DEUXIÈME SÉCESSION PLÉBÉIENNE
( SUiTE. )
Le lendemain, au lever de l'aurore, le magistrat est déjà sur son siège. ïl a réuni ses licteurs et ceux des autres décemvirs ; ainsi dix fois dix licteurs sont dispersés sur toute l'étendue de la place pour inspirer plus de terreur. De jeunes sénateurs armés parcourent la viUe en troupes nombreuses pour maintenir l'ordre , comme feraient de simples soldats.
Un messager fidèle est allé, pendant la nuit, au camp de Cornélius, avertir le centurion , père de la jeune fille. Aussitôt il s'était enfui de l'armée. Il pénètre dans Rome , au moment même où l'assemblée s'ouvre. D arrive au pied du tribunal , tenant sa fille dans ses bras.
Le magistrat étonné lui dit avec colère : « Soldat , en vertu de quel » ordre es-tu venu à Rome ? oîi est le congé qui t'a permis de quitter » même momentanément l'ombre sacrée de tes manipules ? »
Le centurion répondit avec calme : a Je n'ai ni ordie , ni congé. C'est » à Cornélius que j'aurai à répondre de l'infraction à la discipline mili- » taire ; mais au pied du tribunal du décemvir, je dois être occupé d'au- » très soins. »
Appius Claudius dit ; « Oui, Cornélius disposera de toi, sans doute » comme Fabius a disposé de l'indiscipliné Siccius. Quant à la cause qui » se débat devant moi, ne sais-tu pas, insolent centurion, que tu es sans » droit en présence de celui qui les a tous? ne sais-tu pas que ton patron » seul est le père légal de cette jeune fille , égarée par de perfides maxi- » mes d'indépendance ? Il est temps d'apprendre aux cliens les devoirs )> qu'ils sont trop portés à oublier. Retire-toi , ta présence est inutile à » Rome. Va plutôt réparer ta faute , et implorer la clémence de Corné- « lius. Moi-même , je te donuerai une sauvegarde. »
Le centurion demande à avoir, avant de se retirer, un eiilrelicu avec la jeune fille.
370 1' KCHO ^^R LA JKUNE KRAXr.K.
La raultihule n'attend pas la réponse du magistrat. Klle se range spontane'ment autour du centurion et de sa fd!c, pour ne pas Irouhler leur entretien. Le juge, de plus en plus étonne , reste immobile sur son siège. Le silence le plus profond règne dans l'assemblée. On n'entend d'abord que les sanglots du vaillant soldat et de la timide jeune fille.
Enfin le centurion lui parle à voix basse : « Dis-moi, ma fille, si l'on 1) m'a fait un re'cit fidèle , c'est pour être allée dans une e'cole que tu as » allume' le courroux du de'cemvir. Mais ta beauté n'a-t-ellc pas ai!ssi » attire' ses regards ? »
« Mon père, rcpond-elle en rougissant, je ne puis le croire, car il » prc'tend que j'appartiens à une race sans culte et sans dieux. »
« N'importe, dit le père , et ils savent bien descendre à déshonorer les i> femmes et les filles nées d'une race qu'ils me'prisent , et qu'à la fois ils » détestent. »
« Mais reprend-elle , n'aurais-je pas pu répondre au de'cemvir que » le culte, de nos patrons est notre culte, que leurs dieux sont nos » dieux ? »
« Trop de choses seraient à expliquer, ô ma fille ! dit le centurion , et » le temps nous manque. Ecoute, le jour est venu de nous soustraire à " l'antique anathème. Parmi les dieux des patriciens , il en est qui nous » sont inconnus. Ce sont des dieux cruels qui réclament une victime. » « Vous l'aurez , cette victime I » ajouta-t-il les yeux baignés de larmes amères , et la voix étouffée par ses sanglots. La jeune fille ne comprenait point les sinistres paroles de son père. Elle entoure de ses bras innocens le cou du vaillant soldat, dont elle croit que le courage est sur le point de faillir, et lui parle en ces mots : « Ah î ne souffrez pas qu'on me sé- » |)aie de vous, ô mon pèrel veuillez rester mon appui I ne me quittez » ]>lus I Voyez donc quelle est notre misère I nous sommes admis au culte » domestique, non pour y participer, mais pour en être témoins; etlors- » qu'il nous est permis d'assister au culte public; c'est pour nous entendre » adresser la formule du mépris : « Loin d'ici les profanes ! » Si du » moins on nous laissait libres dans notre abaissement ! Il n'en est point » ainsi , on veut encore nous priver des liens de la nature. 0 mon père , » soyez toujours mon père respecté I soyez mes dieux , ma gloire, et mon » amour! »
Le centurion jette sur le juge des regaids enivrés d'un trouble (|ui va croissant ; puis il 1rs ramène sur sa fille comme pour l'engager doucement a exhaler moins haut l'expression du sentiment qui l'agite. 11 continue de lui parler à voix basse : « 0 ma fille ! qu'as-tu appris dans les écoles où » j'avais voulu que tu fusses conduite ? »
a J'ai appris plusieurs choses, répond-elle ; j'ai, en ce moment , pré- » sente à la mémoire une histoire mervcdlcusr dont je rouimence seule-
l'écho dk !.a jkunk FUA^(;K. 371
» ment à comprendre le sens douloureux. Oui , je sais , à présent, que je » suis une simple ménade, et que les ménades sont exclues des nobles » banquets de la cité ; je sais que la peine de mort est prononcée par la » loi des xii Tables contre celles qui tenteraient d'enfreindre cet ordre ') rigoureux. L'histoire que j'ai apprise dans les écoles, et dont lésons >' vient de m'ètre révèle' , est celle d'une jeune et belle ménade qui voulut » tirer des sons de la lyre d'Orphée. Une des cordes de la lyre divine se i> brisa sous les doigts de la ménade infortunée, et elle mourut. »
« Ma fille, dit le centurion, tu viens de prononcer ton arrêt. Il faut » mourir. La corde qui s'est brisée, sais-tu que c'est la coi*de de l'initia - » tion conjugale , et que cette grande et noble initiation nous est inter- » dite ? Les banquets de la cité , étrangers aux ménades , sont l'ensemble » des droits dont nous sommes exclu* , ô ma fille 1 Ainsi nous ne pouvons » prétendre à des mariages consacrés par la renommée , qui seule fait la » famille. Voilà pourquoi ce nom cher et sacré que ton amour me donne » m'est contesté. Icilitis t'est promis en mariage , et la même condition M vous sera imposée : le mariage ne peut être pour vous la commuuica- » tion des choses divines et humaines. Bannis de la science et de la gloire » des noces solennelles, vous ne pouvez être que des époux obscurs dans
» l'enceinte du contubernium , sous la loi iguommieuse d'un patron
» Vois si cette destinée te convient I »
« Hélas I hélas î dit la vierge innocente. Eh quoi ! mourir, mourir si » jeune I Mon œil s'est à peine abreuvé de la lumière du jour I à peine » ai-je respiré le doux parfum de la vie ! Le décemvir veut-il donc ma » mort? Le patron qui me réclame me réclame-t-il pour me faire mourir? » Ont-ils besoin du sang d'une fille plébéienne pour affermir leur empire? n Mais je n'ai point essayé de m'introduire au banquet de la cité. Eh » quoi I scrais-je condamnée à mourir pour avoir savouré les innocentes » délices de la musique ? »
a Ni le décemvir , ni le patron ne veulent te faire mourir ! répond le » centurion , mais ils veulent perpétuer l'opprobre de ce qu'ils appellent » une race sans culte et sans dieux! Non, ce n'est point pour affermir » leur empire que le sang d'une vierge plébéienne est réclamé : c'est pour »> l'e'branler! »
« Qui donc me donnera la mort? » dit la jeune fille. Le père infortuné répond : « Celui qui t'a donné cette vie d'opprobrejsaura te donner » une mort glorieuse I »
« \ ous , mon père ! dit avec terreur la jeune fille ; mais la ménade » dont je vous rappelais l'histoire merveilleuse n'a point été immolée : » elle est morte de douleur — Ah I laissez-moi mourir de douleur , mou >» père I laissez-moi mourir de douleur ! »
Le juge, sur son siège, ne peut rien entendre de cet entretien extraor-
Sy^ l'écho DK la jeune FRANCE.
dinairc, et pourlcint il est plongé dans une morne stnpeur. Il sent qu'un e'trange complot se trame sous ses youx.
II fait un signe alors aux licteurs , pour leur ordonner de se'parcr le père de sa fille.
Un cri unanime d'effroi répond à ce signe du juge. Les licteurs, frappés du même sentiment que la multitude , n'osent , ni les uns ni les autres , exécuter l'ordre donné par le signe du juge.
Le religieux silence , Icgcremcnt interrompu , plane plus imposant sur l'assemblée imraohile.
« Ta mort, reprend le père, saisi d'un enthousiasme di^in , la mort.
» ô ma fille î ne t'affranchira pas seule : elle brisera la barrit're qui nous » sépare de l'humanité. »
Cette soudaine ilhmiination de l'a'venir, fruit mystérieux de l'épreuvo, passa aussitôt du soldat à la douce victime.
« Kh bien ! dit la jeune fille, j'accepte la mort. <> « Couiage , vierge magnanime! •>' s'écrie le vaillant soldat devenu néophyte et prêtre, et qui ne mesure plus sa voix;» courage, o ma fille ! » chante les paroles prophéti({ues! »
Le juge fait de nouveau le signe terrible. Les licteurs sont de nouveau écartés. Cependant nul n'a pu entendre l'enl relien du père et de la fille. Une attente indéfinissable a saisi et le juge assis sur son tribunal , et les gardes et les licteurs, etlesjennes patriciens armés, et la multitude pressée autour du lieu où s'accomplit avec un calme si formidable une grande transformation sociale.
Le père, se tournant du côté du juge, et élevant vers lui une de ses mains, pendant que l'autre soutient toujours sa fille , annonce qu'il veut parler. Son visa{je est revêtue d'une expression terrible qui fait pâlir le juge snr son tribunal. « Déccravir , dit-il, nous sommes au bout! Nous » sommes au bout , toi , de ta patience ; nous , de notre résignation I II- » lustre patricien, plus qu'un instant ! Ne refuse pas d'entendre le chant » de cette fille infortunée ! Son chant d'adieu ne sera pas long. Tu sauras M du moins ce qu'elle a appris dans les écoles qui ont allumé ton cour- » roux! »
« Ecoutons le chant de la fille infortunée! » cric la nnililude. Ni les jeunes sénateurs, ni les gardes, n'osent proférer un cri contraire. Les licteurs restent immobiles. Un silence morne et solennel s'établit.
La voix plaintive de la jeune fille se fait seule jour au milieu de ce silence à la fois sinistre et majestueux.
« Doux éclats du jour, adieu! Adieu, riantes prairies ou j'égarai mes » pas! Murs sacres de Rome , colline auguslc et funeste du Capitole , » adieu ! Compagnes de mon enfance , je vais cueillir pour vous la gre- « nade meneilleuse de Koré! Après moi, \ous pourre/, savourer les
l'écho i)K la jkunk kuance. 37!^
» grains ralVaîcliissans de la grenade divine! Corn|>a<;nes de mon eiilauee, " tressez des tleuis pour ma pom|)e nuptiale, car ma mort est le don liitur » de la renommée des noces. Le temps n'est pas ëJoigne où vous n'aurez » à envier ni le voile qui protège la pudeur, m la corl)cille mystique qui » renferme les nobles symboles de la royauté de la mère de lamille, la )) cpienouille et la laine blanche. Doux, éclat du joiu-, adieu 1 Adieu! ') riantes prairies oii j'égarai mes pas! Murs sacres de Koiue, colline » auguste et funeste du Capitole , adieu !
» Compagnes de mon enfance, celle d'entre nous rpii , la prenuère, » devait detaclier de l'arbre sacre le rameau d'or de l'initiation , il fallait n qu'elle fût condamnée à mourir! Jeunes filles, mes compagnes, votre » destinée cessera d'être obscure; ma mort va vous doter d'une destinée » éclatante! Au prix de la vie, je vous laisse le rameau d'or de l'ini- " tiation ! Pour vous, comme pour les reines du foyer domestique, » on chantera Thalassus. Doux éclat du jour, adieu! Adieu, riantes " |)rairies où j'égarai mes pas! Murs sacrés de Rome, colline auguste » et funeste du Capitole , adieu !
)> J'aime Icilius ; mais Icilius ne pouvait être mon époux glorieux, ') et je meurs! La communication des choses divines et humaines nous ') était refusée, et je meurs ! Je meurs pour ne plus devoir le leu et l'eau )) à un patron! Ah! mes paroles ne prononceront point d'anathème î » Mes paroles veulent rester innocentes comme le fut ma vie. Je meurs » vierge et sans tache , et je vais dans un lieu où toutes les cordes de la » lyre rendront des sons harmonieux sous mes doigts. Doux éclat ilu » jour, adieu! Adieu, riantes prairies où j'égarai mes pas! Murs sacrés » de Rome , colline auguste et funeste du Capitole , adieu ! »
La jeune fille avait cessé de chanter^ et le majestueux silence continuait. Sans doute, il serait impossible de dire les pensccs diverses et confuses dont tous étaient péniblement occupés. Et toutefois l'admiration ■ jminait le chaos des pensées.
« Qui parle de mort? » s'écrie enfin le dcccmvir éperdu. « Qui parle de mort? » répond avec angoise la multitude. « Qui parle de mort? » disent à leur tour les jeunes sénateurs, tout à l'heure si ardens à la vengeance, et maintenant si consternés.
Les licteurs eux-mêmes se disent entre eux : a Qui parle de mort? » Mais le centurion, qui était venu sans armes parce qu'il s'était furtivement échappé du camp, le centurion mesure d'un œil, inquiet et farouche la distance qui le sépare de la boutique d'un boucher. Il aperçoit sur l'étal un couteau brillant qui servait à égorger les douces brebis ou les jeunes génisses. II s'en approche, tenant toujours sa fille reposée sur un de ses bras. Il saisit le couteau , et plonge la lame tout entière dans 0 sein de la vierge infoiluuée. La victime innoccnlc s'agite faiblement
374 l'écho di; la jkunk krance.
sur le bras de son père, incline sa tête mourante sur l'épaule de celui qui lui donna la vie et qui lui donne la mort, et, sans proférer aucune plainte, s'endort comme doucement bercée par les paroles harmonieuses qu'elle vient de faire entendre. La nourrice c'plorée accourt, et reçoit dans son sein la jeune fille qui n'est plus.
Le père malheureux retire le couteau de l'horrible blessure, et, le montrant avec fureur au de'cemvir, il dit d'une voix concentrée: « Suisje père enfin? » Puis il s'e'crie : « Ma fille a refuse' de prononcer l'ana- » thème, c'est moi qui le prononcerai! Anathème donc à des lois » odieuses î »
« Anathème à des lois odieuses! » crie, en frémissant, la multitude.
Alors le centurion, élevant l'arme funeste, dit : « Que ce couteau » plébéien soit semblable au poignard de Brutus, le magnanime insensé! » que cet ignoble couteau soit, pour nous aussi, le signe de l'abolition » de l'impunité I >»
La multitude répète les paroles du soldat revêtu, en ce moment, d'un sacerdoce cruel et sublime.
La jeune fille sans nom qui lui fut propre à acquis un nom : c'est Virginie, la vierge plébéienne.
Le père , à cause de sa fille, touchante victime, se nommera Virginius.
La iiiultilude proclame ces deux noms nouveaux. Le juge est fiappé de stupeur sur son siège, les patriciens sont frappés de stupeur dans le Forum. La multitude fait retentir l'air de lamentations et de confuses clameurs.
Le juge inflexible a senti d'abord mollir son courage, et des larmes involontaires s'échappent de ses yeuxj mais, reprenant bientôt son caractère indomptable, il ordonne aux licteurs de saisir le centurion. Luimême se précipite de son tribunal pour faire exécuter l'ordre qu'il a donné.
La foule fait un rempart au centurion , en s' écriant : « \ irginius est une personne sacrée I »
« Oui, sacrée, dit le décemvir transporté d'une vaine fiueur, oui, » sacrée, car je dévoue sa tête aux dieux infernaux! »
« Nous te renvoyons l'anathcme ! » s'ccric la multitude.
La .sédition maintenant est indomptable.
Bali.anchk.
La fin au /iiimcio jniicJiaiii .^