TENDANCE VERS LES HAUTES ÉTUDES
A l'occasion d'une nouvelle traduction des chers-d'œu\Te de Déntostliènes et d'Eschine. 2 vol. in-8° , par M. l'abbé Jager.
On nous trouvera toujours empressés à signaler comme un heureux symptôme de la re'génciation sociale qui se prépare, le goîit des fortes e'tudes, qui chaque jour se révèle dans le cierge'. Il ne faut point qu'on se le dissimule, dans le siècle où nous vivons, une seule puissance est restée debout, c'est celle du talent; l'aristocratie intellectuelle aliérité de toutes les autres aristocraties ; des voix éloquentes, des plumes doctes et habiles deviennent donc dans le clergé un moyen de haute propagande religieuse, dont l'influence sera grande et irrésistible. Tout le monde, dans ce siècle , est du parti du soleil levant, tous les yeux sont tournés du coté d'où vient la
mande de i fr. 5o c. en sus du prix de l'abonnement pour couvrir l'impôt du timbre auquel nous nous soumettrons malgré nous, afin d'éviter toutes les tracasseries auxquelles nous sommes en butte journellement, pour jouir de notre liberté de discussion, pour nous soustraire en un mot à cette espèce de censure qui s'attache aux publications à bon marché et qui pèse sur nous depuis la sixième livraison. Une loi de l'empire affranchit du timbre les journaux mensuels relatifs aux sciences et aux arts et qui ne traitent que des matières dont s'occupent les académies , et l'on en induit que notre journal doit être timbré parce qu'il renferme des discussions philosophiques et historiques, comme si l'histoire et la philosophie n'étaient pas du domaine de la science; aussi sous ce prétexte vous savez quelle guerre on nous a faite. HUIT SAISIES!... HUIT PROCÈS!... dont le véritable motif est dans notre succès extraordinaire; on nous redoute, on voudrait nous détruire; mais nous vivbons, et Za Jeune France accomplira sa destinée en dépit et pour le désespoir de ses ennemis.
Ainsi donc les abonncmens de la deuxième année seront augmentés de I fr. 5o c. pour le timbre. Le port restera toujours à notre charge ; nous n'aurons plus de saisies, le service du journal ne sera plus entravé : et si tous les membres sont d'accord de faire paraître le journal deux fois par mois ils pourront l'exprimer en renouvellant. Dans ce cas le prix donné pour une année ne servira que pour six mois.
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lumière, c'est donc par là qu'il faut s'adresser aux hommes. D'ailleurs, ce n'est point chose nouvelle pour le christianisme que d'environner son front de l'aure'ole des connaissances humaines. Il leur tendit sa large main dès l'origine , et leur fit faire un pas de géant. Au moment où les lumières de l'éloquence républicaine venaient de s'éteindre à Rome, sous la toute-puissance des empereurs; au moment où la Grèce, naguère retentissante des saintes harmonies du patriotisme , défendant la liberté, n'entendait plus que le vain bruit d'une éloquence de rhétevir, écho sans puissance et sans vie de la mâle parole de Démosthènes,le christianisme éleva dans le sanctuaire une tribune plus haute et plus sainte que la tribune d'Athènes et de Rome. Les saint Augustin, les Tertullien, les Salvien, les Origène reçurent, dans cet asile inviolable, l'éloquence qui , fuyant la tyrannie des hommes, se réfugiait dans les bras de Dieu et firent desrendre pour elle du haut des cicux cette liberté qu'elle ne tiouvait plus sur la terre. Alors si la tribune n'avait plus de Cicéron, la chaire eut un Chrysostôme , et l'oreille de Dieu entendait déjà retentir dans le lointain des âges la parole démosthénique du grand Bossuet.
En ressaisissant le sceptre des hautes études, le christianisme ne fait donc que rentrer dans son domaine , et le clergé , en suivant cette noble route où il marche , aura rendu à la religion tous les services qu'il rendra à la science. De toutes les calomnies du siècle philosophique la plus puissante, sans contredit, et la plus fatale fut celle qui accrédita l'opinion injuste et injurieuse que la religion était une maîtresse d'ignorance et d'erreur, exclue par les lumières et les excluant à son tour. Ce fut là le grand levier de l'école incrédule, car pour éloigner les hommes du bien, il faut encore leur en montrer le fantôme , tant la main d'en haut a mis l'amour du beau et du bon dans le cœur des peuples. Voltaire dépensa son esprit prodigieux dans ce but anti-social. Chacun de ses ouvrages fut une caricature du christianisme , et la caricature était si bien faite , qu'on finit par ne regarder qu'elle , et par oublier l'original. Après avoir peint l'utopie du ridicule et de l'odieux, il mit au bas le nom du catholicisme; l'utopie de l'ignorance et de la corruption , il mit au bas le nom du clergé. Le clergé et la religion, en faisant de bonnes actions et de bons livres, renouvellent la réponse de ce philosophe qui marcha devant le pyrrhonien qui niait le mouvement. Et qu'on remarque bien l'accord admirable •pii préside à cette réaction sociale et chrétienne. Il s'est formé une association de Jeunes gens^ qui, réunis par une communauté de croyances et de sympathies, par l'amour du bon et du beau, servent comme d'intermédiaire entre le christianisme et les géneVations nouvelles. Les rayons que le clergé nous envoie nous les renvoyons à notre tour. Pendant qu'il s'occupe de ces hautes connaissances, qui sont au sommet de la sphère mlelkxtuelle, nous nous servons , nous, delà popularité de notre âge et
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de noire position pour parler aux esprits qui ne sont point encore prepa re's à entier immédiatement en contact avec le clergé, nous nous adressons à ces enfances populaires, jusqu'ici corrompues par de mauvais enseignemens, ou abandonnées au courant des ide'cs irréligieuses , dans lequel le dernier siècle a plonge' la société' française : de sorte que la vérité, passant comme un flambeau des mains de nos maîtres daas les nôtres , va illuminer les régions les plus lointaines de l'édifice social.
La nouvelle traduction des chefs-d'œuvre de De'mostlicnes et d'Eschine, par M. l'abbe Jagcr, nous a paru une occasion excellente de développer ces idées dont nous sommes depuis quelques temps préoccupés. En lisant cet ouvrage remarquable à tous égards, nos lecteurs avoueront que nous ne pouvions trouver une circonstance plus favorable pour signaler le mouvement intellectuel qui se fait sentir dans le clergé. Disons d'abord que M. Jagcr a rendu avec un grand bonheur cette période démosthénique si compacte, et qu'on nous passe ce terme si nerveuse dont l'austère nudité l'emporte sur les élégantes draperies de la période cicéronnienne. Mais ce ri'est point tout encore : une intelligence profonde du sens, une étude toute particulière du génie de Démosthèncs et de l'histoire de l'époque où ce grand orateur parut, un heureux emploi de toutes les ressources de la langue française pour s'élever jusqu'au nombre, et à la fécondité pittoresque de l'idiome grec, telles sont les rares qualités dont le concours est nécessaire à quiconque veut aborder la traduction de Démosthèncs. Il faudra en outre que l'écrivain soit versé dans la connaissance de tous les usages de l'antiquité auxquels l'orateur fait sans cesse allusion , qu'il possède l'histoire nationale de la Grèce dont l'orateur tire sans cesse des exemples pour réveiller le courage assoupi des Athéniens, et rallumer le patriotisme dans ces cœurs dégénérés j en un mot, il sera nécessaire qu'il réunisse le goût et la perfection de style du littérateur aux connaissances de l'historien et à l'érudition du savant. Tant de difficultés n'ont point effrayé M. l'abbé Jagcr. Il a profilé avec habileté de tous les travaux contemporains des Anglais et des Allemands ; il a enrichi ces trésors d'érudition du fruit de ses propres recherches , il a lutté avec une inébranlable persévérance contre les difficultés de son original, il a pris corps à corps le monstre, comme l'appelait Eschine ; rien n'a pu ni le lasser ni l'ébranler, et enfin , après un travail opiniâtre cl de courageuses veilles , il se présente tenant en main ce rameau d'or de la sibylle, qu'on ne ccuillait qu'après mille périls affrontés, et au bout d'une roule âpre et difficile, laborieusement parcourue.
11 est vrai que le traducteur de Démostliènes avait devant les yeux un digne prix de ses efforts. Dans v.n sièi le qui s'éloigne de plus en plus de ces voies simples et naïves, ou la littérature trouve ses beautés les |>lus franches cl les plus .idmirabNs, il v a de rà-]uopos à tiadiiiic 1rs
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immortelles harangues de l'orateur d'Athènes. Le meilleur cours de lit tc'raturc pour notre siècle, c'est De'mosthènes qui, dédaignant les délicatesses d'une éloquence fardée et prétentieuse , marche toujours droit à son but , comme un torrent qui fait son lit à mesure qu'il avance, et non comme un fleuve paresseux qui , s'cgarant en mille détours , promène de prairie en prairie le cours sinueux de ses eaux dormantes. Ce n'est point là un homme qui se fait un jeu de l'éloquence , qui hcrcc comme Ciccron sa vanité d'orateur au doux bruit de ses périodes; qui sépare la question, d'art de la question politique ; qui perd la cause de Milon à la tribune et qui la gagne dans son cabinet devant l'admiration de la postérité. Philippe n'écrira pas à De'mosthènes. « Si vous aviez parlé ainsi , je n'aurais point pris Potidée, je ne me serais point emparé d'Olynthe ; » comme Milon écrivait à son défenseur : o 0 TuUius , je ne mangerais point de si bons poissons à Marseille ; si l'on avait entendu à la tribune cette nouvelle milonienne, fille de votre cabinet. » Non, vous ne verrez rien de pareil quand il s'agit de De'mosthènes. Il ne conçoit pas, lui, ces joutes à armes courtoises qui n'ont pour dénouement qu'un vain succès de parole. Pour lui son éloquence est une épée, la tribune est un champ de bataille. Il sait qu'il y a en Macédoine un homme qui se nomme Philippe, et que cet homme conspire l'assujélissement de la Grèce, et l'aljaissement d'Athènes. d'Athènes dont lui, De'mosthènes, est citoyen; il le sait, et voilà la pensée qui occupe ses jours et qui remplit ses veilles. 11 n'y a pas de sommeil pour le patriotisme de Dcmosthènes l'Athénien, parce qu'il n'y en a pas pour l'ambition du Macédonien Philippe. Ne séparez point ces deux hommes : unis, ils s'expliquent l'un par l'autre, séparés vous ne pourriez plus les comprendre. Ne demandez point pourquoi l'éloquence de l'orateur d'Athènes est si simple , si franche , si naturelle , si vraie , si naïve ; c'est son arae tout entière qui se l'épand dans ses harangues. Cette douleur vertueuse d'un bon citoyen qui voit arriver du bout de l'horizon la ruine de sa patrie , ces élans généreux d'un esprit élevé, qui veut au moins la retarder sinon la prévenir, cette conscience d'avoir bien fait et bien dit, cette noble indignation du talent, toujours plus haut que la fortune, et qui , foulé aux pieds par sa puissance aveugle, la défie encore et la brave; le mépris des dangers, l'amour héroïque du beau et du grand, le culte de la gloire : voilà les véritables sources de talent de De'mosthènes , et c'est de lui seulement qu'on peut dire ce qui est faux de presque tous les autres hommes; c'est de lui seulement qu'on peut dire : son génie c'était sa vertu.
En l'étudiant sous ce point de vue, en vous plaçant au milieu desévéncmens qui servirent de cachet à son éloquence, vous pourrez plonger du regard dans les profondeurs de ce talent immense qui , à liavcrs les siècles, vient éblouir de ses rayons la postérité la plus reculée. I/art des
rhéteurs , la finesse des grammairiens , ne nous initieraient pas au sccici de la puissance de Démosthcnes. Ces gcns-là n'ont vu que l'enveloppe de son génie j ils ont froidement arpente la hauteur et la largeur du Vésuve en repos, mais ils ne vous le montreront pas dans ses fomiidablcs niagnilicences, exhalant la flamme et crachant l'incendie. Jetez-moi là toutes ces discussions oiseuses , toutes ces dissertations ingénieusement puériles. Venez en Grèce, à Athènes , au pied de la tribune : le monstre (onnc, écoutez; écoutez, car il ne faut point lire Démosthènesj il a parlé pour qu'on l'écoutât et non pour être lu.
Le Pirée est rempli de ces galères athéniennes , qui firent si souvent les destinées de la Grèce , et qui , à Salamine, les sauvèrent. Les rues de la ville de Minerve sont pleines de cette population spirituellement oiseuse , qui ne veut plus entendre parler que de réjouissances et de fêtes , qui nomme des magistrats pour les panathénées , et qui n'en nomme point pour veiller au salut de la république; qui , voluptueuse jusqu'au sang, condamne à mort par un décret, quiconque propose de détourner, au profit du salut de la patrie, les fonds destiués aux jeux et aux théâtres. Et c'est en présence de cette foule oiseuse , de ce peuple de plaisir , qu'un jeune homme , montant tout a coup à la tribune , réveille d'une voix formidable Athènes, cette rieuse ville, Athènes la voluptueuse, Athènes la folle de la Grèce , qui , tenant à la main une coupe pleine devin de Chio, s'était endormie , la veille peut-être , la tête toute chargée des vapeurs des bacchanales, fléchissant sous le poids des couronnes d(; fenouil et de peuplier , et les membres fatigués de ces danses chéries , au milieu desquelles ces transfuges de gloires dépensaient l'or d'un nouveau Salamine ou d'un autre Marathon. Ohl ce dut ctie un beau tableau dans l'antiquité que celui de ce jeune homme qui s'échappe de la caverne , où , loin de la lumière du soleil, la tête à derai-rasée, il a, captif sublime, pendantde longs jours et de longues nuits, médité sur la politique, l'éloquence et 1 histoire ; qui s'en vient tout à coup comme une ombre de l'ancienne Grèce, se dresser au milieu de la Grèce nouvelle et jeter sur la léthargie d'Athènes la poussière de ses immortels tombeaux. Oh ! ce dut être une noble journée que celle où disant adieu, à ces grandes eaux de l'Océan, devant le murmure des({U(lles retentirent d'abord les saintes harmonies de celte éloquence inspirée, l'orateur s'en vint cherclier les grandes eaux delà place publirpie, et lança , avec le fracas du tonnerre, le nom de Philippe le Macédonien sur ces vagues endormies. Ce jour là fut vraiment le jour où naquit Démostliènes, car de ce jour là il fut enfanté à la vie politique, à celle vie d'action et d'éloquence , de haine et de génie, de guerre et de gloire, qui devait cire la dernière page de l'Iiisloire de la Grèce, et laisicrapicsclle un si long ictenlisseiuenf.
Il y «i eu flans les Iruqis modernes un .spectaele au.'-si beau (pie celui là
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peut être; il vous aidera à comprendre le tableau que vous clés oblige d'otudier à distance et à travers les ténèbres de l'antiquité'. Lorsque le souslicutenant d'artillerie, sortant tout à coup du ranj:; , mit la main sur son époque, lorsque, labourant l'Europe entière de ses boulets, il mesura de l'œil l'Angleterre comme un adversaire digne de son génie, et la convia à l'un de ces duels qui noyentles nations dans le sang et la gloire, un homme montait à la tribune pendant que Napoléon montait au trône , Napoléon créait Pilt, quoiqu'il fut son aîné, comme le soleil crée l'ombre : la parole et la politique de Pitt relevaient l'Europe autant de fois qu'elle était tombée sous la victorieuse épée de Napoléon. C'était une de ces luttes inexpiables ou deux hommes ont le cœur assez vaste pour contenir la haine de deux mondes. La France si oublieuse , au cœur si ouvert et si bienveillant, était allée emprunter à l'une de ses provinces une de ces colères vivaces qu'elle ne trouve pas en elle-même; sur le terrain acre et passionné d'une île où l'on respire , avec l'air comme un parfum d'inimitié, comme une fièvre de vengeance; elle était venue cueillir une haine corse pour l'opposer à une haine anglaise. Oh! si vous aviez pu descendi'e dans les profondeurs de lame des deux adversaires, que vous les auriez trouvés beaux de ressentiment.' Quelle admirable lutte que celle-là! Quelle ivresse de colère et de génie 1 L'Europe n'était plus qu'une table immense , où ces deux magnifiques joueurs mettaient les peuples et les trônes pour enjeu, l'un tenant les mers dans sa main , l'autre le continent. Et cette grande partie avait ses vicissitudes et ses chances, ses hauts et ses bas, ses succès et ses revers. — « Arcole , Lodi, les Pyramides! » disait Bonaparte; et Pitt répondait : « Nelson et Trafalgar ! » Et toute la terre couvait des yeux la lutte de ces deux joueurs gigantesques; et l'on n'entendait plus le ràlement des mouians,le sifflement des cordages , les rouleraens sourds de la canonnade : tant il y a de puissance dans le génie , tant ces deux hommes remplissaient l'Europe! Et dans ce temps-là , tout notre monde de civilisation était couvert d'une nuit de salpêtre et de fumée; et au-dessus de cette nuit, au-dessus de ce déluge de feu et de sang , il n'y avait que deux points (jui , surgissant aux deux pôles du monde , dominaient l'étendue : c'étaient la tribune de Pitt et le trône de Napoléon. Oh! comme la large poitrine de l'empereur battit quand , entassant victoire sur victoire , faisant oublier celle de la veille par celle du lendemain, il tua Pilt à coup de triomphes, il apprit à l'Europe que Pitt était mort, mort de la gloire de Napoléon ! Savez-vous que ce fu une sublime vendetta que celle-là ? Savez-vous que les bosquets parfumés de Saint-Cloud virent alors une de ces joies atrocement belles, une de ces voluptés de vengeance comme on en goûte sur le terroir de la Corse, quand un coup de feu vient de coucher sur la route d'Ajaccio le chef d'une famille ennemie, objet d'une fureur séculaire, qu'on poignarde chaque nuit dans
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SCS rcves depuis plus de quinze ans? Napole'on , vous eussiez e'ie'bon à voir ce jour-là , pour le peintre et poui- le poclc ; et votie longue agonie de Sainlc-Hclcne n'a point, j'en suis sûr, tari cette joie immense qui déborda alors de votre cœur. Napoléon, vous avez vaincu Pitt, le seul adversaire digne de votre ge'nie; et vous , ce n'est point un homme , c'est la nature froide et glacée de la Russie , c'est la fortune qui vous a vaincu.
Le Mace'donien des temps modernes e'tait plus grand que celui des temps antiques : Napoléon , résumant deux générations dans sa personne , fut à la fois Philippe et Alexandre, et son (ils à lui put vraiment se dire : « Je meurs parce que mon père ne m'a rien laisse à faire. » Mais Pitt ne fut pas si grand que Démosthènes. Et qui donc au monde put .se dire aussi grand que l'orateur athénien? Qui donc viendra, à travers les âges, mettre sa renommée à côté de cette renommée immense? Qui donc fit de si grandes choses, avec tant d'obstacles à vaincre et si peu de moyens pour les surmonter? Personne, non, personne, pas même Mirabeau. Mirabeau, cet Atlas de tribune, qui portait une révolution sur ses larges épaules, n'avait pas au moins cette révolution à combattre. Elle aidait son orateur, elle l'animait , elle le défendait , elle montrait la tète de Méduse à quiconque osait regarder Mirabeau : mais Démosthènes était seul , seul avec son génie. Son génie fut tout dans ce siècle : le patriotisme , le courage , la prévoyance des Athéniens , c'était le génie de Démosthènes. L'histoire de Grèce, dans ce temps, se partage en deux hommes , entre Démosthènes et Philippe. A quoi bon compter ces peuples qui s'agitent sans intelligence sous celte parole inspirée ou sous cette large main? Pourquoi parler de cette Grèce déjà à moitié morte, et qui n'a de vie que ce que le puissant orateur lui en a donné, lui, homme vivant lié par la fortune au cadavre d'Athènes , lui , homme d'avenir cruellement attaché à une nation qui n'a qu'un passé?
Non il n'y eut pas guene enfx'e le peuple Athénien et la Macédoine, il y eut guerre entre Démosthènes et Philippe. Cette guerre commença le premierjour ou l'orateur prit la parole et ce ne fut point Philippe ce fut Antipater qui la termina dans cette île de Calaurie ou la grande ame de Démosthènes pour ne plus assister à la toute puissance des Macédoniens, se réfugia dans le suicide comme Mithridate devant la toute puissance de Rome. Suivez, suivez les phases de cette mémorable lutte, la lutte de la tribune contre le camp, de la parole contre l'épée. Cette tribune c'est un phare immense qui dominant la Grèce enfonce ses pieds dans la merde Satamine et cache sou front dans les cieux. Que parlc-t-on des discours de Desmotliènes ? Il n'y a qu'im discours dans Démosthènes , (pi'une parole, qij'one pensée: « Allons combaKie Philippe. » Chaque fois que le Macédonien fait un pas dans la Grèce, la voix formidable répète la terrible phrase: «Hommes d'Athènes réveillez-vous, leMaccdonien marche;
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j>r<'no7. garde à vous hommes d'Athènes.» Pliilippc ne pout point jeter un regard, nourrir un dessein, concevoir uncpcnsc'e que Demosthènes ne surprenne ce regard, ne devine ce dessein, n'eventc cette pensée. On dirait que ces deu\ adversaires irréconciliables n'ont qu'une amc, qu'une intelligence tant ils savent se comprendre à demi-raot, tant ils lisent bien l'un dans le cœur de l'autre avec des yeux clairvoyants de haine. Philippe est encore à Araphipolis que déjà Demosthènes a cric: «Athéniens prenez garde à vous ! » Et puis du haut de la tribune tombent comme des signaux d'alarme les noms dePvdné, Potidée, Méthone. «Pydné, Potidéc, Méthone , ce sont les premiers jalons de celte route de conquêtequi doit .ibontir à la cité de Minerve; Athéniens prenez garde à vous I (Et cet appel retentit encore, comme une sinistre prophétie, que Philippea fait un nouveau pas et qu'un nouvel oracle d'éloquence est fonbé du sanctuaire du patriotisme et du génie. «Hommes d'Athènes, Philippe est en Phocide, alerte! le nuage de fer s'approche noir de la tyrannie qu'il porte dans ses flancs. Que la ville aux murailles de bois se penche sur ses rames, jamais, depuis le grand roi, pareil péril n'a menace' sa tête, Athéniens prenez garde à vous! » Mais le nuage de fer continue sa marche, il plane un instant sur Olynlhe et l'on entend la grande voix qui, par trois fois, rompant le silence crie avec un accent terrible: «Olyathe est la porte d'Athènes , Athéniens prenez garde à vous !) « La nuée est descendue sur Olynthe et l'a emportée en passant, pui-ielle se relève, c'est Eubée qui tremble, la parole de Demosthènes écarte l'orage d'Eubée. Mais il va retomber de tout son poids surla Thrace,Cérinthe est aux abois. «Cérinthe estralliée d'Athènes puis ((u'elle est l'ennemie de Philippe, Athéniens prenez garde à vous î » Et ainsi continue de parler la voix tonnante pendant que tout se tait autour d'elle, et d'un bout de la Grèce à l'autre les oreilles n'entendent que la voix de Demosthènes; les yeux ne voient que l'épée de Philippe. Mais ce grand duel touche à son terme. La fortune d'Athènes a été trouvée la plus légère dans les balances de la destinée, et Philippeva y jeter dans Icschamps de Cheronée la puissance actuelle de son épée et l'avenir de l'épée d'Alexandre. C'est pour la dernière fois que le phare Athénien s'illumine de sesrayons, pour la dernière fois que la grande voix s'écrie: « Athéniens, au nom de vos fils et au nom de vos pères , Athéniens preuez garde à vous I »
La vie de la Grèce, disons le, est renfermée entre deux Iliadcs. Son histoire commencée avec l'iliade d'Homère, se ferma sur l'iliade de Demosthènes. Le plus grand des orateurs fut l'ensevelisseur snblimede cette nation , enfant gâté de la gloire, sur le berceau de laquelle le plus grand des poètes avait prié.
Ceci est peut-être une des lois de la Providence. La ]>oésie crée les sociétés, l'éloquence leur ferme les yeux. Mirabeau , Ciccion , Dc'moslhè-
nés eurent tous trois cette mission ou celle destinée ; tous trois assistèrent aux funérailles de la société dans laquelle ils étaient nés , tous trois jetèrent sur cette agonie politique l'iaimortalité de leur génie.
Mais on oublie presque la mort d'un peuple , la chute d'une société lorsqu'on lit cette sublime iliadc de DéuiosthoDes , dont les rapsodes de l'éloquence ont si souvent emprunté les inspirations. Ce sont tantôt des chants graves et mesurés , tantôt des accens aigus comme les gémissements de la douleur , retentissans comme les cris de la colère j tantôt l'orateur s'adoucit, rassure les Athéniens ,les encourage , les flatte comme une tendre mère qui veut relever l'âme de son filsj tantôt troublant leur lâche sommeil avec son ironie poignante , amère , il les frappe à coups redoublés, les insulte, les accable du poids de leur folie et de leur molesse , il les persifle, et les raille, ces zélés danseurs des Dyonisiaques, toujours prêts à solenniser le mois anthcsterion et qui laissent venir les Étesiens , quand il s'agit d'envoyer leurs galères disputer l'empire des mers aux flottes de Philippe. Et puis il prend Athènes par la main, il s'enfonce avec elle dans les siècles précédens , il l'inonde de la gloire de ses pères , il jette aux échos de la place publique les noms magiques de Salamine et de Marathon ; il ranime la cendre des héros que le bûcher a reçus dans ses flammes ; ce n'est plus Démoslhèncs qui parle, c'est Thémistocle, Miltiadc, Gimon, Périclès; c'est l'Athènes des anciens jours qui va s'agenouiller devant la nouvelle Athènes, et confier à sa foi ses immortels trophées. Mais les destins sont plus forts , la Grèce est vaincue , l'iliade doit finir par la chute d'Athènes. Silence! voici venir le dernier chaut d'Homère j demandez à Eschine quel était ce chant? Demandez-le plutôt à Philippe , car dans Eschine c'était Philippe que voulait frapper Démosthènes; qu'on ne s'y trompe point, c'était Philippe que Démosthènes frappait au visage, c'était lui qu'il jetait , le front tout sillonné de foudre, aux pieds de la postérité. Ah I Salmonée , vous voulez parodier Jupiter; prenez garde, les tonnerres de Jupiter brûlent, consument , écrasent , tuent , Salmonée. Ah ! vous croyiez le génie vaincu , parce qu'il était trahi par la fortune; imprudent, vous vous étiez trompé I Silence à la victoire du Macédonien, car la défaite de Démosthènes est plus grande et plus haute que la victoire de son ennemi. De gr.îce qui ôlera Eschine des mains de Démosthènes? qui ôtcra cette misérable proie des griiïes du lion? Il n'est plus temps maintenant, et vous allez voir à cette tribune les représailles de la journée de Chéronéc. Démosthènes ! cette journée est à vous comme la journée de Chéronée est à Philippe; le discours de la couronne , c'est votre vengeance à vous, c'est votre triomphe , votre Chéronée. Comme votre éloquence est cruelle aujourd'hui! comme elle est implacable! comme elle est amère ! Votre parole brûle et transit, perce et écrase, déchire et tenaille le malheureux
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que VOUS tenez sous vos pieds j c'est l'ironie d'Aristophane, la massue d'Hercule , le javelot d'Ajax ; c'est surtout la foudre de Jupiter. En vous écoutant les douze héros de la ville de Minerve se dépouillent de leur voile funèbre , Eschinc épouvanté s'enfuit en criant de loin à tous ceux qui lui parlent sur son passage : Si vous aviez entendu le monstre l et la postérité joignant son suffrage à celui d'Athènes , place à tout jamais sur votre lère cette l'ouroono d'or que Gthésiphon y avait pour un instant déposée. N.