H. — .\E TOUCHEZ PAS LA HACHE
«^ ir. — l'aMOLU UAKS l-A PAROISSE DE SAINT-THOMAS-D'AQUÎ^ .
Malheur a celle dont le premier attachement est moins Peffct du sentiment et du f^oiit , que celui de l'effervescence et du caprice.
Sans la peur du diable, Corinne eût été une Laïs; le seul respect humain ne Teùt pas contenue.
(Doutes sur niFFiÎREMTES opinions reçues DASS LA. SOCIÉTÉ, parlai' ' de Sornmerjr .']
Ce que Paris a nomme le faubourg Saint-Germain n'est ni un quartier, ni une assemble'e , ni une secte , ni une institulion, ni rien qui se puisse nettement exprimer. Il y a du faubourg Saint-Germain dans le faubourg Saint-Honorc , dans Ja place Royale, dans la Cliausse'e-d'Antin. L'air faubourg Saint-Germain, les manières, le parler, la tradition faubourg Saint-Germain, sont en France, depuis environ quarante ans, ce qu'e't.iit jadis la cour , ce qu'était l'hôtel Saint-Paul dans le xiv" siècle j le Louvre au xv" ; le Palais, l'hôtel Rambouillet, la place Royale au xvi''; puis \ ersaillcs au xvu''.
A toutes les époques, le Paris de la haute classe, le Paris de la noblesse, a eu son centre, comme l'a eu le Paris des rues. Cette singularité périodique offre une ample matière à des observations précieuses sur les mœurs françaises.
Les grands seigneurs et les gens très-riches , qui singent les grands seigneurs, ont à toutes les époques sépare' leurs habitations de celles de la fuide. Quand le duc d'Uzcs se bâtit, sous le règne de Louis XIV , le bel h.iJlel à la porte diupicl il mit la fontaine de la rue Montmartre , bienfaisance (jiii le rendit , outre ses vertus, l'objet d'une vénération si populain; ((lie le quartier suivit en masse son convoi , ce coin de Paris c't.iit alors de.sert;mais aussitôt que les boulevards et les fortifications furent abattus, ([uc les marais s'emplirent de maisons, la famille d'Lzès quitta ce bel hôtel, habile de nos jours par un banquier, et l'/irislocralie, compromise au milieu dos boiitifjiies , pas"»a l'eau , [)oiu aller n'S[)irerà son aise (huis le l'niibouicr Saiiit-(jeiiii.uii.
L F.(.Hi) nt LA jeunl; iiiA.Nci:. j.)
Rien, c-n el'lVl , de plus ij;iiobl(; pour les gens accuiilMiues aux. splendeurs de la vie que le tumulte, la boue, les cris, la mauvaise odeur , re'Jroitesse des rues populeuses ; que le spectacle d'un quartier marchand ou popidaire. IMalgré le dédain apparent qui constitue cette observation , oe fait est si naturel que le libéral le plus dispose à s'en plaindre , comme d'un attentat envers les sublimes idées sous iesquelies les ambitieux des classes inférieures cachent leurs desseins, trouveraient prodigieusement ridicule le prince de Montmorency, s'il demeurait rue Saint-Martin , au coin de la rue qui porte son nom , ou M. le duc de Fitz-Jaraes, le descendant des Stuart, s'il avait son hôtel rac Marie-Stuart , au coin de la rue Monlorgueil.
Il ressort de cette observation un fait vrai à toutes les époques : Les masses ont im bon sens qu'elles ne désertent que quand des gens de mauvaise foi les passionnent. Ce bon sens repose sur des vérités d'un ordre gênerai , vraies à Constantinople et vraies à Londres j vraies à La Haye et vraies à Calcutta. Les masses veulent de l'harmonie en tout, parce que l'harmonie est la poésie de l'ordre , et que les masses ont un vif besoin d'ordre. Or, en toutes choses, la régularité n'cst-elle pas la plus simple expression de l'ordre. L'architecture , la musique , la poésie , tout en France s'appuie, plus qu'en aucun autre pays, sur ce principe, qui d'ailleurs est écrit au fond de son clair et pur langage. La masse qui*, en France , n'adopte que les airs les plus poétiques , les mieux modulés , la masse qui y suit toujours la ligne droite, et ne s'est jamais révoltée que pour essayer de mettre d'accord les hommes , les choses et les principes , sent admirablement la pensée d'une vie qui doit exister dans la vie aristocratique.
Ainsi , déjà pour premier trait caractéristique, le faubourg Saint-Germain a la splendeur de ses hôtek , leurs grands jardins , leur silence , et toutes les magnificences de ses fortunes territoriales. Ce grand espace mis entre une classe et toute une capitale est déjà la consécration matérielle des distances morales. La séparation introduite entre les esprits par la différence des mœurs n'implique pas néanmoins de supériorité réelle ; c'est ce que ne veut pas reconnaître le faubourg Saint-Germain, et c'est ce qui l'a perdu. Ceci demande une explication, dont les développemens appartiennent essentiellement à cette aventure; ils y entrent, et comme définition et comme analyse des faits.
Le grandiose de l'architecture des châteaux et des palais, le luxe des détails, la somptuosité constante des amcublcracns, Y aire dans laquelle on se meut sans gène , et sans éprouver de froissement , l'halntude de ne jamais descendre au calcul des intérêts journaliers et mesquins de l'existence, le temps dont on dispose, l'instruction supérieure que l'on peut alors acquérir, tout devrait élever l'amc de l'hoRune, qui , dès le jeun •
5(> l'écho de L.V JEU>t; 1UA..N(.E.
âge , possède de tels avantages, lui imprimer ce haut respect de lui-mèmc, dont la moindre conséquence est une noblesse de cœur en harmonie avec la noblesse de nom. Cela est vrai pour beaucoup de familles, et ilya çà et là, dans le faubourg Saint-Germain, de nobles caractères, mais ce sont des exceptions, autre est le fait général et constant. Ces avantages acquis à l'aristocratie française , comme à toutes les supériorités sociales des autres pays , et qui seront éternellement produites à la surface des peuples , et tant qu'il y aura des nations constituées sur la propriété , la seule base possible d'une société i-égulière; ces avantages dévolus, à priori, à cette classe ne sauraient lui assurer le monopole des avantages naturels qui le consolideraient. Le talent de la parole , les machines à haute pression de l'écrivain , le génie du poète , la constance du commerçant , la volonté de l'homme d'état , qui concentre raille qualités éblouissantes , le glaive du général : toutes ces conquêtes personnelles faites par un seul sur la société pour lui imposer, la classe aristocratique ne peut les avoir qu'au même titre que les a la masse j ce sont des exceptions à toutes, et elle les voit fleurir dans son sein en raison de son nombre. Si l'aristocratie fait le centième d'une société , elle n'y a qu'un centième d'influence personnelle dans les grandes crises , aujourd'hui du moins. Puis elle a contre elle une sorte de présomption, dont il est difficile qu'elle se défende. L'honuue, le Français surtout, ne conclut jamais en dessous de luij il va du^dcgio sur lequel il se trouve au degré supérieur j il ne voit jamais les malheureux au-dessus desquels il s'est élevé j il gémit de voir tant d'heureux audessus de lui. Cet instinct national qui nous fait toujours aller en avant, cette vanité qui ronge et détruit nos fortunes , et qui régit la nation française aussi absolument que le principe d'économie régit la nation hollandaise ; ce faux calcul a dominé depuis trois siècles la noblesse française. L'homme du faubourg Saint-Germain a toujours conclu de sa supériorité matérielle et morale en faveur de sa supériorité physique et intellecluellcj et tout, en France, l'en a convaincu , parce que depuis l'établissement du faubourg Saint-Germain , révolution aristocratique commencée le jour où la monarchie quitta Versailles , le faubourg Saint-Germain s'est , sauf quelques lacunes, toujours appuyé sur le pouvoir. De là sa cliute momentanée en 1850. A cette cpotiue, il était comme une armée opérant sur un pays ennemi, sans avoir de base. Il n'avait point profité de la ])aix j)our s'impianter dans le cœur de la nation. Il péchait par l'instructiuii et par les lumières; et voici poiuquoi :
La séparation physique et morale qui existe entre l'aristocratie françai.sc cl la capitale , a eu, pour tout résultat, depuis (juarantc ans, d'entretenir dans la haute classe le sentiment personnel et de tuer le jialriolisme de caste. Chacune des familles était com|)Oscc de personnes (|ui avaient de belles manières , qui conservaient les traditions de politesse, d'c!(';j;rincc,
1, ECHO DE LA JF.tNE FHANCK. i)"^
(le langage, de cérémonies, de pruderie nobiliaires, d'orgueil, en harmonie avec leurs existences ; toutes occnnations mesquines quand elles sont devenues le principal d'une vie dont elles ne doivent être que l'aecessoire elles avaient toutes une ceitaine valeur intrinsèque, un grain d'or qu'elles ont Ic'vigc, battu, mis en superficie, et qui ne leur a laisse qu'une valeur nominale. Aucune de ces familles n'a eu le courage de se dire : Sommes nous assez fortes pour porter le pouvoir? Elles se sont jetées dessus. S'il y avait eu beaucoup de duc de Laval, qui s'est grandi par sa modestie, le trône de la branche aînée serait devenu solide comme celui de la maison de Hanovre. II fallait dominer l'époque la plus instruite, la bourgeoisie la plus aristocratique du monde, et si le faubourg St-Germain voulait la conduire, l'arauser, il lui fallait trouver la monnaie de Napoléon , s'éventrer pour demander au creux de ses entrailles un Richelieu constitutionnel; il fallait l'etranchcr ses membres gangrenés, pour recéper l'arbre; il fallait se rajeunir et le faubourg St-Germain s'est avieilli. L'étiquette, l'une des institutions les plus nécessaires, pouvait être sauvée si elle n'eât paru que dans les grandes occasions , et l'étiquette fut une question quotidienne. Au lieu d'en faire une question d'art et de magnificence, elle devint une question de pouvoir. S'il manqua d'abord au trône un de ces conseillers aussi grands que les circonstances étaient grandes , l'aristocratie manqua de la connaissance générale de ses intérêts qui aurait pu suppléer à tout; elle s'arrêta devant le mariage de M. de Talleyrand , elle se moqua des ministres qui n'étaient pas gentilshommes, et ne donnait pas de gentilshommes assez supérieurs pour être ministres ;elle pouvait rendre des services véritables au [lays en anoblissant les justices de paix , en fertilisant le sol , construisant des routes et des canaux, ea se faisant puissance agissante, territoriale, et elle vendait ses terres pour jouer à la Bourse. Elle pouvait priver la bourgeoisie de ces hommes d'action . de talent , dont l'action minait le pouvoir, en leur ouvrant ses rangs, et elle a préféré les combattre. Enfin elle n'avait plus qu'en tradition ce qu'elle avait jadis en réalité. Les égaux du roi posèrent les armes sous Louis xiv et se firent ses courtisans; depuis celle époque leur ancienne supériorité n'était plus qu'une idée; elle fournissait des bons mots, voilà tout. Il en resta précisément assez pour soutenir la morgue , et aucune de ces familles ne songea scricuseraent à faire prendre des armes à ses aînés , parmi le faisceau que le dix-neuvième siècle jetait sur la place publique. La jeunesse, exclue des affaires, dansait chez Madame, au lieu de continuer à Paris, par l'influence destalens réels, l'œuvre que les chefs de chaque famille auraient commencée dans les départemens en y conquérant des reconnaissances territoriales, en s'y conformant à l'esprit du siècle , en refondant la caste , au goût du temps. Concentrée dans son faubourg St-Germain, où vivait l'esprit des anciennes op]X)sitinns féodales, mêlé à celui de l'ancienne cour, l'aristo-
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cratic, miJ unie au château des Tuileries , fut plus facile à vaincre, n'existant que sur un point et surtout aussi mal constituc'e qu'elle l'e'tait dans la Chambre des Pairs. Tissue dans le pays, elle devenait indestructible : accule'c dans son faubourg, adossc'e au château, étendue dans k budget, il suffisait d'un coup de hache. Il y a là des exemples et des cnseignemens pour l'avenir .'
Ce défaut de vues larges , cet ensemble de petites fautes , l'envie de rétablir de hautes fortunes dont chacun était préoccupe' , la maladresse de certaines mesures, un besoin re'el de religion pour soutenir la politique, et une soif du plaisir et des jouissances qui nuisait à l'esprit religieux, et qui nécessita des hypocrisies • le défaut d'unité, les résistances partielles de quelques esprits élevés, qui voyaient juste j les petites ambitions , les rivalités de cour; toutes ces causes se réunirent pour donner au faubourg Saint-Germain les mœurs les plus discordantes. Il ne fut ni compact dans son système, ni religieux avec uniformité, ni conséquent dans ses actes, ni complètement moral , ni généralement spirituel, ni licencieux, ni fort; il ne déserta pas entièrement les questions qui lui nuisaient; il n'adopta pas franchement les idées qui l'eussent sauvé ; le grand système du toi-ysmc anglais était trop immense pour de petites têtes. Il ne fut ni corrompu ni corrupteur; il ne sut pas donner immédiatement les bénéfices de ses idées d'ordre; il a péri armé de tous les grands principes d'ordre qui font la vie des nations : pour périr dans sa force , il faut être ignorant ou servile. Le faubourg Saint-Germain était un musée de bonnes manières; ses femmes donnaient le ton à la ville. On y fut difficile dans le choix de personnes présentées. Il y eut du bon goût, du mépris élégant , des insolences de salon. La mort du faubourg Saint-Germain n'eut rien d'éclatant ni de chevaleresque. Il a un avenir. M. Chateaubriand dans les letlrcs, M. de Fitz-James et M. de Brezé à la tribune, M. de Talleyrand dans les congrès, Lamartine en poésie , la conquête d'Alger, et deux ou trois noms devenus historiques sur les champ de bataille , montrent à l'aristocratie française les moyens qui lui restent de se nationaliser et de faire reconnaître ses titres.
En toutes choses, il se fait un travail d'harmonie intime. Qu'un homme soit j)arcsscux, la paresse se trahit en tous ses mouvemens. De même, la physionomie d'une classe d'hommes se rapporte à l'esprit général , à l'ame qui anime ce corps. Les femmes du faubourg Saint-Germain n'eurent ni vices tranches, ni vertus saillantes. La femme de la restauration n'eut dans le faubourg Saint-Germain ni la hauteur sévère (|uc les femmes nobles portaient jadis dans leurs écarts, ni la grandeur de ces vertus (|ui répandaient un si vif cVlat. Elles n'eurent rien de bien léger, riendebicn grave. Les passions furent hyjiocnles, sauf quelques e\ce])tions; elles transigeront pour ainsi dire avec leuisjouissances. Quelques unes menèrent
L ECHO 1)K LA JKl>F. FRANCK. Ji)
la vie bourgeoise 'de la duchesse d'Orle'ans, dont on montrait si ridiculemont le lit conjugal au Palais-Royal. Elles n'eurent aucune influence sur les mœurs ; elles pouvaient beaucoup, elles pouvaient offrir le spectacle imposant des femmes de l'aristocratie anglaise; mais elles he'sitèrent entre d'anciennes traditions; elles furent dc'votes de force; elles cachèrent tout, même leurs belles qualités. Aucune d'elles ne put créer de salon où les sommités sociales vinssent prendre des leçons de goût et d'éle'gance , et leur influence, jadis si imposante en littérature, cette vivante expression des sociétés , y fut si nulle , qu'il n'est pas douteux que c'est à leur absence qu'est due la dégradation lente et la licence des mœurs actuelles.
Lorsque , dans un temps quelconque , il se rencontre au milieu d'une nation une soi-te de peuple à part ainsi constitué, l'historien y rencontre presque toujours ime figure principale qui résume les vertus et les défauts de la masse à laquelle elle appartient : Coligny , chez les huguenots; le maréchal de Richelieu, sous Louis XV; Danton, dans la terreur; le Coadjuteur, au sein de la fronde. Cette identité de physionomie est dans la nature des choses : pour mener un parti, ne faut-il pas concorder à ses idées? pour briller dans une époque, ne faut-il pas la représenter? Ce qui est vrai pour la sphère des grandes choses , dans la grande comédie historique des siècles , est également vrai dans la sphère plus étroite des scènes partielles du grand drame. Or, au commencement de la vie éphémère qu'eut le faubourg Saint-Germain pendant la restauration, et à laquelle il nesut pas, suivant les considérations historiques qui précèdent, donnei' de consistance, une jeune femme fut passagèrement le type le plus complet decette nature à la fois supérieure et faible, grande et petite; artificiellement instruite, réellement ignorante, pleine de sentimens élevés , mais manquant d'un système qui les coordonnât ; dépensant les plus riches trésors de l'ame à obéir aux convenances ; prête à braver la société , mais hésitant et arrivant à l'artifice par suite de ses scrupules; ayant plus d'entêtement que de caractère, plus d'engouement que d'enthousiasme, plus de tête que de cœur; souverainement femme et souverainement coquette, parisienne surtout; aimant l'éclat, les fêtes ; ne réfléchissant pas ou réfléchissant trop tard; d'une imprudence qui arrivait presque avec la poésie; insolente à ravir, mais humble au fond du cœur ; affichant la force comme un roseau bien droit , mais frêle comme ce roseau sous une main puissante qui y toucherait; parlant beaucoup de la religion, mais ne l'aimant pas et prêle néanmoins à l'accepter comme un dénouement ; créature véritablement multiple , susceptible d'héroïsme et oubliant d'être héroïque pour dire une méchanceté; jeune et suave, mais vieille de cœur et vieillie par les maximes de ceux qui l'entouraient sans les avoir appliquées; ayant tous les vices du courtisan cl toutes les noblesses de la femme adolescente ; se défiant de tous, et voulant croire; portrait où les teintes les plus char-
(>0 T.'kCHO DK L\ jeune FRANCE.
mantes se hcmtoiU et produisent une confusion poétique , parce qu'il y avait une lumière divine, un éclat do jeunesse, qui donnait à ces traits confus une sorte d'ensemble. La pràce lui servait d'unité. Rien n'était joue: toutes ces passions, ces demi-passions, cette velléilë de grandeur, ces senlimens froids, cette re'serve, étaient naturels et ressortaient de sa situation , de celle de l'aristocratie , à laquelle elle appartenait ; elle e'tait vraie dans ses faussetés, elle se comprenait toute seule et se mettait or- "ueilletiseraent au-dessus du monde, à l'abri de son nom. Il y ^vait du moi de Medec dans sa vie , comme dans celle de l'aristocratie, qui se mourait sans vouloir se mettre sur son séant, et tendre la main à quelque médecin politique.
La duchesse de Langeais était mariée depuis quatre ans environ quand la restauration fut consommée, c'est-à-dire en 181G, époque à laquelle Louis XVIII , éclairé par la révolution des Cent-Jours, comprit sa situation et son siècle, malgré son entourage qui néanmoins triompha plus tard, lorsque le vieux roi fut abattu par la maladie.
La duchesse de Langeais était une Navarreins , famille ducale, qui, depuis Louis XI , avait pour principe de ne point abdiquer son titre dans ses alliances. Les fdles de cette maison devaient avoir tôt ou tard, de même que leur mère , un tabouret à la cour. A l'âge de dix-huit ans, Antoinette de Navarreins sortit de la profonde retraite où elle avait vécu, pour épouser le fils aîné du duc de Langeais. Les deux familles étaient alors éloignées du mondej mais l'invasion de la France faisait présumer aux royalistes le retour des Bourbons comme la seule conclusion possible des malheurs de la guerre. Les ducs de Navarreins et de Langeais, restés fidèles aux Bourbons , avaient noblement résisté à toutes les séductions de la gloire impériale, et, dans les circonstances où ils se trouvaient lors de cette union , ils devaient naturellement obéir à la vieille politique de leurs principes. Antoinette de Navarreins épousa donc, belle et pauvre, M. de Langeais, dont le père mourut quelques mois après ce mariage. Au retour des Bourbons, les deux familles leprirent leur rang, leurs charges et leurs dignités à la cour , et rentrèrent dans le mouvement social , en dehors duquel elles s'étaient tenues jusqu'alors. Elles devinrent les plus éclatantes sommités de ce nouveau monde politique ; car dans ce temps de lâchetés, de fausses conversions, la conscience publique se plut à reconnaître en elles cette fidélité sans tache, cet accord entre la vie privée et le caractère politique auxquels tous les partis rendent involontairement hommage. Mais , par un malheur assez commun dans les temps de transactions, les personnes les plus pures et qui , par l'clévation de leurs vues , la sagesse de leurs principes , aiuaient fait croire la France à la générosité d'une politique neuve et hardie, lurent écartés des affaires, qui tombèrent entre les mains des apostats de l'ompirc et de
l'écho HE LA JKUNE IHANCE. 6l
gens intéresses à porter les principes à l'extrême , pour faire preuve de dévouement. Les familles de Lanj;;eais et de Navarreins restèrent dans la haute sphère de la cour , coudamnees aux devoirs de l'étiquette et aux reproches et aux moqueries du libéralisme, accusées de se f;orger d'honneurs et de ricl-esses, tandis que leur patrimoine ne s'augmenta point et (]ue les libéralités de la liste civile se consumèrent en représentations, en luxe, nécessaires à toute monarchie européenne, fût-elle même républicaine.
En 1818, M. le duc de Langeais commandait une division militaire, et la duchesse avait à la cour une place qui l'autorisait à demeurer à Paris, loin de son mari, sans scandale. D'ailleurs le duc avait, outre son commandement , une charge à la cour, et venait à Paris , en laissant pendant son quartier, le commandement à un maréchal-de-camp. Le duc et la duchesse vivaient donc entièrement séparés, de fait et de cœur, à l'insu du monde. Ce mariage de convention avait eu le sort assez habituel de ces pactes de famille . Les deuxcaractères les plus antipathiques du monde s'étaient trouvés en présence, et s'étaient froissés secrètement, secrètement blessés, désunisàjamais.Puis,chacund'euxavaitobciàsa nature et aux convenances. Le duc de Langeais, esprit aussi méthodique que l'était le chevalier de Folard , se livra méthodiquement à ses goûts , à ses plaisirs , et laissa sa femme libre de suivre les siens, après avoir reconnu chez elle un esprit éminemment orgueilleux , un cœur fioid , une grande soumission aux convenances , une loyauté toute jeune et qui devait rester pure sous les yeux des grands parens et à la lumière d'une cour prude et religieuse. Il fit Jonc à froid le grand seigneur du siècle précédent , abandonnant à ellemême une femme de vingt-deux ans, offensée gravement, et qui avait dans le caractère une épouvantable qualité, celle de ne jamais pardonner quand toutes ses vanités de femme , quand son amour-propre , ses vertus peutêtre , avaient été méconnues , blessées occultenient. Quand un outrage est public , une femme aime à pardonner, elle a des chances pour se grandir, elle est femme dans sa clémence , mais les femmes n'absolvent jamais de secrètes offenses , parce qu'elles n'aiment ni les lâchetés ni les vertus secrètes.
Telle était la position inconnue du monde dans laquelle se trouvait madame la duchesse de Langeais , et à Laquelle elle ne réfléchissait pas, lorsque vinrent les fêtes données à propos du mariage du duc de Berry. En ce moment la cour et ie faubourg Saint-Germain sortirent de leur atonie et de leur réserve. Là commença réellement cette splendeur inouie qui abusa la cour. En ce moment la duchesse de Langeais, soit par calcul , soit par vanité de femme , ne paraissait pas dans le moiide sans être entourée ou accompagnée de trois ou quatre femmes aussi distinguées par leur nom que par leur fortune. Reine de la mode, elle avait ses dames d'atours, qui répétaient ailleurs ses manières , son esprit. Elle les
Go. l'f.cho i)i; i.a jkixi-: inANci:.
avait liabilcmcnl choisies parmi ([ucl(jucs porsonne» qui n'claicnl pas dans l'intimité de la cour , dans le cœur du faubourg Saint-Germain , et qui avaient néanmoins la prétention d'y arriver; des anges du second ordre qui Voulaient s'élever jusqu'au trône. Ainsi posée, la duchesse do Langeais e'tait plus forte, elle dominait mieux, elle était plus en sûreté'; ces femmes la défendaient des calomnies, et l'aidaient à jouer le détestable rôle de femme à la mode ; elle pouvait à son aise se moquer des hommes, des passions, les exciter, recueillir les hommages dont toute femme est avide , et rester maîtresse d'elle-même. A Paris et dans la plus haute compagnie, la femme est toujours femme; elle vit d'encens, de flatteries, d'honneurs. La plus réelle beauté, la femme la plus admirable, n'est rien si elle n'est admirée. Mettez-la seule dans le coin d'un salon, elle y est triste. Quand une de ces créatui-es se trouve au sein des magnificences sociales , elle A'cut i-égner sur tous les cœurs , faute de pouvoir êti'c souveraine dans un seul. Toutes ces toilettes, ces apprêts, ces coquetteries , étaient faites pour les plus pauvres êtres qui se soient rencontrés , dvs fats sans esprits , des hommes dont tout le mérite consistait dans une jolie figure , et pour lesquels toutes les femmes se compromettaient sans profit , de véritables idoles de bois doré , qui n'avaient ni les antécédens des petits-maîtres du temps de la fronde, ni la bonne grosse valeur des héros de l'empire , ni l'esprit et les manières de leurs grands-pères , et qui voulaient être tout cela , qui étaient braves comme l'est la jeunesse française , mais qui ne pouvaient rien être par le règne des vieillards usés sous lequel ils étaient tenus en lisière. Ce fut une époque froide, mesquine et sans poésie. Peut-être faut-il beaucoup de temps à une dynastie pour être quelque chose.
Depuis dix-huit mois , la duchesse de Langeais menait cette vie creuse, exclusivement remplie par le bal , par les visites faites pour le bal , par des triomphes sans,, objet , par des ])assioiis éphémères , nées et mortes pendant une soirée. Quand elle arrivait dans un salon , les regards se concentraient sur elle , elle moissonnait des mots flatteurs , quelques expressions ])assionnces qu'elle encourageait du geste , du regard, et qui ne pouvaient jamais aller ])lus loin que l'cpidermc. Son ton , ses manières, tout en elle faisait autorité. Elle vivait dans une sorte de lièvre de vanité, de contentement peipctiicl qui l'étourdissait. Elle allait assez loin en conversation, elle écoutait tout, et se dépravait , pour ainsi dire , à la surface du cœur. Revenue chez elle , elle rougissait souvent de ce dont elle avait ri , de telle histoire scandaleuse qui l'avait amusée et dont elle avait écouté les détails. Elle discutait théoriquement sur l'amour, qu'elle ne connaissait pas; elle apprenait involontairement les subtiles distractions de la passion moderne, en causant avec des femmes hypocrites qui l'instruisaient de tout ; car les femmes perdent plus de femmes ([ue n'en
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conoiupcnt les hommes. Curiouse , elle voulait tout savoir. Il ) eut un moment où elle comprit que la femuic aimée était la seule dont la beauté, dont l'esprit peut être universellement reconnu, lit clic apprit qu'une femme pouvait se laisser aimer ostensiblement sans être complice de cet amour, sans l'approuver. Ellecutdoi>c sa cour, et le nombre de ceux dontelle était adorée ou qui la courtisaient lut une garantie de sa vertu. Elle c'iait coquette, aimable, séduisante, jusqu'à la fin de la fête, du bal, de la soirée j puis , le rideau tombe' , elle se retrouvait seule , froide , insouciante, et le lendemain elle revivait pour d'autres émotions superficielles. Il y avait deux ou trois jeunes gens complètement abuses , qui l'aimaient véritablement, et dont elle se moquait avec une parfaite insensibilité. — Elle se disait : — Je suis aimée ; il m'aime I — Et celte certitude lui suffisait. Elle était comme l'avare , heureux de savoir que ses désirs peuvent être exaucés , et qui ne va même pas jusqu'au désir.
Un soir, elle se trouva chez une de ses amies intimes , une de ses humbles rivales , qui la haïssaient cordialement et l'accompagnaient toujours : espèce d'amitié armée dont chacun se défie, et où les confidences sont toujours discrètes.
Après avoir distribué de petits saluts protecteurs , ou afleclueux , ou dédaigneux , avec l'air naturel à la femme qui connaît toute la valeur de SCS sourires , ses yeux tombèrent sur un homme qui lui était complètement inconim, mais dont la phvsionoraic large et grave la surprit. Elle sentit en le voyant une émotion intime assez semblable à celle de la peur.
— Ma chère , dit-elle à son amie , quel est ce nouveau venu ?
— Un homme dont vous avez sans doute entendu parler, le marquis de Montriveau.
— Ah ! c'est lui I... présentez-moi-le donc, il doit être amusant.
— Personne n'est plus ennuyeux et plus sombre.
M. Armand de Montriveau se trouvait en ce moment , sans le savoir, l'objet d'une curiosité générale, et le méritait plus qu'aucune de ces idoles passagères dont Paris a besom et dont il s'amourache pour quelques jours , afin de satisfaire cette passion d'engouement et d'enthousiasme factice dont il est périodiquement travaillé.
Armand de Montriveau était le fils unique du général de Montriveau , un de ces ci-devant qui servirent noblement la République, et qui périt, tué près de Joubert , à Novi. L'orphelin avait été placé par les soins de Bonaparte à l'école de Chàlons et mis , ainsi que plusieurs autres fils de généraux morts sur le champ de bataille, sous la protection de la République française. Après être sorti de cette école sans aucune espèce de fortune, il entra dans l'arlillcrie et n'était encore que ch'^f de bataillon lors du désastre de Fontainebleau. T/arme à laquelle appartenait Armand
de Montriveau lui avait offert peu de chances d'avancement. D'abord le nombre d'officiers y était plus limité que dans les autres corps de l'arrace ; puis, les opinions libérales et presque républicaines que professait l'artillerie, les craintes inspirées à l'empereur par une réunion d'hommes savans accoutumés à réfléchir, s'opposaient à la fortune militaire de la plupart d'entre eux. Aussi , contrairement aux lois ordinaires , les officiers parvenus au généralat, ne furent-ils pas toujours les sujets les plus remarquables de l'armée, parce que, médiocres, ils donnaient peu de craintes. L'artillerie faisait un corps à part dans l'armée , et n'appartenait à Napoléon que sur les champs de l)ataille. A ces causes générales qui pcuvenl expliquer les retards éprouvés dans sa carrière par Armand de Montriveau , il s'en joignait d'autres inhérentes à sa personne et à son caractère. Seul dans le monde, jeté dès l'âge de vingt ans à travers cette tempête d'hommes au sein de laquelle vé>;ut Napoléon et n'ayant aucun intérêt en dehors de lui-même , prêt à périr chaque jour, il s'était habitué à n'exister que par l'estime de lui-même , estime sincère. Il était habituellement silencieux comme tous les hommes timides , mais sa timidité ne venait point d'un défaut de courage : c'était plutôt une sorte de pudeur qui lui interdisait toute démonstration vaniteuse. Son intrépidité sur les champs de bataille n'était point exagérée ; il y voyait tout, pouvait donner tranquillement un bon avis à ses camarades, et allait au-devant des boulets, tout en se baissant à piDpos pour les éviter. Il était bon, mais sa contenance le faisait passer pour hautain et sévère. Il n'admettait aucune composition hypocrite avec les devoirs ni avec les conséquences d'un fait ; il était en tout d'une rigueur mathématique. Il ne se prêtait à rien de lionteux, ne demandait jamais rien pour lui : c'était un de ces grands hommes à ennui, assez philosophes pour mépriser la gloire , et qai vivent sans estimer la vie, parce qu'ils ne trouvent pas à y développer leur force ou leurs sentimcns dans toute leur étendue. Il était craint , estimé , peu aimé. Les hommes nous pcrme'.tent bien de nous élever au-dessus d'eux, mais ils ne nous pardonnent jamais de ne pas descendre aussi bas qu'eux; aussi l'estime qu'ils accordent aux grands caractères ne va pas sans un peu de haine et de crainte , parce que trop d'honneur est pour eux une censure tacite (pi'ils ne pardonnent pas.
Après les adieux de Fontainebleau, Montriveau, qr.oique noble et titré, fut rais en demi-solde. Sa probité antique effraya le ministère de la guerre où son attachement aux sermens fait? à l'aigle impérial étatt connu. Lors des Ccnt-Jours, il fut nomme colonel dans la garde impérialeet resta sur le champ de bataille à Waterloo. Ses blessures l'ayant retenu en Belgique , il ne se trouva pas à l'armée de la Loire, et le gouvernement royal ne reconn lissant pas les gr.'ides donnés pendant les Cent- Jours, Armand de Montriveau quitta la France.
Entraîne par son génie entreprenant et par cettehauteiir de pensées que, jusqu'alors, les hasards de la guerre avaient satisfaits, et passionne par sa rectitude instinctive pour les projets d'une grande ulililc, le gênerai Montriveau s'embarqua dans le dessein d'explorer la Haute-Egypte et les parties inconnues de l'Afrique, les contrées du centre surtout qui excitent tant d'intérêt parmi les savans. Son expédition scientifique fut longue et malheureuse.il avait recueilli des notes pre'cieuses destinées à re'soudre des ])roblèraes géographiques et industriels si ardemment cherche's , et il était parvenu, non sans avoir surmonte bien des obstacles, jusqu'au cœur de l'Afrique, lorsqu'il tomba par trahison au pouvoir d'une tribu sauva^a-. 11 fut dépouillé de tout, mis en esclavage et promené pendant deux années à travers les déserts, menacé de mort à tout moment et plus maltraité que ne l'est un animal dont s'amusent d'impitoyables enfans. Sa force de corps et sa constance d'ame lui firent supporter toutes les horreurs de sa captivité , mais il épuisa presque toute son énergie dans son évasion miiaculeuse. Il atteignit la colonie française du Sénégal , demi-mort, en haillons, et n'ayant ]ilus que d'informes souvenirs : les immenses sacrifices de son voyage, l'étude des dialectes de l'Afrique, ses découvertes et ses observations, tout fut perdu. Un seul fait fera comprendre ses souffrances : pendant quelques jours , les enfans du sclieick de la tribu s'arauscrent à ])rendi'e sa tète pour but dans un jeu qui consistait à jeter d'assez loin des osselets de cheval.
Il revint à Paris vers le milieu de l'année 1818; mais il était ruiné, sans protecteurs , et n'en voulait pas. Il serait mort vingt fois , avant de solliciter même la reconnaissance de ses di'oits acquis. L'adversité, l'habitude des douleurs avaient développé son énergie jusque dans les petites choses , et l'habitude de conserver sa dignité d'homme en face de cet être moral que nous nommons la conscience, donnait pour lui du prix aux actes en apparence les plus indilférens. Cependant ses rapports avec les principaux savans de Paris et quelques militaires instruits firent connaître et son mérite et ses aventure?. Les particularités de son évasion et de sa captivité, celles de son voyage attestaient tant de sang-froid , d'esprit et de courage, qu'il acquit, sans le savoir, cette célébrité passagèredont les salonsde Paris sont si prodigues , mais qui demande des efforts inouis aux artistes quand ils r-eulent la perpétuer. \ers la fin de cette année, sa position changea subitement. De pauvre, il devint riche, ou du moins eut extérieurement tous les avantages de la richesse. Alors, le gouvernement royal cherchait à s'attacher les hommes de mérite qui pouvaient donner de la force â l'armée ; et alors quelques concessions étaient faites aux anciens officiers dont la loyauté et le caractère connus offraient des garanties de fidélité. M. de Montriveau fat rétabli sur les cadres, dans sou grade, reçut sa solde arriérée et cul un commandement dans la garde royale. Ces
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faveurs arrivèrent successivement au marquis de Montriveau sans qu'il eût fait la moindre demande. Des amis lui épargnèrent les de'niarches personnelles auxquelles il se serait refuse'. Puis, contrairement à ses habitudes qui se modifièrent tout à coup, il alla dans le monde où il fut accueilli favorablement , et oii il rencontra partout les témoignages d'une baute estime. Il senJjlait avoir trouvé quelque dénouement pour sa vie ; mais chez lui tout se passait en l'homme, il n'y avait rien d'extérieur. Il portait dans la société ime figure grave et recueillie , silencieuse et froide. Il y eut beaucoup de succès, précisément parce qu'il tranchait fortement sur la masse des physionomies presque convenues qui meidjlent les salons de Paris , où il était tout neuf. Sa parole avait la concision du langage des gens solitaires ou des sauvages. Sa timidité hautaine à demi plaisait beaucoup. Il était quelque chose d'étrange et de grand, et les femmes furent d'autant plus généralement éprises de ce caractère original , qu'il échappait à leurs adioites .flatteries , à ce manège par lequel elles circonviennent les hommes les plus puissans , et corrodent les esprits les plus inflexibles. M. de Montriveau ne comprenait rien à ces petites singeries parisiennes, et son ame ne pouvait répondre qu'aux sonores vibrations des grands sentimens. Il eût promptemcr.t été laissé là sans la poésie qui résultait de ses aventures et de sa vie ! sans le triomphe d'amour-propre qui attendait la femme dont il s'occuperait. Aussi la curiosité de la duchesse de Langeais était-elle vive et naturelle. La veille même , elle avait entendu raconter une des scènes du voyage de M. de Montriveau , qui produisait le plus d'impression sur les mobiles imaginations des femmes ; c'était le récit d'un débat que M. de Montriveau eut avec un de ses guides , dans une excursion vers les sources du Nil.- Il avait un désert à traverser, et il no])ouvait aller qu'à pied au lieu qu'il voulait explorer. Il n'existait qu'un seul guide capable de l'y mener. Jusqu'alors aucun voyageur n'avait pu pénétrer dans cette partie de la contrée où il présumait devoir trouver la solution de plusieurs problèmes scientifiques. Malgré les représentations que lui lirent un vieillard du pays et son guide , il entreprit ce terrible voyage, et s'armantde tout son courage, déjà aiguisé par l'annonce d'horribles difficultés à vaincre , il partit au matin, et après avoir marché pendant une journée entière , il se coucha le soir sur le sable , éprouvant une fatigue inconnue , causée par la mobilité du sol , qui semblait à chaque pas fuir sous lui.
Cependant il savait (pie, le lendemain, il lui faudrait , dès l'aurore, se remettre en route j mais son guide lui avait promis de lui faire altcindre , vers le milieu du jour, le but de son voyage. Celle promesse lui donna du courage , lui fit retrouver des forces ; et , malgré ses souffrances , il continua sa route, en maudissant un peu sa curiosité, la science; pais honteux de se plaindre devant son guide, il garda le secret de ses
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|)cines. Il a\ait déjà marcliu pendant, le tiers du jour, lurstiuc sentant ses forces épuisées et ses pictls cnsaoLçlanles par la marche , il demanda s'il arriverait bientôt.
— Dans une heure , lui dit le guide.
Maurice trouva dans son ame pour une heure deforce et continua ; mais l'heure s'etant largement e'coule'e'sans tpi'il aperçût, même à Fhorixon, horizon de sables aussi vastes que celui de la pleine mer, les palmiers et les montagnes dont les cimes devaient annoncer le terme de son voyage, il s'arrêta, menaça le guide, refusa d'aller plus loin, lui reprocha d'être son meurtrier, de l'avoir trompe; puis des larmes de rage et de fatigues roulèrent siu- ses joues enflammées • il était courbé par la douleur renaissante de la marche, et le gosier dcssc'clié parla soif du désert. Le guide, immobile, écoutait ses plaintes d'un air ironicpie , et semblait étudier les imperceptibles accidcns de ce vaste désert.
— Je me suis trompé I... reprit-il froidement ; il y a si long-temps que j'ai fait ce chemin ; nous y sommes bien, mais il faut encore marcher |K'ndant deux heures.
— Cet homme a raison, pensa M. de Montriveau ; puis il se remit en route, suivant avec peine l'Africain impitoyable, auquel il semblait lié par un lil, comme un condamné l'est invisiblement au bourreau. — Mais les deux heures se passent , Maurice a dépensé ses dernières gouttes d'énergie, et l'horizon est pur, il ne voit ni palmiers ni montagnes.
Alors il ne trouve plus ni cris ni géniissemeus , il se couche sur le sable pour mourir; mais ses regards eussent épouvanté l'homme le plus intrépide, car il semblait annoncer qu'il ne voulait pas mourir seul. Son guide, comme un vrai démon, lui répondait par un coup d'œil calme, empreint de puissance; et le laissait étendu, en ayant soin de se tenir à une distance qui lui permît d'échapper au désespoir de l'étranger. Enfin M. de Montriveau trouva quelques forces pour une dernière imprécation; alors le guide se rapprocha de lui , le regarda fixement, lui imposa silence et lui dit :
— N'as-tu pas voulu, malgré nous , aller là où je te mène ?... Tu me
reproches de te tromper si je ne l'avais pas fait, tu ne serais pas venu
jusqu'ici... Veux-tu la vérité? la voici !.. nous avons encore cinq heures de marche, et nous ne pouvons plus retourner sur nos pas..,. Sonde ton cœur ; si tu n'as pas assez de courage , voici mou poignard I
Surpris par cette effroyable entente de la douleur et de la force humaine , M. de Montriveau ne voulut pas se trouver au-dessous d'un barbare, et puisant dans son orgueil une nouvelle dose de courage, il se leleva pour suivre son guide. Les cinq heures étant expirées , et M. de Montriveau n'apercevant rien encore , tourna vers le guide un œil mourant; et alors le Nubien l'ayant pris sur ses épaules l'éleva de quelques
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pieds, et lui fit voir ainsi à une centaine de pas un lac immense entouré de verdure et d'une admirable forêt, illuinine'e par les feux du soleil couchant.
Ils étaient arrivés à quelque distance d'une espèce de banc de granit immense , sous lequel un paysage sublime se trouvait comme enseveli. Armand crut renaître, et son guide, ce géant d'intelligence et de courage, acheva son œuvre de dévouement en le portant à travers les sentiers chauds et polis à peine tracés sur le granit. Il voyait d'un côté l'enfer de sable , et de l'autre un pa-adis terrestre.
La duchesse, déjà frappée par l'aspect de ce poétique personnage , le fut encore bien plus en apprenant que c'était le marquis de Montriveau. Jamais homme n'eut mieux la physionomie de son caractère. Sa tête, grosse et carrée, avait pour principal trait caractéristique une énorme et abondante chevelure noire qui lui enveloppait la figure de manière à rappeler parfaitement le général Kldjer, auquel il ressemblait par la\igueur de son front, par la coupe de son visage , par l'audace tranquille des yeux , et par l'espèce de fougue qu'exprimaient ses traits saillans ; du reste il était petit, large de buste, musculeux comme un lion , et quand il marchait, quand il faisait le moindre mouvement, sa pose , sa démarche, sa manière d'agir, trahissait je ne sais quelle sécurité de force qui imposait. Il y avait en lui quelque chose de despotique; il savait qu'il pouvait ce qu'il voulait, que rien ne devait s'opposer à sa volonté. Néanmoins, comr»e tous les gens réellement forts , il était doux dans son parler, simple dans ses manières, et naturellement bon. Seulement toutes ses belles qualités seml)laient devoir disparaître dans les circonstances graves où l'homme devient implacable dans ses sentimens , fixe dans ses résolutions, terrible dans ses actions. 11 y avait même sur sa lèvre inférieuie une courbure significative qui semblait révéler un penchant à l'ironie.
La duchesse de Langeais , en voyant cet homme, en apprenant son nom et en sachant de quel prix passager était sa conquête, i-ésolut, pendant le peu de temps que mit madame de Vieuxmcsnil à l'aller prendre pour le lui présenter, d'en faire un de ses amans, de lui donner le pas sur tous les autres , de l'attacher à sa personne , de déployer jiour lui toutes ses coquetteries. Ce fut une fantaisie, pure caprice de la duchesse, dont l'Aldcron a fait la pièce de le Chien ilu jardinier; elle voulut que cet homme ne fût à aucune femme. La duchesse de Langeais avait reçu de la nature tous les avantages nécessaires pour jouer les rôles de coquette , et son éducation les avait encore perfectionnés. Les femmes avaient raison de l'envier, et les hommes de l'aimer. Il ne lui manquait rien de ce qui peut inspirer l'amour, de cc(pii le justifie et de ce qui le pcrj)étue. Son genre de beauté , ses manières, son parler, sa pose, s'accordaient cl la douaient d'une coqiielteric n.tiurcllr cl sérieuse, (|iii . ( h«7 une h luuie , semble-
l'écho de la jeune IRANCE, 69
être la conscience de son pouvoir. Elle e'tait bien faite , et se tenait peutêtre un peu trop habilucllcracnt droite , seule affectation qu'on lui pût reprocher. Tout en elle s'harraoniait , depuis le moindre mouvement et le plus petit geste jusqu'à la tournure particulière de ses phrases, jusqu'à la manière hypocrite dont elle jetait son regard. Le caractère prédominant de sa physionomie , de ses mouvemens , étaient une noblesse élégante, ime majesté tranquille; mais il y avait Jans cette habitude un prodigieux attrait pour les hommes. Elle semblait devoir être tout autre quand elle déposait son corset, sa robe, son masque et l'attirail de sa représentation. En effet, la majestueuse attitude, insolente à demi, dans laquelle elle restait , était démentie par la liberté de ses regards expressifs , par les calineries de sa voix , par ses paroles. Elle faisait voir q\j'il y avait en elle une autre femme délicieuse à connaître. Et en effet , qui s'asseyait près d'elle pendant une soirée, la trouvait tour à tour gaie, mélancolique, sans qu'elle parût jouer ni la mélancolie ni la gaieté. Elle semblait être vraie. Elle savait être à son gré affable, méprisante, ou impertinente ou confiante. Elle paraissait bonne et elle l'était, car dans sa situation rien ne l'obligeait à descendre à la méchanceté; puis, par momens, elle se monti-ait sans défiance et rusée.
DE Balzac.
{La suite au prochain numéro. )