REVUE LITTERAIRE
1>6 €ontc$ et lc6 Conteur©. ^ MAX.
PAR M. ERKEST LEGOLTÉ.
Nons avons de grands projets qu'il sera peut-être facile de réaliser; nous voulons faire tout simplement de la critique en conscience. Nous ne voulons pas que cela se réduise à une simjile promesse de prospectus. Cela sera rude et cruel , et depuis trop long-temps la littérature a perdu ]'h.ibitude d'entendre la vérité, pour qu'elle ne pousse pas les hauts cris tout d'abord. Nous la laisserons crier. Nous voulons avoir un journal, si vrai et si indépendant de toute coterie , qu'on soit obligé d'adopter ses jugemens comme une loi , de quelque manière que ces jugcmens soient
formulés. Nous croyons, nous autres, contrairement à l'opinion générale, que beaucoup d'indépendance équiA^aut à beaucoup de talent, et qu'en fait de critique surtout, la vérité vaut le beau style. Donc, il ne sera j)as dit que les théâtres seuls subiront la critique; il faut que les livres aient leur tour. Nous savons que c'est une tàclie rude, difficile, fatigante, fastidieuse ; mais , puisque nous l'avons acceptée , nous saurons la remplir, et d'ailleurs vous vei*rez bien.
Rien n'est effrayant au premier abord comme la foule de livres nouveaux qui se heurtent et se ruent à chaque jour de la semaine , à chaque heui-e du jour pour arriver à rendre le monde attentif. Et quel monde I le monde des marchandes de mode et des cabinets de lecture î le monde des crocheteuis au coin de la borne , et des grisettes dans leur mansarde, et des femmes nouvellement mariées , qui se livrent au roman par ennui, en attendant qu'elles se livrent à l'adultère par oisiveté. Le déluge de volumes nouveaux est une honte j ils jniljulcnt comme les vers sur le fumier; ils affectent tous, pour la plupart , des titres effrontés qui tiennent tout le cynisme qu'ils promettent. Un jeune homme , qui s'appelle M. Lacroix, vient de publier un gros volume intitulé: Une Grossesse! 3c vous demande à quelle barrière tout cela s'arrêtera ?
Des contes ! voilà le cri du libraire. Il faut au libraire des contes à tout prix. Parce que M. de Balzac fait très-bien les contes, il n'est si petit écrivain qui ne fasse ses contes. On prend boutique, et au-dessus de cette boutique on place un écriteau : ^ la Nonne sanglante; — Au Poing coupé ; — Aux Mille et une Nuits. « Ou bien on imprime son prospectus. Ici on fabrique confe5 , nouvelles, récits espagnols, allemands, anglais , persans , Orient , Occident , Afrique , Amérique ; — refait les histoires du moyen âge , — donne la couleur dix-huitième siècle; — entreprend les histoires de revenans et les contes de fées; — se charge d'amuser la ville et la campagne , de six heures du matin à cinq heures du soir , — entre onze heures et minuit ; — fabrique des nouvelles d'hommes et de femmes, de citoyens et d'étrangers , de propriétaires et de prolétaires; — petites historiettes pour les enfans et les jeunes personnes , et pour les célibataires; — romans dans le genre d'Anne Radciiffe et de lord Byron; — Salmigondis , — Variétés , — Poésies , — Rivages , — Ombrages , — Rochers , — Systèmes , — Rêveries , — Bocage , — et généralement quelconque tout ce qui est agreste et sentimental; — Systèmes néo-chrétien, Saint-simonicn , Judaïque, et tout ce qui est philosophique; — fait des envois dans les dépaiiemens, le tout au plus juste prix.
» P. S. — Entreprend aussi le rouian maritime avec ou sans juremens , à la volonté des personnes.
» Fait le jouiiial vertueux. »
Ceci n'est pas autant uiu- |)l,iis.inlcrie (|ii"on pourrait \v croire au pic-
L ÉCHO DK LA JKUNK FRANCE. 7I
inier abord. L'industrie du roman et de la nouvelle a e'tc' poussée à une exagération incroyable. La seule nomenclature de ces espèces d'entreprises ne saurait se croire. La fureur du conte a remplacé la fureur du mémoire. Nous avons à' abord le Salmigondis , titre d'une grande franchise, emprunté à la cuisine. Le Salmigondis est une olla-podrida de toutes choses, mauvaises, tristes et maussades; la chose se monte déjà à plusieurs volumes, et ne paraît pas vouloir s'arrêter de sitôt. Pour faire niche au Salmigondis , un autre libraire a annoncé le Livre des Conteurs j c'est bon. Le Livre des Conteurs s'en est donné à cœurjoie; il a conté, il a conté, il conte encore. Il a été chercher jusqu'à M. Ancelot, qui a raconté son petit vaudeville. Pour faire niche au Livre des Conteurs , un autre libraire a publié huit jours après le Livre des Conteuses , qu'il a appelé Heures du Soir. Les dames se sont réunies en collection pour se faire l'une à l'autre leur petite histoire et leur petit conte , et elles s'en sont tout aussi bien tirées que les hommes. Que disje ? mieux tiré que les hommes , car le papier des Heures du Soir est superlin , et le livre est très-beau et très-varié. Après le livre des Heures du Soir, un autre libraire a publié les Matinées suisses, les Feillées turques , les ^près-Midi allemandes } un autre s'est emparé de l'heure des fantômes, il a intitulé son livre Entre Onze heures et Minuit; un autre, voyant que toutes les heures étaient prises, a imaginé de s'emparer de l'espace , et il a appelé ses contes Sous la cheminée. L'idée a paru bonne, et alors sont arrivés à la suite les unes des autres plusieurs désignations du même gem'e : — Dans les bosquets , — Dans le Chdlet , — Sur le Glacier. Une bonne intitulation , et on l'emploiera , n'en doutez pas , sera celle-ci , En Paradis , ou mieux encore, En Enfer.
Mais tout à coup l'infatigable libraire Ladvocat, celui-là même qui a découvert, dans des temps plus heureux, lord Byron, Schiller, Shakespeare et la Contemporaine, voyant ce déluge de contes, a voulu faire aussi ses contes. Alors il a frappé un grand coup, il a annoncé les Cent et une Nouvelles nouvelles , par cent et un auteurs; on ne dit pas si les auteurs sont nouveaux , mais qu'importe ? ils feront peut-êti-e des contes nouveaux! Voici donc vingt volumes in-8'^ de Nouvelles nouvelles pour notre consommation du mois prochain.
Voyant cela , une compagnie de conteurs a pris la résolution de réduire le conte en journal. En conséquence, onpublic au Palais-Royal le /ozfrnrtZ des Conteurs. L'imagination contemporaine est en mal d'enfant; elle ne ressemble pas mal à un de ces animaux de basse-cour de la famille des lièvres, qui engendrent tous les mois de longues portées de petits; ou mieux encore à ces longs bancs de harengs qui passent à jour fixe dans la Méditerranée , laissant des trainées d'œufs après eux. C'est une épidémie d'un genre nouveau que nous sommes les premiers à signaler.
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Et quelle épidémie, grand Dieu! quelle infatigable production! quelles sensations nauséabondes ! Vous ne sauriez vous imaginer toutes les trouvailles de ces conteurs! Vous seriez homme de courage et de persévérance et vous jetteriez la ligne dans cet occ'an de contes et nouvelles , que vous ne ramèneriez pas un seul petit goujon romanesque digne d'être mis à la poêle. Je vous demande pardon de cette comparaison gastronomique qui m'est inspirée par le titre du premier de tous ces recueils , le Salmigondis.
Je veux pourtant , puisque je suis en veine de franchise , et puisque vo:is voulez bien laisser reposer les contes et nouvelles, pour faire un peu de saine littérature avec nous , vous mettre au fait de cette exécrable littérature qui s'est emparée de la nation , corps et ame. Je veux vous donner un échantillon quelconque de cette imagination et de ce style. Je prendrai pour cela le premier livre ou roman in-8", et sur beau papier, qui me tombera sous la main. Voilà le tas! il est devant moi : remuons-le. Il me faut uu volume, un seul : sauve qui peut! Je serai inflexible , fût-ce du Drouincau qui me tombât sous la main ! En avant donc ! En voilà un que je tire de la masse ; lisez le titre : — 3Iax , par M. Ernest Legouvé. Max, tout simplement; ceci est un nom pi-opre. L'auteur est en train d'être fort célèbre; il a eu un prix à l'Académie française d'abord ; il a ensuite publié un volume de vers intitulé les Morts bizarres , et il a fait espérer une nouvelle aux Cent et une Nouvelles des cent et un. C'est fort bien fait.
Faisons donc l'analyse de Max , puisque Max nous tombe sous la main. Vous vous amuserez peut-être plus que vous ne pensez.
Il faut que vous sachiez d'abord que ce livre est fondé sur le développement d'un caractère exceptionnel.
tt Byrun, Goëlhe , Lamartine, Chateaubriand, c'est de l'individualité; » ou bien l'on cherche et l'on peint des originaux, des hommes à part : » Calcb, Jeanie, Ochiltrie, Bas-de-Cuir, Atar-Gull , Kcrnock, ce sont » des individualités. M. Hugo ne représente jamais sur la scène que des ») exceptions; Hernani, Triboulet, Luci'èce Borgia. Vous avez aussi » l'Antony de M. Dumas.
1) Le système des exceptions est comme h langue d'Ésope, bon et » mauvais. »
Max est une exception. Max est l'individualité de M. IjCgouvé. Il faut absolument que l'individualité soit mauvaise ou bonne, c'est à vous à juger.
« Max est un homme-drame , c'est un homme qui voit et cherche » du théâtre partout; la rampe est entre lui et toutes ses sensations, » tous ses sentimens, toutes ses actions. »
A oiis allé/, (lune M>ir riunnuie-dramc. IVL Ernest Legouvé vous mou-
l'É(.H() de la jeune FRANCE. ']'^
trcra l'homme-drame, comme Mazurier vous a montré l'homme-vampire. Vous en avez de toutes les varic'te's.
Donc Max, l'homme-drame, se trouvant à Venise, s'en va dans les cachots du palais ducal, appelés les pozzi- Dans les pozzi, Max prie le ceôlicr à deux genoux de l'enfermer dans un cachot bien sombre; Max ce jour-là cherche le drame-cachot en attendant qu'il s'élève au drame-yoman. C'est bien.
Max , dans ce cachot , voit accourir une femme e'plore'e ; cette femme est suivie d'un gros homme , qui tire un petit couteau ; Max s' évanouit au bruit du petit couteau. Le geôlier arrive, et il met à la porte l'hommecachot, Max.
Le lendemain Max s'en va cbez une Italienne qu'il aime. A ce sujet l'auteur écrit une page qui est e'crite comme elle est pensée , c'est uu pathos très-significatif :
a Les filles romaines ressemblent à la campagne de Rome : c'est une » plaine aride , sombre , nue ; ce sont les lignes de paysages les plus ar- » rêtées , et les plus sévères ; mais autour de cette plaine , l'œil est tout » étonné de se reposeï- sur un amphithéâtre de collines , ravissantes de » formes et de couleurs ; des tons si fins ! des contours si moelleux ! un » bleu si frais et si velouté ! Eh bien ! il en est de même des belles pay- » sannes d'Albano et de Tivoli ; leurs traits sont austères dans leur pu- » reté; leur démarche est calme et grave; leur physionomie sérieuse et » sans séduction ; mais regardez, leurs yeux , et vous trouverez sous leurs » larges paupières un charme et une mélancolie intime et pénétrante ; » toute leur séduction s'est réfugiée dans leur regard... c'est la colline au » bout de la plaine. »
Voilà ce que c'est que \esjilîes romaines. Si vous ne comprenez pas bien cela, faites vous-le expliquer par Max. A l'heure qu'il est , Max est allé chez son Italienne Annunciata ; Max fait boire du Champagne ! ( on dit du vin de Champagne dans la bonne compagnie) à sa chère Annunciata.
Vous croyez peut-être que c'est pour lui donner un peu de gaieté à la pauvre fille , que Max s'amuse ainsi à la faire boire ! Ah ! bien oui I Max la fait boire pour lui faire dire toutes sortes de belles choses , et pendant que la pauvre femme , ivre comme le vin , parle à tort et à travers , Max écrit toutes ses paroles. Il la fait rire, il la fait pleurer, il enregistre ses pleurs et ses rires. Au milieu de son ivresse, Annunciata s'arrête : « Elle » porte ses regards autour de la chambre ; elle aperçoit Max î Un cri s'é- » chappe de sa poitrine, et elle se précipite vers lui... Alors ce ne furent » plus des baisers , ce furent des morsures ; elle l'étreignait , elle l'étouf- » fait, elle le dévorait de caresses; elle embrassait son front, ses yeux, » ses cheveux , ses mains ; elle se jeta à ses pieds et elle les baisa ; elle lui
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» baisa ses habits, et tout cela en poussant des cris comme les sauvages » dansant autour du prisonnier qu'ils vont frapper... et elle avait au mi- » lieu de ce délire des saillies si e'iranges, des mots d'amour si sublimes, » des éclats de passion si enivrans que Max lui-même en était boule- » versé. Cependant Max écrivait toujours. » Peu à peu le front d'Annunciata se rasséréna.
« Le lendemain malin, Max arriva chez son ami. Il était pâle, mais rayonnant d'orgueil :
„ — Eh bien , que dis-tu d'Annunciata , dit Max ?
» — -Je dis, reprit l'ami, que tu me fais horreur!.... tu n'aimes pas
cette fille! C'est un jouet pour toi ! ... c'est une étude ! tu dissèques
ce cœur si vivace, comnie un chirurgien ferait d'un cadavre!... Cette belle ame n'est pour toi qu'un clavecin , dont tu fais parler toutes les touches , quitte à briser l'instrument quand tu l'auras usé I
» — Est-ce ma faute, répondit Max , si Dieu m a. créé artiste? Je suis condamné à peindre les hommes j tant pis pour les marionnettes , si , en tirant les fils, je casse les membres!. .. Et il partit. »
C'était fort bien raisonné de la part de M. Max. Que voulez-vous? il est artiste.
C'est la grande raison qui se donne aujourd'hui à toutes les bêtises qui se disent et qui se font : — Il est artiste !
C'est là l'idée primitive de cette histoire j c'est une histoire irrégulière ; et plus d'une fois vous aurez besoin de vous dire , pour y comprendre quelque chose : — Que voulez-vous? Il est artiste !
« Williams n'avait pas vu Max depuis six jours; Max était parti le Icndemam de leur souper chez Annunciata, avec une guitare en bandoulière , une canne en fer à la main , un sac de soldat ou d'artiste sur le dos, et on ne savait où il était allé. Williams, pour se distraire de soa .ibsence, se mit aussi en marche de son côté , et alla faire une excursion dans la campagne de Rome. >'
Ln jour, sur le bord de la mer, Williams rencontra Max avec un foulard rouge sur les yeux; Max lui crie de loin : « — Nem'ôte pas mon bandeau , dit Max.
» — Laisse-moi du moins t'aidcr à te relever, reprend Williams. » — Si tu touches seulement le bord de mon habit, je ne te revois » de ma vie ! je suis tombé tout seul , je mC relèverai l)ien tout seul. ') — Mais tos mains sont ensanglantées. n — Je le sais bien.
» — Ton visage est tout déchiré.
» — Si tu voyais mon corps , c'est bien autre chose. ') — Mais, au nom du ciel , quel est ton projet? 1) — Démo rflevrr ^^Mim^nt! l'.t, en rOet , il commença, avec des