‹ L'Écho de la jeune France (volume 3)Chapitre 7 sur 99 · DE LA LITTERATURE ACTUELLE · texte numérisé non relu

DE LA LITTERATURE ACTUELLE

En littérature comme en histoire c'est le passe qu'il faut dire d'abord , parce qu'il sert à faire comprendre le présent. Les litte'raturos pas pins que les peuples ne sauraient rompre complètement avec ces traditions, ces souvenirs qui forment un précieux héritage; c'est là une sorte de patrimoine qui les aide à faire leur chemin dans le monde. Lord Byron, le plus original des auteurs, avait coutume, au moment décomposer, do s'inspirer par la lecture des grands modèles. Le beau appelle le beau comme le soleil la lumière, et sans pre'tendre imiter le siècle de Louis XIV, il nous a ëtc permis de nous y réchauffer! En vérité, ce ne serait point la peine d'être les tard- venus de l'histoire, si, appliquant sur une large échelle le doute raisonne de Descartes , chaque siècle e'tait oblige' de reconstruire de ses propres mains le système tout entier de ses idées et de ses connaissances. C'est une destinée d'enfant trouvé que celle de tourner ainsi haineusement le dos à un passé sans traditions et sans souvenirs , à un passé obscur comme la nuit, et muré comme le cachot d'Ugolin. Les littératures qui ont leurs légitimités voient loin devant et derrière elles. Il en est ainsi de la nôtre, et c'est pour cela que nous sommes allés dans le grand siècle chercher nos papiers de famille, avant de dire nos tendances nouvelles et nos inspirations d'avenir.

Pour expliquer nos idées sur des matières si dignes d'intérêt, et où il est si difficile de porter la lumière, il y a quelques grands principes à poser. Presque toujours le critique et le philosophe sont réduits à deviner leur époque, et depuis quelques années on devine de tant de manières qu'il serait téméraire de s'embarquer sans précaution sur cet Océan de conjectures, où la raison humaine a fait si souvent naufrage. Il faut l'avouer , il y a trop de vérités dans ce siècle, chacun veut mettre en circulation la sienne. L'avenir est un monde inconnu vers lequel les prophètes voguent par légions 3 tous nous disent en revenant : «L'Amérique est trouvée I» si bien que les gens simples , sans prétentions seientiïiques , sans fanatisme littéraire, les gens à l'esprit positif et au sens droit, commencent à se méfier d'une découverte qui se renouvelle tous les jours. C'est une raison de plus de ne point s'embarquer à la légère, de bien marquer 1rs grands axiomes qui servent à l.i fois de bornes et de phares 1. 4

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dans CCS sortes de reclierclies : c'est donc ce que nous niions essayer de faire.

Tout peuple peut s'analyser par sa langue. Dans une e'tude approfondie des divers idiomes on retrouverait toutes les histoires. Si Buffon a pu dire : le style , c'est l'iionime ; il est vrai d'ajouter : la langue c'est la nation.

Oui , si les contemporains nous avaient laisse ignorer les guerres cruelles, les conquêtes, les émigrations de peuples, les mélanges et les confusions de races, d'oii sont à la fin sorties les sociête's modernes, les philologues de'couvriraient la trace de ces vicissitudes dans les langues qui ont conserve l'enjpreinte ineffaçable de ces inondations et de ces incendies de l'histoire. De même que les naturalistes reconnaissent les catastrophes du globe dans les différentes couches de terre , de rochers ou d'argile , de même un esprit anaUlique parviendrait à distinguer dans ia langue nationale d'un peuple les différentes couches de langues e'irangères qui constatent les catastrophes des empires. On pourrait dire qu'à chaque invasion de barbares correspondit une invasion de mots. Les idiomes du nord pesèrent sur ceux du midi avec autant de puissance que la fraraéc des Germains sur l'epec romaine. La ville éternelle tomba deux fois, d'abord de celle chute matérielle qui retentit encore à travers toutes les décadences dont se composent les annales des hommes , et puis elle tomba d'une chute plus irrévocable peut-être, d'une chute morale dans la langue de Virgile, de Tite-Live et de Cice'ron, dc'tronee dans sa capitale même.

Ainsi analvse's par leur langue, presque tous les peuples de l'Kurope se trouvent au moins doubles , et c'est une vérité qu'il ne faut jamais perdre de vue quand on s'occupe de la lilte'rature , des mœurs ou de la législation des sociétés modernes. Essaierez-vous de comprendre l'Espagne, par exemple, sans vous embarrasser de la conquête romaine et de la domination des Goths, qui comptèrent une succession non interrompue de vingt-cinq rois, depuis le règne d'Euric jusqu'à celui de Roderic, sous lequel les Mores devinrent maîtres de ce beau pays? Essaierez-vous de comprendre l'P^spagne en laissant de côte' cette influence moresipie si longue et si puissante , et qui marqua la nation et la langue espagnole d'un sceau que, ni la haine, ni le sang n'ont pu effacer? Les beaulc's fantastiques de l'Alhambra , les héroïques souvenirs des Abenccrrages, les merveilles de Grenade la belle, la galanterie chevalercscjuc des Arabes, tout cela fait partie de la nationalité de la vieille Ibc'rie. L'Arabie , en se retirant, a répandu je ne sais quelles molles vapeurs derrière elle sur les mœurs et les destinées de sa patrie adoptivej le sol espagnol sent encore l'Arabie, et à mesure qu'on étudie les mvslères de ces mœurs indécises et de celle littérature à double origine, on s'aperçoit que rAIVicpie a passe

LKciio DE LA jku.m: kuanci:. 4/

par là , et qu'elle a laissé des parfums dans cette poésie , cl du feu dans CCS amours.

Ce qui est vrai de l'Espagne est vrai de presque toutes les nations européennes , vrai surtout de notre France. Là aussi on retrouve , et dans la nation , et dans la langue, des origines doubles, et une multiplicité d'clémens que la lourde main du temps a seule pu broyer pour former un ensemble. Les sociétés nouvelles furent longues à faire leur lit dans le vieil univers.

Pendant des siècles nos Gaules furent une couche sanglante, où la guerre travaillait à accomplir les terribles fiançailles des Gaulois devenus Romains et des Francs nos ancêtres , du génie de la civilisation antique , et de l'esprit héroïque des barbares; et peut-être n'aurait-on jamais réussi à sortir du chaos, si la religion chrétienne ne se fût rencontrée là pour rallier toutes ces divisions au pied de la croix , et faire descendre d'enhaut cette grande unité sociale qui manquait sur la terre. Que s'il fallait assigner la part qu'eurent ces deux principaux élémens dans notre nationalité, nous dirions que nous sommes plutôt Romains par nos lois , et Francs par nos mœurs, et l'on trouverait peut-être dans ce petit nombre de mots la meilleure explication du problème tant de fois agité des divergences, disons mieux, du contraste perpétuel qui existe entre notre législation et notre caractère national. Par un privilège de la civilisation , Rome continua à dominer dans les hautes régions des intelligences ; sciences , arts , lois, philosophie restèrent de son domaine ; la civilisation romaine conquérait ainsi ses barbares conquérans. La langue latine plus riche , puisqu'elle était l'instrument d'une société plus avancée , servit naturellement dans la fusion des langues à combler les lacunes qui existaient dans les idiomes du nord pour tant de systèmes d'idées qui dormaient encore au fond de l'intelligence vive mais agreste de nos aïeux. Celte réaction se comprend d'autant mieux que le clergé, qui exerça à celte époque une immense influence, était gallo-latin. La religion donnait donc une nouvelle puissance à l'élément romain dans la société qui se fondait; mais si nous pensâmes en Romains, nous sentîmes, et nous sentons en Francs. Le respect des femmes , le point d'honneur, ce préjugé qui ressemble à une vertu, l'esprit d'indépendance, cette impétuosité de courage à laquelle rien ne résiste, cet amour des armes, cette passion de la gloire, tout cela nous vient en droite ligne de nos pères de l'autre côté du Rhin(*).

(*) Ncc rc{jibus inGni(a aut libéra potestas. Duces cxemplo poiiiis (jiiam impcrio, ndiniratione prscsunt. "Sec sacris adessc nec consilium inire iffnoniinioso fas; miilti- <]ue suppisiitns bclloriim inramiam laquco finicrunt.Fcminis inesse sanclum aliqnid et providum puianl. Consilium ineunt armaii ; sin placuit scntcntia IVameas coiiculiuiit. lloiioratissimum asscnsiis genus est armis laiidarc.

(de Mor.ini's r.F.RMAîii.r.. Tncilf. ;

jN T, i:(.ii(» oi: T.A .ir',iî>E i-rance.

PartoTit où les peuples et les langues sont doubles , il arrivcpiosqnc toujours qu'il y a une douMe littérature, suivant le degré d'inlluenc?qu'obtiennent , dans certains siècles ou dans certains esprits, chacun des eléracns qui ont concouru à la formation de la société. Cette vérité a peutêtre le tort de ressembler à un paradoxe ; il faut l'expliquer par des exemples. Certes, s'il y a une chose hors de doute pour tous ceux qui ont étudie la philosophie de la littérature anglaise , c'est l'intervalle profond qui sépare IMilton et Shakespeare , tous deux sur la première ligne cependant, tous deux chefs et rois de la poésie britannique, tous doux é^aux sans être rivaux. Le génie est comme l'aigle , il est solitaire et larouche, et son aire ne se partage pas plus qu'un trône. D'où vient donc ce voisinage pacifique des deux plus hautes renommées de l'Angleterre? C'est fjue dans cette nation il y a deux nations, c'est que dans celte langue il y a deux langues , c'est que dans cette littérature il y a deux littératures. Milton , s'appuyant sur la Bible d'une main , et de l'autre prenant l'élément latin de la langue , est un prophète hébreux par la pensée , et un poète romain par le style. Dans ses expressions , dans sa facture , dans ses coupes, on retrouve je ne sais quel reflet de l'anliquité latine. Son vers est homérique ou virgilien. Shakespeare, au contraire , a pris de l'anglais l'élément barbare. A la rudesse de ses touches, à la verdeur de son génie, à cette espèce de verve cruelle qui J'entraîne, on reconnaît le champion de l'élément Scandinave. Sa poésie énergiqvic et vivace a quelque chose de la végétation vigoureuse des forêts de la Germanie. Le fatalisme , qui est le fonds de toutes les religions du nord, est la grande musc des tragédies de Shakespeare, et ces pièces , où l'on marche dans le sang et à travers les cadavres , à la lueur de beautés sublimes , ne ressemblent pas mal à ce paradis d'Odin, où les vainqueurs boivent l'hydromel dans le crâne des vaincus, au milieu des éclairs et des tonnerres. Sans cesse ce puissant génie pose l'énigme de la vie , jamais il ne la résout. Écoutez-le méditer avec Hamlet sur la grande (piestion d'être ou de ne pas être , suivre avec INIacbelh le ])oignard mystérieux qui, porté par une main invisible, marche devant lui vers le lit de Duncan , ou bien s'étourdir avec Glocester (*) , lorsque , repoussant

l*\ Ppri>-li (li.it iliniijlitl — "No, ncver bc it said

Tliat f-.nv itscir i-ould a^vc tlic soûl ofUicliard ! Hf-nce bahlitint; dreains! Yoii lliroaion licroin vain ; (lonscicnrc, avaiiiit! Kicliard's liinKrll' a^jaiii ! Mark. Tlif-slirill ininipcl sounds (o linrsc 1 Away ! Mv soiil\ inarins, and <'a;;pr foiilic IVay.

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[/{irliiiril m, r.Y SiiAKi «piauf. )

l'kcho I)i: i.A ji.L.Nt j i;a\(;l. 49

les cuiotious excitées dans son aine j).ir les sinistres .ijipantions ({ui icniplirent sa nuit dernière, il ne pense plus qu'aux anucs , ne respire que pour la guerre, n'a d'oreilles que pour les fanfares, et demande un cheval , un cheval , au prix de son royaume ; vous croirez tonjoujs entendre un barde de la Germanie , le chantre du fatalisme , l'iiomuie de la poésie barbare. Cela est si vrai que Shakespeare est jiresquc reg.'irde en Allemagne comme un poète national. Les liabitans de cette terre, qui fui le berceau de la gi'ande famille germanique , ont compris que ce lier gènif leur appartenait, et ils ont salué de leurs sympalliies le conquérant Scandinave qui tenait si haut leur drapeau dans la littérature britannique. Dans notre littérature française, nous allons trouver ira tableau plus étonnant encore : nous y verrons pour ainsi dire chacun des deux élc'mens nationaux se développer successivement , et chacun d'eux marquer son développement non-seulement dans la langue, mais dans les choses, et la littérature recevoir perpéiuellement le contre-coup du mouvement inipi'iméà la politique.

II yadeux principes qui résument tout et dominent tout dans le monde, ce sont l'autorité et la liberté. Or, il nous semble que l'on peut dire sans [/aradûxe que , dans notre société , dans notre langue , notre littérature , le piincipe de l'autorité est représenté par l'élément romain , le princijHde liberté par l'élément barbare. Cela est si vrai que, toutes les fois que le despotisme a été dans la loi , nous lui avons échappé au moyen de la liberté qui s'était réfugiée dans nos mœurs. Or , nos mœurs , comme nous l'avons déjà fait remarquer, sont de nature et d'origine franque. L'esprit li'ançais n'a point dégénéré de l'esprit franc , et quand ou a parlé du des- ])Otisme tempéré par une chanson , on a déguisé une vérité historique eu épigramme, et l'on a indiqué le véritable genre de liberté, je dirai pres- (pie le seul genre de liberté dont maintenant encore nous jouissions. La Bruyère, qui , las de tracer la silhouette des individus , se prenait quelquefois à faire le portrait des nations , a moulé la miniature de l'histoire de France en une phrase. « Aujourd'hui vous pouvez changer les lois , demain n'entreprenez pas de changer les enseignes.» A oilà la liberté par les mœurs.

De même que INI. de Chateaubriand (1^ fait remarquer qu'il y eut un moment dans nos annales où la France, se trouvant à l'einbranchemînt <le deux routes , pouvait également aller , soit à la monarchie absolue , soit à la monarchie tempérée, de même ajouterons-nous qu'il y eut un moment oii la France se trouva à l'embranchement de deux littératuies.

Mais rautorilé prévalut partout sur la libcrlc, réicmcnt romain su

(i) r.ltiilcs /tislori',ries.

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l'ëlement barbare; et pour terminer cette lutte, un homme du pouvoir s'e'leva, qui fit tout plier sous son bras de fer, institutions et littérature , personnes et idées. Chose remarquable, Richelieu, qui e'tablit l'autorilcdans la politique, l'établit aussi dans les lettres par l'Académie , que l'on peut comparer à ces citadelles équivoques qui tiennent les villes en échec sous prétexte de les protéger. On eût dit que ce hardi prêtre fut destine à jeter partout les crampons du pouvoir. Place sur le seuil du dix-septième siècle, il arrêtait la société encore toute haletante de sa course à travers la fe'odalitë et la ligue , et forçait la France à jeter toutes ses libertés eu passant sous le pan de sa roljc rouge, cette nouvelle sorte de fourches caudines sous lesquelles l'époque tout entière , avec son roi en tête , devait s'incliner. Ce fut alors qu'on abreuva de dégoûts le grand Corneille , qui, dans doji Sanche et dans le Ciel, travaillait à trouver la tragédie moderne, et fécondait l'ele'mcnt barbare de notre littéral ure. Ce fier esprit s'en indigna, et, de colère et de dégoût, changeant déroute, il s'abatlit sur Rome et sur la tragédie antique, avec cette puissance qui lui appartenait. Tout fut dit dès ce mouicnt , et l'on vogua à pleines voiles vers le grand siècle, qui n'était autre chose que le développement le plus parfait et le plus complet, la forme la plus admirable et la plus suljlime de l'ëléraent romain contenu dans notre nationalité. Il y eut de l'Auguste et du Constantin dans Louis XIV', comme du Virgile dans Racine. Tout cela était ])cau d'une beauté romaine , et le principe de l'autorité , resté seul sur la scène , s'épuisa en miracles de tous genres , pour faire oublier ce (pi'on lui avait sacrifié.

Mais ces sortes d'exclusions sont à courtes échéances, et aujourd'hui c'est précisément la tendance contraire qui se fait sentir. La réaction de la liberté contre l'autorité dans les choses , dans le domaine des idées , la réaction de l'élément germanique contre l'élément romain : voilà d'un mot toute l'histoire de notre politique et toute celle de notre littérature. Les incroyables écarts qui ont signalé cette nouvelle direction, ne font que mettre davantage en saillie l'instinct de l'époque. Que M. Hugo lance sa muse vagabonde à travers les débris du moyen âge , et qu'il essaie de farder son style avec la poudre des siècles écoulés ; (pic M. de Sainte- Beuve prenne , pour faire marcher ses vers , les béquilles de la poésie naissante; quecesdeux auteurs écrivent à l'adresse du seizième siècle les ouvrages qu'ils destinent au dix-neuvième, c'est un malheur pour eux et ])our leurs lecteurs; je dirai plus, c'est un tort véritable, car le gaspillage du talent est presque une impiété. J'en dirais autant de tout ce monde d'auteurs qui , marchant à leur suite, croit que c'est une petitesse de parler français en France. Ces gens-là nous remettraient volontiers au légimc de l'association de la mcru folle , des confrères de la Passion , des cofjiieluchiers , des cornarcls , des en fins sa/is souci et des clercs

L KCHO VK LA JKLNK H'.WCK. Jl

(le la basoche. Ce serait vraiment une belle chose jii,dans qucl([iieLonj^champs littéraire , nous voyions la résurrection du joyeux abbé des cornards et du tarneux prince des sols , avec sou capuchon surmonte' de deux énormes oreilles d'ànc I Allons, un peu de courage : qu'un De'cius de la couleur locale se présente, et procure à notre siècle, si riche en principautés nouvelles, l'inestimable avantage d'avoir- à mettre dans leur compagnie un prince des sots.

La grande faute de toute cette école , ce lut d'avoir lait à peu près ce que l'ont, dans Y Odyssée, les compagnons d'Ulysse, quand ils débarquent chez les Lotophages. Elle alla jusqu'au seizième siècle pour retrouver un lilon perdu de notre littérature , c'était bien j mais , au lieu d'en revenir, elle y resta et fit signe à l'époque actuelle de l'y suivre. Or les siècles ne se dérangent pour personne , et le présent ne voulut point envoyer à reculons des colonies dans le passé, sous les ordres de ces Christophe Colomb rétrogrades.

Mais au milieu de cette fureur de moyen âge qui a menacé de noyer notre langue et notre siècle dans la Pucelle de Chapelain , deux hommes se sont trouvés qui , suivant le mouvement général des esprits avec la clairvoyance du génie , nous ont indiqué , par leur exemple , de quelle manière on pouvait développer cette tendance de la littérature actuelle ; ce sont MM. de Chateaubriand et de Lamartine. Le premier semble avoir retrempé notre langue à sa source pour la rajeunir; c'est un vieux Franc à l'ame indépendante , à l'esprit fier, qui a fait refleurir l'élément paternel dans notre littérature. Nul mieux que lui ne s'entend à verser dans notre idiome moderne ces vieilles richesses qui semblaient à jamais enfouies sous les siècles écoulés. Cœur et esprit respirent chez lui je ne sais quelle odeur d'indépendance germanique; il y a du franc dans ce style comme dans cette vie. L'autre a commencé par chasser impitoyablement de la poésie toute la mythologie antique; il l'a rendue chrétienne comme jadis ce saint évêque qui baptisa les fiers compagnons de Clovis, et alors on a entendu des chants si graves et si mélancoliques , si frais et si élevés, qu'ils semblaient être l'harmonieux bruissement des vastes forets, premier berceau de nos ancêtres. M. de Chateaubriand et M. de Lamartine ont compris le mot du siècle actuel , qui est christianisme et liberté. Par la mélancolie de leur esprit, par l'allure indépendante de leur style, par le respect et la déification de la femme , qui est l'ame de tous leurs ouvrages, ce sont deux poètes de race germanique bien plutôt que de race latine.

Que si on voulait nier cette marche simultanée parallèle de la littérature et des faits , nous rappellerions ce qui se passa en Europe lors de la lenaissance des lettres antiques. « Plusieurs auteurs du quinzième siècle,

» dit M. Schlegel (1 ) , eurent sérieusement l'intention de faire disparaî- )) tre entièrement la langue vulgaire , et de rendi-e à la langue latine » toute sa domination. On ne se borna point à introduire de nouveau la )) mythologie et l'idiome des anciens , et à en faire souvent une applica- » tiou inconvenante à des sujets chrétiens et modernes; mais il est remar- » quable que plusieurs écrivains ne trouvèrent plus assez élégant de par- » 1er de Dieu en une seule personne , et s'exprimèrent à cet égard comme » les anciens, qui disaient les Vieux. Les mœurs et les usages anti- » ques furent aussi imités en Italie , ou , pour mieux dire , parodiés avec » une ardeur insensée. Quelques personnes allèrent même jusqu'à avoir » la pensée d'introduire de nouveau , non-seulement la constitution poli- 3) tique, mais encore la religion des anciens. Cependant on pourrait pas- )) scr sous silence de pareilles aberrations j mais la manière de penser » des Romains , qui se réveilla aussi avec leur littérature dans un grand » écrivain de ce siècle, dans Machiavel , me paraît avoir exercé une » influence incomparablement plus grande et plus séiùeuse. Non-seule- » ment il écrit , mais il pense comme un ancien , et dans le sens le » plus décisif et le plus strict du mot, sans tenir compte de l'organisa- » tion toute chrétienne des états et de la vie sociale. De même que la » puissance de l'ancienne Rome n'était, à proprement parler , fondée que » sur la violence et sur la ruse, sans que la justice y fût considérée au- » Irement que comme une superftuité, un ornement extérieur, un acccs- » soire de luxe , de même aussi la force et l'adresse sont les seuls leviers i> de la politique de Machiavel. Or l'on sait que cette politique devint » celle des siècles qui suivirent, m

Cette marche simultanée de l'élément romain dans les littératures , et de l'esprit romain dans les choses, ne cessa pas avec le siècle de Louis XIV , qui en fut le brillant apogée. Le siècle suivant continua , sans s'en douter , cette marche rétrograde vers la société antique , en brisant le christianisme, le seul anneau qui scellât le monde dans les routes du présent. Alors le projet qu'avaient conçu les fanatiques de l'antiquité ne fut pas mal rempli , car , avec une littérature lielléno-romaine , nous eûmes la philosophie de Lucrèce et d'Aristippc.

Et voyez comme la marche des faits suit celle des idées. La révolution de la France fut romaine, comme l'avait été sa littérature. Les Brutus et les Scévola firent invasion dans notre calendrier , et le mouvement latin qui durait depuis si long-temps aboutit au paganisme par la philosophie et, à part une république de forme antique, la politique. A force de rêver de Rome , nous nous réveillâmes Romains. Mais si le principe de l'autorité avait j)u tirer de cette mine , si féconde pour lui , le siècle de Louis XIV,

( I ) llisluiic Je lu littc, tiltiiv.

l'écho de la jeune ira.nce. 53

Je principe de la liberté', qui sortait de sa liatiire en y puisant, avorta dans le sang d'une democialie anarcliique. Nous avions pris par Auguste pour arriver aux. Gracqucs, à Marins etSylla.

Aussi la révolution de 89, comme la révolution de 1850 vient de le prouver, ne fut point un commencement, mais une fin; c'est le dernier développement de la forme latine.

Examinez ce qui se passe maintenant dans la lilte'raturc et les esprits , et vous comprendrez que ce n'est point là une sentence jetée à la légère et dépourvue de sanction. De tous côtés on secoue le joug de l'antiquité pour puiser dans les sources locales. On sent que la littérature , pas plus (jue la liberté de ce siècle , n'est sur le chemin d'Athènes ou de Rome. Et aussi l'on n'a pas oublié encore de quel rire le public accueillit cette incroyable entreprise de quelques académiciens du libéralisme , qui , dans les derniers jours de la restauration, mettant leur médiocrité à couvert sous l'inviolabilité du grand siècle, voulaient qu'on se contentât de leur petitesse , qu'on donnât une investiture légale à lem* impuissance , et prétendaient qu'on devait tout admirer de la lumière, même l'ombre qu'elle produit. La France leur répondit alors qu'elle n'entendait pas se précipiter dans les œuvres de M. Jouy ou Arnault, par respect \iO\iv Athalie ; qu'ils se haussaient en vain sur leurs pieds pour se dire ensuite les rcprésentans du grand siècle ; que le grand siècle se représentait lui-même , et qu'on pourrait toujours admirer Racine et Corneille par-dessus les épaules de MM. Duval et Viennet. Alors l'époque actuelle se remit à l'œuvre, et continua à remplacer la mythologie antique par le christianisme, l'autorité par la liberté, l'élément romain par l'élément franc.

Ceux-là seuls qui ont fermé les yeux à la lumière peuvent ne point être frappés de la grande révolution , de la révolution nationale qui se fait maintenant en France. Tandis que les hommes politiques fouillent les vieilles chartes des provinces pour y trouver la liberté fraaque ensevelie dans ces espèces d'Herculanum et de Pompéia , depuis la dernière éruption de despotisme et de latinité , les écrivains font le même travail sur la littérature et sur la langue. De tous côtés l'ère d'avenir se préparc dans les entrailles du sol. L'esprit franc , cet esprit d'indépendance et de liberté, s'est réveillé , et il secoue partout ses chaînes ; partout il met la main sur les lettres et s'apprête à la lever plus haut encore. Laissez dire ces prophètes de désespoir qui prétendent qu'il n'y a plus chez nous que décomposition et ruine ; mettez l'oreille contre le sol , et sous cette société qui tombe , sous ce monde qui s'en va, vous entendiez le bruissement et vous sentirez la chaleur d'une société qui se forme et d'un nouveau monde qui remue.

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