‹ L'Écho de la jeune France (volume 3)Chapitre 90 sur 99 · OUVERTURE DES ÉTATS-GÉNÉRAUX EN · texte numérisé non relu

OUVERTURE DES ÉTATS-GÉNÉRAUX EN

Nous avons eu connaisance de l'iniroduclion "a riiisloirc de la llé\oluUon de France, publiée par M. de Conny , où sont présenlées sous le point de vue le plus c'icvé cl le plus pliiiosophiquc, les causes [;éucralcs d'un événement qui marqua de tant de destruciions la fin du dix-liuilième siècle. Nous avions ru la pensée dVa ex traire une parlie; mais celte inlrodiirtiondoil être présentée dans son en semble. Nos lecteurs impatiens de connaître le grand ouvra[;e que nous annonçons, nous sauront gré de leur communiquer les pages qui suivent, où Tauicur présonle d'une manière si dramatique l'ouveriure des états-généraux.

L'époque déterminée pourlatonvocaliondcs cl,ilsg<'nér;ju.v était venue; 'toutes les pensées restaient fixées vers ce grand jour; des .scntimens divers d'espérance ou de vigne inquiétude agitaient tous les esprits; la

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France entière était attentive; les aprcts de cette solennité' se faisaient à Versailles; cejuur devait être le dernier des pompes de ^ ersailles, tciuoin en d'autres temps de jours marque's par tant] d'éclat j le règlement des costumes que devaient poi'ter les trois ordres avait cte fixe; on avait con • sulteles traditions d'une époque dc>jà loin de nous, plusquc la convenance d'ctablirdes modifications que les temps avaient amenées. Le costume de la noblesse avait un écbt brillant et chevaleresque. Les nobles portaient avec des parcmensde drap d'or des manteaux de soie couverts de dorures et le chapeau à la Henri IV; les députés du tiers-état marchaient sans épée , vêtus de noir et manteau de laine; cette différence si marquée dans les costumes devait produire de l'irritation à une époque qui n'avait plus de ressemblance avec celle à laquelle on empruntait ces traditions.

Le 4 mai;, veille de l'ouverture, une procession solennelle eut lieu ; le roi, les trois ordres, tous les dignitaires de l'étal se rendirent en grand cortège à l'église de Saint-Louis de ^ cisailles ; les régimens des gardes fançaiscs,des gardes suisses étaient sous les armes; l'émotion des peuples était vive; une foule immense accourait dans un silence respectueux; des chœurs de musique étaient placés de distance en distance.

A la \ne d'un prince héritier de soixante-cinq rois dont l'antique dynastie rappelle de si grands souvenirs à la patrie et qui vient rendre à la France ses états-généraux interrompus depuis i-jS ans, les cris de vwe le roi /partent de toutes les bouches avec une vivacité qui aurait dû faire croire que ce cri était dans tous les cœurs.

Le duc d'Orléans marchait à la tête de la noblesse ; mais plusieurs fois il affecta de régler son pas de telle manière qu'il pût se confondre avec les députés du tiers-état.

Le roi et la reine se placèrent dans l'église de Saint-Louis sous un dais parsemé de lis d'or. Cette pompe religieuse et militaire, tant de magnificence au milieu de tant de souvenirs, mais par-dessus tout le grand caractère d'un événement qui devait exercer une si puissante action sur les destinées de la France, portait dans lésâmes une profonde émotion. Un discours fut prononcé par M. de La Fare, évêque de Nancy; le nom de liberté que l'orateur mêla à l'expression de sentimens généreux fut interrompu tout à coup, et, malgré la sainteté du lieu , des applaudissemens éclatèrent de toutes parts

Le lendemain, 5 mai, le roi fit l'ouverture des états-généraux placé sur un trône élevé; la reine était près de lui; les princes, les princesses, les grands officiers du royaume , les dames de la cour assistaient à cette cérémonie , dont l'ensemble présentait le plus imposant caractère.

Tous les regards restent attachés sur cette assemblée, qui doit bientôt perdre son antique dénomination pour élever sa puissance au milieu des ruines; quelques noms sont déjà célèbres; d'autres, on plus grand nombre,

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sont inconnus encore, mais bientôt ils doivent le devenir j les regards se fixent sur Mirabeau; les désordres de sa vie privée ont retenti dans tout le roy.<ume; repoussé par la noblesse aux élections de Provence, il a cLercbé un refuge auprès du tiers-état; il en est devenu l'idole : à la vébémence du tribun il sait unir l'instruction politique la plus immense et la plus variée; dans les mouvemens de son ambition ardente, il prnse avoir la puissance de soulever les tempêtes et de les calmer à son gré.

Une foule de députes du tiers-état se groupent autour de Mirabeau ; la lice n'est point encore ouverte, mais déjà ils l'ont salué le cbef du corn bit • le jeune Barnave est près de Mirabeau ; il doit deA'^enir son rival en popularité; des montagnes du Daupliiné la renommée a porté son nom dans toute la France.

Des rangs du clergé doit s'élever un des plus redoutables adversaires de Mirabeau, l'abbé Maury, dont l'éloquence a acquis une éclatante renommée; parmi ceuxqiii combattront le puissant tribun, il en est plusieurs qui doivent révéler à la France des talons que peut-être ils ignorent euxmêmes encore; Cazalès défendra la monarchie au milieu des ruines : il attachera à son nom l'immortel éclat Hu courage et du talent.

Dans la lutte qui se prépare, des hommes de nuances d'opinions diverses,mais attachés à la monarchie, uniront plus d'une fois leurs efforts trop souvent tardifs et trop souvent divisés, pour lutter contre la puissance des révolutions, dont il ne fut donné qu'à un petit nombre de calculer la redoutable action ; mais dans la part qu'ils prirent à cette lutte, si l'on déplore de trop fatales erreurs , un trop funeste entraînement , tous reconnaîtront dans de tels hommes, avec le car.ictère de la loyauté^ le plus vif désir du bienetleplus noble désintéressement; leur nombre est grand dans cette assemblée; Clermont-Tonnerre, Malouct, Mounier, Lally-ToHcndal se distingueront parmi eux.

D'imprudcns novateurs, oubliant que huit siècles ont consacré les principes monarchiques en France, sont impatiens de saper les bases de l'antique constitution ; ils ont comhattu pour l'indépendance américaine ; ils veulent transporter au cœur de la vieille Europe les institutions qu'ils ont observées par-delà l'Atlantique, et dont le rapide dcveloppom?nt chez un peuple nouveau , n'a point encore reçu la sanction du temps; l'enthousiasme le plu'^ irréflcchi, mais le plus ardent, les entraîne; Lafayette est à leur tête; Laraeth, Latour-Maubourg, Bureau de Pusy , Toulongou, d'autres encore se pressent autour de celui que ses partisans ne désignent plus que sous le nom de l'ami de Washington ; au milieu de cet entraînement, caractère distinctif de ces temps, le jeune Montmorency viendra prê' cr l'appui du plus beau nom de France et de l'ame la plus candide à des ' errcuis (pi'un jour il doit combattre avec la plus noble constance.

f/a noblesse bretonne, dans son ardente opini.Ureté, a refusé de nomiricr

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lies députes aux états généraux. Le nombre des députe's qu'elle avait à clirr était de vingt-cinq ; dans les délibe'ratious leur absence deviendra funeste.

Le cierge' de France a envoyé aux e'tats-ge'ne'raux des mandataires dignes de leur noble mission; de benux caractères doivent s'c'lever, de grands ta- Icns seront consacres à la défense de la vérité; mais de ses rangs sortiront des hommes qui deviendront la bonté de l'tglise et l'instrument des malheurs de la patrie; indigne de l'épiscopat, le plus jeune des cvèques de France, l'e'vêque d'Autun, va paraître dans cette arène; jouant avec le parjure, avide à la fois de scandale et de richesses , il se vengera du me'pris par des sarcasmes, et, si jeune encore, il se montrera impatient d'attacher son nom à cette longue série d'intrigues et de félonie dans laquelle il doit user une vie qu'ont dès long-temps flétrie le mensonge et l'imposture. Quelques-uns de ses collègues ont hâte de marcher avec Talleyrand et se pressent autour de lui ; l'on remarque Sycyès, qu'un pamphlet a déjà rendu célèbre.

Syeyès, tourraentépar l'orgueil, portcune haine sombre à toutes les supériorités; avidd de richesses, il rêve sans cesse des combinaisons diverses qui puissent ouvrir à son ambition la route de la fortune. Il affecte de soumettre au calcul géométrique ses théories politiques, et, dans la solution de ses problèmes, il fait abstraction et des crimes des novateurs et des malheurs des peuples; enveloppant dans un jargon métaphysique quelques .souvenirs qui lui sont restés des livres de Locke ou de Condillac, il dominera quelques esprits faibles; et quand il deviendra le promoteur des institutions imposées à la France, cette tourbe de niais de toutes les conditions qui forme le peuple des révolutions, s'inclinera devant son çénie.

Le curé d'un village de Lorraine, l'abbé Grégoire, marchera avec Syeyès; dès long-temps il s'est occupé de l'état politique des juifs; il rêve l'émancipation des noirs; et, pour presser la réalisation de ses vagues et confuses pensées, il va devenir l'un des chefs du nouveau schisme qui envahira la France; il attachera son nom à toutes les destructions, à toutes les ruines; ïalleyrard, Grégoire et Syeyès trouveront quelques complices parmi les députés assis sur les bancs du clergé, mais le nombre en sera faible; le temps des malheurs approche; et le clergé français, fortifié par le malheur dans les voies de la vérité, donnera au monde, par l'exemple des plus hautes vertus, un immortel enseignement.

Beaucoup de membres du tiers - état n'ont été appelés à ces hautes fonctions que par quelque position de supériorité dans les petites villes qu'ils habitent; plusieurs ont sans nul doute le vif désir du bien ; mais l'intelligence des hautes affaires politiques, mais la connaissance si rare et si difficile des hommes, ne leur est point donnée; et, dans la lutte qui se prépare, ils deviendront le jouet des intrigues qui les presseront de toutes parts. Un voy.ige dans l'Angleterre, une course dans l'Amérique, la lecture

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de quelques pages de Mabl}', OU du Contrat social, semblent avoir tout à coup transforme en hommes d'état, ceux qui ont brigue' les suffrages de leurs commettans ; invoquant des lumières qu'ils n'eurent jamais, ils se croient appelés à constituer les peuples, c'est-à-dire à la plus haute mission qui puisse être donnée à l'homme.

Un savant illustre, Bailly, transporte' tout à coup des méditations du cabioet au milieu des discordes civiles, mais étranger àla marche des grandes affaires politiques, ne se feraremarqucr, dans de si graves conjonctures, que par un caractère d'une niaise et vaniteuse faiblesse; et, jeté sur ce vaste théâtre, le savant montrera à tous qu'il n'a pas acquis les conditions de l'homme d'état.

Quelques gens de lettres, dont les noms sont connus par des palmes académiques, siègent dans le tiers-état; on remarque Garât, Barrère plusieurs autres encore, que des brigues ont couduitsdans cette assemblée, qui doit leur frayer plus tard le chemin à tous les crimes. On remarque parmi les députés du tiers-état un nombre immense d'avocats ; une triste disposition à appeler les raisonnemens sophistiques à la défense de toutes les erreurs et à prostituer sans cesse la puissance de la parole, leur donnera dans cette assemblée une influence dont la France conservera le déplorable souvenir; parmi de tels hommes, on distinguera les noms de Treilhard, de Merlin, d'autres encore qui, à leur exemple, travailleront avec la plus opiniâtre activité. à la destruction des lois de leur pays. Quelques hommes d'un talent supérieur siègent parmi eux; on remaque Thouret, qui, jeune encore, a acquis une grande renommée. Sur les bancs où sont assis Clermont-Tonnerre, Malouet et Mounicr-on aperçoit un député dont la noble tête rappelle celle de Platon; c'est Bergassc.

Dans cette assemblée, où tant de membres n'ont dû leur élévation qu'à leurs brigues, c'est à l'empire de la vertu que Bergasse a dû le mandat que Lyon lui a donné; son ame tout entière est empreinte sur cette physionomie des temps antiques; long-temps il a médité sur l'éternelle vérité, longtemps il étudia les devoirs de l'homme sur b» terre; toutes ses pensées sont empreintes d'un caractère religieux; dès qu'il parle il inspire le respect. Bergasse désire avec passion la gloire et la prospérité de la monarchie, mais dans cette assemblée où tant d'orages vont éclater, trop de passions fermentent dans ces têtes si agitées et si mobiles, pour que ses paroles puissent être comprises; c'est à l'avenir qu'il s'adresse, et l'avenir redira son nom. Sur les bancs du clergé est assis un chartreux revêtu de l'habit de son ordre; de la solitude du cloître il est jeté tout à coup à travers le monde le plus agité ; ses regards v.igues et égarés semblent errer ' au hasard dans cette vaste enceinte; rcsprcssion du rêve est empreinte sur cette physionomie.

l'écho DK la jeune FIIANCE. ^l[\

Un cultivateur de Bretagne siège parmi les membres du tiers-etat ; il a conserve le simple mais noble babit du laboureur; c'est un homme plein de droiture dans le cœurj il désire le bien de son pays; l'ambition n'a point tourmcnte'sa vie; etsur les bancs oùilapris place, de vaniteuses pensées ne viennent point égarer sa raison [Pourquoi cet honnête cultivateur estil seul dans cette assemblée? Dans sa noble profession , le laboureur apprend à connaître, à aimer l'ordre, à en observer les lois, et l'ordre, qui est la fin de la société , est la première condition de la force des états. Rarement de tels hommes, parmi les factions, essaieront de se recruter.

Parmi tant d'avocats qui siègent sur les bancs du tiers-état, il en est un dont la vulgaire médiocrité n'a pas dépassé même les limites de sa province. Le nom de Robespierre est tout-à-fait inconnu j quelques-uns de ses futurs et obscurs complices se groupent autour de lui, dans cette assemblée, où trop de talens divers fixeront les regards de la France pour qu'un tel homme puisse aspirer à quelque célébrité; un instinct secret avertira d'Orléans que c'est là qu'il recrutera ses complices; c'est parmi eux qu'il ira mendier sa popularité; Barrère siège au milieu de ses courtisans.

Dans cctie immense assemblée où douze cents hommes sont appelés à prendre place, les passions sont ardentes; les opinions sont diverses, les vanite's sont actives et inquiètes; cette assemblée n'est que trop la fidèle expression du désordre moral qui existe au cœur de la société; en l'observant on demeure frappé d'une sombre inquiétude. Pour entraîner vers une direction vraie, grande et nationale tant d'élémens divers, il faudrait dans le pouvoir un régulateur puissant; mais ce régulateur on le cherehe vainement; il n'est point assis sur le trône, il ne siège point dans les conseils du pouvoir.

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