‹ L'Écho de la jeune France (volume 3)Chapitre 88 sur 99 · PREMIER FRAGMENT · texte numérisé non relu

PREMIER FRAGMENT

Je ne sais quel homme d'cspril disait : « La société est un bois dont cha que arbre est aux aguets pour vous voler un écu de cent sous. » Si l'on voulait rendre la déCnition complète en l'appliquant à la société actuelle, il faudrait ajouter : Pour vous voler en même temps votre bon sens , si vous en avez; votre conscience , si, par hasard, il vous en reste une; vos mœurs , si la corruption ne les a point flétries. Toutes les passions comme tous les vices relèvent aujourd'hui de l'industrialisme , et le meilleur fonds de plus d'un commerce , c'est la collection des sept péchés capitaux. Pourquoi ne dirait on pas franchement les choses? Monsieur un tel entreprend V intempérance et tout ce qui concerne cet article: tel autre fait dans la luxure. Certes, cette franchise brutale, triviale, grossière, vaudrait mieux, ou au moins autant, que toutes ces phrases menteuses qui cachent le spectacle sous l'affiche, comme celles-ci, par exemple: « Mon- ■ sieur le directeur de tel théâtre donnera, à la mi-carême, un de ces bals » pleins de franche gaieté qui ont attiré la foule; Monsieur un tel, directeur » du théâtre voisin, donnera un bal d'artistes, terminé par un élégant souper; » la dernière recette était de vingt mille francs; la première sera de qua- » rante mille. » Bravo ! mon cher journaliste, cela prouvera qu'en vingt jours les vices ou la sottise d'une ville peuvent doubler.

Jamais peut-être le charlatanisme de pareilles annonces n'a été poussé plus loin que dans le dernier carnaval. Jamais l'industrialisme , cette divinité moderne des grandes capitales, n'a multiplié avec plus d'art ses inventions , n'a semé avec plus de profusion ses pièges, variant ses enseignes, frappant à la porte de tout ce que nous pouvons avoir d'inclinations folles ou perverses , et réunissant toutes ses fraudes pour allumer et entretenir cette soif immodérée de plaisirs, l'une des grandes plaies des sociétés contemporaines. C'est au dernier carnaval, par exemple, qu'on a eu l'heureuse idée de donner au bal masqué les loteries pour auxiliaires. On a commencé par ime bagatelle , un colifichet , un bijou ; puis la chose ayant bien pris, les concurrens d'à côté sont allés plus loin ; le gagnant du Cirque-Olympique a eu un cheval, aujourd'hui; demain il aura quelque chose de mieux; vienne la mi-carême, et l'on sera exposé à sortir de ces espèces de fêtes plus riche d'une ménagerie. Que dites- vous de Miss Jack comme gros lot du tirage? Que pensez-vous d'un quaterne éléphant? Plulôt que de ne point attirer la foule , les théâtres se mettraient eux-même» on loterie , matériel et personnel, et ce serait le cas, pour le coup , de plaindre le numéro gagnant.

Quoi qu'il eu soit, l'impulsion est donce'ej avec ce corte'ge de sc'duclions nouvelles, avec cette recrue des jeux de hasard qui, de tout temps, onte'le'unsi puissant appât, les bals masques deviennent populaires; ils entrent peu à peu dans les mœurs parisiennes. Naguère le vieil Opéra était seul en possession d'ouviir ses portes à ces rc'unions presque classiques, où, à défaut d'autre moralité, régnait celle de l'ennui. Mamtenant autant de théâtres autant de bals. — Et quel mal y a-t-il à cela? dira-t-on.

— Aucun , pourvu que le nombre des Monts-dc-Piétc et des hôpitaux soit augmenté eu proportion. Car lorsque vous vous serez complu à déuondjrer ceux qui vont chercher le plaisir dans ces folles assemblées , vous trouverez bon , n'est-ce pas , que leur famille vous demande du pain, et vous jugerez convenable d'assigner à leurs vieux jours le lit de mort qu'ils ne leur auront pas même réservé? Ces fleurs odorantes, la magie de ces illuminations , les prestiges de ces parures, celte ivresse de gaieté, ce joyeux choc de paroles , ce n'est là que le rideau du théâtre ; sachez le lever, et derrière cette menteuse apparence vous verrez le véritable drame j derrière ces fleurs, ces illuuiinations , ces parures, celte ivresse de plaisirs, vous verx'ez un bureau de prêt sur gage et le grabat d'un hôpital.

Puisque l'époque des folies est passée , puisque uous sommes dans des jours où les réflexions sérieuses peuvent avoir de l'à-propos , raisonnons un peu sur la chose du monde la plus déraisonnable; la sagesse en parole ne doit effrayer personne, pas même ceux qui font de la folie en action. On a publié de nos jours bien des physiologics, nos pères les avaient esquissées dans leur temps. Au-dessous, bien au-de>sous de cette physiologie diigoût, chef-d'œuvre de M. Brillât Savarin , qui en plaisantant déiinissait l'homme un estoviac servi par une intelligence; au-dessous, bien au-dessous de ce chef-d'œuvre , mais avant, on avait crayonné la physiologie du bal. Un ami à nous, homme de goût et de sens, sachant sou dixhuitième siècle sur toutes les coutures , et capable de nommer un homme de la cour de ce temps sur une seule ligne , comme Cuvier devinait un mamouth sur un seul os; un ami à nous nous a dit, à la première vue, que ce fragment ne pouvait appartenir qu'aux mémoires inédits de M. le chevalier dç Ravanes, en son temps page de S. A. Philippe d'Orléans, régent de France. Si donc en lisant ce fragment de la physiologie du bal, vous trouvez M, le chevalier de Ravanes un peu sévère, il faudra vous rappeler qu'un page de la régence devait avoir de terribles souvenirs; puis cela vous servira, mes chers élégans , à faire pénitence de votre dernier carnaval.

Suivant la méthode scientifique, le phy-,iologiste-page divise son grave sujet eu deux classes: le bal masqué et !c bd ordinaire , le bal du carua val et le bal proprement dit.

l'écho de la jeune FRANCE. /jO I

« Qu'est-ce qu'un bal masqué? La main sur la conscience, madame, comment le définiriez- vous?

))Un bal masque n'est-ce point pour une femme l'occasion de dire et d'écouter sous le masque des paroles qui lui feraient monter la rougeur au front si elle les prononçait ou les entendait à visage découvert ? Un bal masqué n'est-ce point une nuit passée dans la foule, une nuiterrante, coudoyée, vagabonde, une nuit semée d'épisodes, à laquelle chacun de ces mille témoins a part? La nuit d'une femme au bal masqué n'est-ce point un roman, tantôt leste, tantôt persifleur, tantôt sentimental; un roman mi- Ilousseau, mi-Voltaire, un roman où cent auteurs ont le droit d'écrire leur page?

uHortense, vous sortez de chez vous décente, modeste, réservée. Si un homme en parlant vous regarde en face, vous baissez aussitôt les yeux. Vous ne feriez point un pas sans être appuyée sur le bras protecteur de votre mari; jamais une parole ne s'échappe de vos lèvres qu'elle ne soit avouée par les convenances les plus sévères comme parles grâces. En public, vous netutoîriez pas même votre frère, pas même l'homme heureux qui vous a donné son nom. On vous cite comme un oracle, on vous imite comme le meilleur des modèles ; les jeunes femmes envient votre réputation , et les femmes âgées la respectent. Les unes et les autres ont raison pendant toute l'année, Hortense; pendant toute l'année, le carnaval exclusivement. Vous voilà au milieu d'un bal masqué , vous femme modeste , réservée, décente. Vous avez laissé votre pudeur à la porte, j'espère, car elle n'est point de mise dans ces lieux; on échange ce meuble inutile contre un domino rose ouvert, noir ou blanc. Bon I voici qu'on vous accoste. Peut-être n'avez-vous pas vu deux fois cet homme ; à coup sûr vous ne voudriez pas lui ouvrir votre salon : n'importe , ici il vous tutoie , Hortense, et vous vous le tutoyez de même ) c'est l'usage du lieu, c'est la loi, le code du bal. Impertinent usage que celui-là, loi méséante , code insolent ! Ce n'est pas tout encore , Hortense , cet homme vous poursuit de ses galanteries hasardées , il adore sur parole votre visage qu'il n'a point vu, et la rhétorique hardie de son amour libertin n'est point arrêtée par ce rouge de la pudeur qui rappelle les hommes au respect quand les femmes ne couvrent point leur visage d'un masque ponr qu'on n'y voie point les couleurs de la vertu. Mais voici qu'il a cru vous reconnaître; il vous demande votre main. Livrez-la-lui, Hortense, c'est encore un des articles du code de ce pays. Et quand il l'aura prise dans la sienne, examinée, pressc'ej quand il aura loué la forme gracieuse de ces petits doigts allongés, il faudra permettre encore qu'il étudie les contours harmonieux de voire col de cygne, qu'il cherche votre nom jusqu'au bout do ces pieds d'enfant qui sont à l'aise dans ces mules mignonnes quilcraicul honteàla j»anîoiifle de Cendrillon. Levez un peu celte robe jalouse pour qu'il puisse

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admirer la iinesse élégante de cette jambe qui vient mourir avec tant de grâce en arrivant à ce pied charmant; vous ne pouvez le lui refuser, Hortense j c'est son droit, et il est heureux pour vous que les Solons du bal masqué n'aient pas jugé à propos de pousser les choses plus loin et d'éten dre les limites de vos devoirs en même temps que celles de nos prérogatives, car de tous les législateurs, ce sont certainement les mieux obéis.

«Et lorsqu'une femme a passé ainsi tout une nuit en amours errantes et en tête-à-têtes vagabonds; lorsque, secouant le joug de l'étiquette sociale, elle a jeté à la volée cette réserve et cette retenue qui sont les meilleurs gardiens de l'honnêteté du sexe ; lorsque, toute à tous, prise et laissée, tutoyant et tutoyée , elle a vingt fois fait le tour de cette cohue , lorsqu'elle a tenu et écouté des discours qu'elle n'oserait autre part ni entendre ni tenir, lorsqu'elle a émoussé ainsi cette délicatesse desentimens, cette pureté de sens qui s'offensait des raoimlres atteintes, lorsque ses yeux se sont enhardis à fixer l'œil de l'homme attaché sur elle, lorsque ses oreilles se sont aguerries sous le feu de paroles chaudes de l'ardeur de la nuit, tout empreintes de la liberté du lieu, vous croyez que tout est sauf, parce qu'elle n'a pas précisément trahi ses devoirs , parce qu'en prenant les choses à la lettre , elle est encore sage en sortant de la salle du bal , parce qu'elle a su conserver les droits matériels de la vertu ? Et vous ne compterez pour rien tout ce libertinage d'imagination , toute cette effronterie de paroles, toute cette pantomime de l'amour I Vous êtes content parce qu'au lieu d'un tête-à-tête solitaire avec un seul galant elle a détaillé la coquetterie et éparpille l'adultère ! Vous vous imaginez qu'elle reprendra aussi facilement sa pudeur et sa modestie en quittant le masque, qu'elle les a quittées à la faveur du masque qu'elle avait pris!

»Tant mieux pour vous si vous nourrissez cette confiance. Mais soyez bien sûrs que si les bals masqués étaient innocens , ils ne seraient point suivis avec autant de fureur. Qu'y vont chercher les hommes ? A coup sûr tout autre chose que la morale. Or, il est bien difficile de croire, puisqu'ils y retournent, qu'ils n'y aient point trouvé ce qu'ils y étaient venus chercher. Allez , allez , la vertu est intolérante ; elle veut être toute d'une pièce, elle n'a donc point d'entr'acte; et quand une femme a besoin, trois jours ou plutôt trois nuits par an, de se reposer de sa pudeur comme d'un fardeau, elle est plus près qu'elle ne le croit de s'en affranchir tout-à-fait.

» Moins effronté dans ses allures, plus réserve et plus modeste, le bal ordinaire, qui au moins ne couvre point les visages d'un masque, et qui, l.iissant à la femme la responsabilité de son silence, de ses paroles, lui défend de 'rien entendre et de rien dire qui dépasse les limites étroites des convenances et les lois sévères de la pudeur; le bal ordinaire n'obtienflra-t-il pas au moins grâce devant les détracteurs des joyeux plaisirs du carnaval ?

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Grâce, le mot est impropre, ce n'est point d'un chapitre de morale qu'il s'agit ici , c'est d'un chapitre de physiologie. Je ne condamne rien, je ne de'fends rien , je ne blâme rien ; moi qui deljutai dans ce monde par être page , je ne m'e'rige point en Lycurgue de la contredanse , en Soion de la valse, et je ne viens point d'une main austère mettre les plaisirs à la porte de leur temple, et fermer à double tour la salle du bal.

»Entrons-y tout au contraire : il faut avoir vu tournoyer, dans sa joie, le bal , cet être fantastique aux mille tcles, cette longue guirlande de diamans et de fleurs, cet argus aux raille regards qui vous entourent, vous serrent, vous enveloppent, vous appellent, vous attirent , vous environnent d'une triple ceinture de feux; il faut avoir respire' les vapeurs inde'finissables de ces nuits enivrantes; il faut avoir vu glisser sur le parquet ces mille pieds le'gers qui , rapides comme les notes capricieuses qui montent et descendent , les suivent dans leurs e'carts vagabonds , et dessinent les sons ae'riens dans un de'dale de pas; il faut avoir e'tudié un à un les de'tails de ce tableau magique , l'e'clat des fleurs odorantes , la pâle et douce re'verbe'ration des bougies, les sons harmonieux, tout ce monde d'illusions, dont les femmes sont les délicieuses fées, où elles ne sont plus ni filles, ni soeurs, ni épouses, mais oîi elles sont femmes, c'est-àdire reines; il faut avoir un bal dans les yeux, dans les oreilles , dans le cœur pour écrire la physiologie du bal.

»Ne vous êtes- vous point demandé plus d'une fois, en sortant de ces somptueuses réunions consacrées au plaisir, pourquoi votre cœur était triste , pourquoi , du fond de votre ame , s'élevait comme un nuage d'amères et de mélancoliques pensées ? Etait-ce cette pauvreté de notre nature qui , bornée et finie , ne sufût point pendant long-temps à porter sa joie , et qui , mieux faite à la souffrance , s'affaisse et languit sous le poids du bonheur? Était-ce le regret de voir disparaître ces heureuses images qui avaient bercé votre nuit dans un monde d'illusions , et vous retourniez-vous comme les exilés de l'Eden sur le seuil du paradis perdu pour rafraîchir une dernière fois vos regards arides, et pour mieux graver dans votre mémoire tous ces voluptueux souvenirs ? Non , il y a quelque chose d'amer d*ns ce désenchantement profond qui se saisit de l'ame sur la fin de ces riantes soirées. Ce n'est point de la mélancolie , c'est de l'abattement, presque du dégoût. Le cœur est affadi, les yeux se détournent , l'imagination se glace. Dites pourquoi ce changement étrange? Pourquoi cette fête, si séduisante à sa première heure , cesse-telle de l'être avant de finir? D'où vient que vous emportez des idées tristes d'un lieu où respirent tous les plaisirs du monde?

» Physiologiste du bal, c'est à moi de répondre. Prenez, toutes vos sensations une à une, jetez-les dans le creuset de l'analyse, comme ils disent.

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et VOUS verrez si toutes ne rentrent point dans l'explication que je vais vous donner. Si vos émotions sont pour vous un mystère , c'est que vous ne vous êtes jamais avise' d'une étude, impertinente peut-être , mais cependant utile j c'est que, personnage du tableau, vous n'avez point pu vous mettre au point de vue nécessaire pour en juger l'ensemble, c'est que vous n'avez point étudié une nuit de plaisirs comme un drame qui a son exposition, son action, sa péripétie j c'est que vous avez été plus jaloux de ne pas perdre une contredanse que de vous mettre en état de découvrir ce qu'un savant appellerait la philosophie du bal.

» Je pourraisvous dire que, comme Newton, le jour où le mystère de la gravitation lui apparut dans sa magnificence , j'étais sous un pommier assis dans l'attitude de la méditation , et receuilli dans la profondeur de mes réflexions : mais j'aime mieux être vrai qu'académique. Le jour où je découvris la pensée mère de la physiologie du bal , j'étais au bal. Et jamais depuis je ne me suis retrouvé au milieu des mêmes images, sans être de nouveau placé sous l'empire de la même pensée , sans que mon ame , traversant les mêmes phases de sensations et de sentimens , partît de la même idée pour arriver au même résultat.

» Un bal, ou ce n'est rien au monde ou c'est une allégorie de la grande nuit , de la nuit mémorable, de la nuit qui n'a pas de sœurs parmi toutes les nuits , de la nuit nuptiale. Les voyez-vous les jeunes et fraîches fiancées assises sous l'aile de leur mère, toutes rayonnantes de parure, d'innocence et de beauté j les voyez- vous chastes et pures comme ces vierges romaines qui pleuraient dans un chant harmonieux une de leurs compagnes, tendie fleur sacrifiée sur les autels barbares du dieu de l'hyménée.

» Hymen, cruel hymen, tu nous as enlevé notre sœur chérie, l'ornement de son sexe , l'orgueil de sa famille ; tu as posé ta lourde main sur la lige fragile de cette fleur qui, parée de son innocence, ciolssait dans le secret du vallon; tu l'as enlevée au sein maternel pour la livrer au souffle brûlant d'un amour viril. Au milieu des excès de la victoire un ennemi menaçant soumit-il des captives à un traitement plus horrible ; hymen , cruel hymen I

» Oh I c'est alors qu'il fait beau voir les splendeurs encore chastes du bal. Oui, lorsque les jeunes fiancées sont encore assises sous la garde de leurs mères , lorsque les fleurs ont encore tout leur éclat , lorsque les éblouissantes parures ont toute leur fraîcheur, quand l'atmosphère pure et embaumée circule librement dans la vaste salle; qu'elle est blanche, qu'elle est éclatante , qu'elle est belle cette immense couche nuptiale î Aucun .soùlfle n'agite les draperies qui tombent avec pudeur; la douce claité des bougies brille, droite et immobile comme une candide peiisé<; ^^^ déjeune fille que le veut des passions ne lait point encore vaciller lors qu'elle s''élcve vers le ciil. Oh! comme elles sont belles nos fiancées, et

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lorsqu'elles se parlent à voix basse, ne serable-t-il pas qu'elles miuraurent le chant triste et doux de l'hymenc'e.

Hymen, cruel hymen! la fleur qui, pare'e de son innocence, croissait dans le secret du vallon, tu l'enlèves au sein maternel, tu poses la lourde main sur sa tige fragile. Hymen, cruel hymen!

»Les premières mesures se font entendre lentes et timides comme un premier aveu d'amour, et peu à peu les quadrilles se forment, et alors commencent les riantes fiançailles du bal. Mais c'est à peine si les mains se touchent, si les paroles se rencontrent, si les pas s'entrelacent, et comme de chastes fîance'es les danseuses légères semblent hésiter encore avant de s'élancer dans les joies de la nuit. Ce sont des pas inde'cis, comme ces vagues soupirs d'un cœur qui s' éveille, des poses pleines de pudeur, des regards voiie's. Le ge'nie du bal n'a pas encore rais sa main de feu sur sa proie , le lit nuptial a toute sa blancheur , et les jeunes filles portent encore sur leur front pudique l'empreinte du dernier baiser maternel.

»Hymen,ci"uel hymen ! ne pose pas ta lourde main sur cette tige fragile, respecte la fleur du vallon , hymen, cruel hymen !

»Mais écoutez, comme les accens de l'orchestre courent hardis et rapides , comme la danse tout à l'heure encore , modeste et tranquille , se précipite tout à coup ardente , échevelée. Les couronnes de fleurs commencent à s'effeuiller, la lumière des bougies à se courber sous la tempête du bal, les mains plus promptes se cherchent, s'appellent, se prennent et se reprennent ; les pas plus vifs et plus pressés se suivent, s'enchaînent et s'entrelacent, et les gémissemens de l'archet, pleurant au milieu de ce tumulte de joie, semblent les derniers cris de la pudeur expirante, voilés par les accens passionnés et la mélodie caressante d'un orchestre impétueux. Oh! ne parler plus de la chaste fraîcheur des fian-' cées , ne parlez plus de leurs regards voilés , de leur front orné de pudeur! Comme elle tourne, comme elle vole, la danseuse ardente entre les bras hardis qui l'enveloppent et l'étreignent dans une prison caressante. Les yeux sur ses yeux , assez près pour sentir le feu de son haleine, elle ne se défend plus la fiancée, elle cède au tourbillon qui l'en-' traîne, palpitante, enivrée. Les fleurs de sa parure tombent une à une dans celte lutte dernière, l'atmosphère tout à l'heure si pure se charge de molles et de tiédes vapeurs; la nuit nuptiale commence brûlante, furieuse , emportée. Le génie du bal redresse sa tête couverte d'une aigrette de feu. C'est maintenant qu'il faudrait chanter le chant de mort de la virginité romaine.

«Hymen, cruel hymen! tu as enlevé au sein maternel la jeune fleur du vallon, tu as posé la lourde main sur sa tigo fragile, tu as fajt

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tomber de ce front la couronne d'innocence dont il e'tait paré. Hymen , cruel hymen I

wLejour vient; ah! qui me sauvera de l'aspect de ces lieux jonches de fleurs flétries, de guirlandes souillées, qui me tirera de cette épaisse et lourde atmosphère toute chaude encore des plaisirs de la veille, et à demi éclairée par la lumière mourante des bougies qui s'éteignent? Qui m'épargnera la vue de ces débris de parure qui couvrent le sol , de ces nœuds de rubans qui, gisant à terre, semblent accuser les emportemens de la nuit ? Oh , comme les fiancées d'hier sont tristes à voir , le visage sillonné, pâle, livide! comme leurs fronts sont découronnés de fraîcheur et de beauté ! comme les premiers rayons du jour tombent cruellement sur elles et sur la grande couche nuptiale toute fripée par la main du plaisir, toute souillée , toute flétrie. Hymen, cruel hymen 1 ) »!

HISTOIRE D'UNE PYRAMIDE ET DE SES RÉVOLUTIONS. A-PROPOS trigonomÉtrique (fin).

Ils ont changé vingt fois et les lois et la forme. D'abord la pyramide fut un triangle équilatéral à quatre faces assis carrément sur sa base j puis de quatre faces on l'a réduite à trois; puis on s'est avisé d'aplatir le sommet ; puis ensuite on l'a renversée sur le sommet aplati, puis on l'a nivelée en terrasse et redressée en colonne. On l'a placée tour à tour sous la direction d'un gardien suprême , puis de vingt , puis de cinq , puis de trois , puis d'une seul encore. D'héréditaire qu'il était l'archimage est devenu électif à temps d'abord, puis électif à vie , puis héréditaire encore. Nos mœurs et nos traditions l'avaient jusqu'alors environné d'un affection presque filiale et d'un respect qui naissait avec nous. On a rais aux voix et décrété son inviolabilité personnelle. Il y a des choses auxquelles il semble qu'on croit moins lorsqu'elles sont écrites, si ce n'est qu'on les écrit parce qu'on commence à y moins croire. Long-temps et d'un tacite et commun accord la [)ersonne de l'archimage fut sacrée ; attenter seulement à ses joui-s c'était sacrilège et parricide; on n'eût osé concevoir la pensée de le traduire en jugement et de le punir; et depuis que la loi le déclare inviolable, on en a, de compte fuit, condamné un, fait périr deux, et déposé une demi-douzaine.

({) Nous avons d'autres fra^mcns inédits que nous donnerons , si c<;lui-ci est Lien reçu.

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