiment curieux , de vraiment dramatique dans son caractère, c'est un courage de champs de bataille doublé d'une poltronnerie de cabinet. Il est brave entre deux roulcmens de tambours inclusivement: hors delà, ce peut-être un lâche, un traitre qui vend ses bienfaiteurs et se fait le laquais d'une conspiralion que d'autres conduisent. Dans les temps de troubles civils ces choses se voient si souvent, que nous ne pouvons pas comprendre comment M. Scribe, ordinairement bon observateur, -ne les a point vues. Du moment que son Koller est poltron, tout l'effet qu'il pouvait tirer du rô!c fst perdu j car, ce n'est plus un militaire qu'il peint, c'est un courtisan de plus, c'est-à-dire un misérable; la seule différence que j'y voie, c'est fiiic' celui-ci intrigue en bottes à l'éruyèrc, tandis ([uc les autres intriguent

L ECHO DE LA JF.U.NK FRAN(K. ),t i

<Mibas de soie. M. Scribe c'iiiit sous la préoccupation del.-i|)icce(lc Ijc.iuin.u chais; il a donne coiunic je l'ai dit un brevet de gênerai à Basile, et s'est fort peu inquic'té des modèles que l'histoire lui mettait devant les yeux.

On pourrait pousser beaucoup plus loin ce parallèle, faire remarquer par exemple que l'analogie de Figaro premier et de Figaro deux est si frappante qu'on aconGé le rôle de celui-ci aux acteurs qui tiennent l'emploi de r;jutre.

Mais là surtout où les deux auteurs se sont rencontres, c'est dans le but moral de leur pièce. Comme Beaumarchais, M, Scribe s'est attache à peindre en beau le personnage qui est un type d'immoralité et de corruption. Je vous dc'Ge d'accorder le moindre intérêt à tout le reste: Koller est si lâche , la reine-mère si platement ambitieuse , Raton si stupide, son fils si ridiculement dc'clamatcur, la jeune comtessv si eJTronte'e, que pour faire quelque chose de votre sympatliie , il faut nécessairement la donner à ce Rantzau, si honnêtement coquin, si spirituellement corrompu, qui fait profession d'e'goïsme avec tant de grâce, et qui, après avoir excite' les passions de toute uneville, se cache derrière le paravent avec une poltronnerie de si bon goût. Or, toutes les fois qu'au the'àtre, le beau rôleestpour de pareils caractères , c'est un outrage aux saines ide'es et un scandale public. Persuadez à tout un peuple que ce qu'il y a de plus beau au monde , c'est lo me'tier de fripon , faites-lui considérer le bien joue' de l'intrigue comme quelque chose de louable , faites le rire de la couardise et de la fourberie comme de qualités souverainement habiles, et alors vous ferez des chevaliers d'industrie à la centaine, et pas un seul bon citoyen. Je sais bien que le succès prodigieux de Beaumarchais à affiiandé le talent de M. Scribe; mais ne fait pas du Beaumarchais qui veut. Beaumarchais avait du Figaro dans sa vie ; c'est pour cela qu'il a si bien réussi dans ce rôle. Il faudrait avoir du Rantzau dans sa carrière, avoir joué à partie double les peuples et les gouvernemens pour réussir dans le Figaro grand-seigi eur. A ce litre , je ne connais qu'un homme qui puisse l'écrire, et cet homme n'e>t pas M. Scribe, Dieu merci .'pour M. Scribe, Bertrand et Raton ne saurait en aucune façon rappeler la Folle Journée, si étourdissante d'esprit, si effrayante de talent , si étincelante de verve. La pièce à côté de laquelle il faut la mettre est moins haut montée, quoiqu'elle ait obtenu un succès aussi immense peut-être. Je veux parler de ce drame où l'on fait rire du crime, comme dans la comédie on fait rire du vice ; de ce drame, où l'on plaisante si joliment sur l'assassinat, comme dans la comédie on plaisante si joliment sur la corruption et la lâcheté; de ce drame, dont deux brigands sont les héros, comme dans la comédie le doyen de la fourberie politique aie beau rôle; en un mot , Raton et Bertrand, c'est le salon du genre, dont la Portc-Saiiit-ÏMartin nous a donné l'Auberge; Bertrand et Ruton c'est l'analogue do bonne compagnie de V Auberge dtfs yidrets.

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