L'ESPRIT DU SIECLE
Chaque siècle a son esprit distinctif, son caractère, sa figure. Si , dans tous les temps , dans tous les lieux , les gloires et les misères humaines ont été les mêmes ; si l'on trouve au fond du cœur de l'homme les mêmes vices , les mêmes vertus , les mêmes petitesses, les mêmes grandeurs ; si les individualités , enfin , ont peu de variété, il n'en est pas ainsi des siècles , qui ont une expression qui leur est propre : cette expression est le résultat de la direction donnée aux esprits , des modifications apportées dans la société et surtout du mouvement imprimé par celui qui la dirige. Chaque siècle qui surgit est comme l'homme , qui a ses goûts, sa physionomie ^ sa taille , et qui laisse une image qui ne ressemble point au passé , qui ne ressemblera pas à l'avenir.
La France a eu ses rois bardés de fer , à la lourde épée ; ses rois âpres, sauvages , se ruant comme des lions dans la mêlée et brisant le casque d'un soldat avec la massue ou la hache d'armes. Alors les peuples ne connaissaient que la guerre , et ils mesuraient leur admiration à la
trace de snng qirun chef laissait après lui , aux ruines qu'il amoncelait sur son passage.
La France a eu ses croisades , ses saintes conquêtes , ses drapeaux semés de lis, ses guerriers victorieux marchant au combat la prière dans le cœur et la croix sur la poitiine.
La France a eu ses rois-chevaliers , à l'armure dorée , forts dans les batailles , brillans dans les tournois , fiers devant l'ennemi , faibles devant une femme, et courant avec la même ardeur à la conquête d'une ville , d'une écharpe et d'une fleur.
La France a eu ses rois domptant la révolte, protégeant le peuple; ses rois créateurs du commerce et des lettres, développant l'industrie , animant la pensée et proclamant du haut de leurs trônes l'empire de l'intelligence et du génie.
La France a eu les écrivains et le Versailles du grand roi , ses arcs de triomphe et sa colonne. Elle a eu ses Clovis , ses Louis IX, ses François I", ses Henri IV, ses Louis XIV, ses Golbert, ses Racine, ses Molière, ses Condé et ses Turenne.
A toutes les époques que nous venons de parcourir , il y eut sacrifices volontaires , dévouement au roi et au pays. Le fonctionnaire voyait autre chose qu'un traitement dans le noble emploi dont il était chargé ; il laissait après lui de longs travaux , et à ses enfans le glorieux héritage de son nom. Une parole du prince payait toute une vie de fatigues et de privations. La maladie du souverain faisait courir le peuple dans les églises et chargeait les autels de prières. Il n'y avait pas que du despotisme dans ce mot : l'État c'est moi ; car le souverain était plus que le percepteur de ses sujets ; il en était l'appui et le père.
Que d'immenses souvenirs semés sur ce sol généreux , si fécond en grands hommes et en gloires ! Nous sommes tombés de haut , et nous voilà descendus au siècle des mesquines entreprises, au siècle de l'agiotage et des banquiers, au siècle de l'argent. Rien d'élevé ne surgit plus, parce qu'il n'y a rien d'élevé dans la pensée publique. L'intérêt privé a chassé l'intérct général; un égoïsme profond gangrène les âmes, un besoin insatiable de plaisirs domine une société toute matérielle. La réputation , Ui gloire , le bonheur s'escomptent à la bourse. Malheur au génie modeste, au génie h pied, sans voitures, sans valets, sans hôtels, sans maisons de campagne , sans fêtes où l'on étouffe , et surtout sans table où l'on classe toutes les réputations, toutes les capaci-
lés ! Malheur à l'Jiomriic qui garde une conscience et un serment , et qui laisse à des convictions plus faciles, plus élastiques, les places, les Iraitemens, les honneurs et le crédit ! Il n'est pas compiis , on le laisse à lui-même ; ses vieux amis s'éloignent ; on l'abandonne comme un paria , dont le contact a quelque chose de funeste. Sa vue , d'ailleurs , est un reproche vivant , et il faut s'étourdir sur le présent, oublier le passé , ménager l'avenir. Ah! sans doute il y a encore des cœurs généreux, de nobles actions, mais l'esprit général est un esprit tout matériel ; nous voulons de l'aisance et des richesses à tout prix , nous appelons cela bien vivre , et nous marchons à une indifférence qui tue tout ce qui est beau, tout ce qui est grand. Cette pensée, qui s'infiltre chaque jour davantage dans les entrailles de la société, se retrouve dans les ouvrages de l'artiste , de l'écrivain , dans les combinaisons de l'homme d'État ; elle est dans les salons , à la tribune , au barreau , au théâtre, et nous n'oserions affirmer qu'elle n'assiège pas quelquefois la chaire de vérité, où brillent tant de vertus, de résignation et de désintéressement. La poésie ne parlait qu'à l'ame; elle exaltait des senlimens que l'on bafoue. La poésie est donc morte; l'homme inspiré voudrait en vain ranimer un culte ingrat qui ne donne plus de lecteurs , plus de fortune, plus de pensions. Le tragique Ancelot avait du génie : il a préféré n'avoir que de l'esprit. Ce n'est pas lui qui a tort; c'est son époque. Au lieu d'écrire à regret pour le Vaudeville , il serait fier de donner ses veilles à la scène française, où des palmes tragiques consacrèrent ses brillans débuts. Victor Hugo jettera encore au public ses ^oix intérieures ; il les jettera confuses, inintelligibles , et se moquera de la langue qui serait si belle avec son génie. Demandez au peintre de larges et lentes compositions qui resteraient dans ses ateliers ; il vous répondra par des aquarelles, par des miniatures, par des Pvgmées à l'huile , que se disputeront les galeries de nos financiers. Des hommes de talent, il est vrai ^ ennoblissent ce genre, et s'ils n'ouvrent aucune voie aux successeurs de nos grands maîtres, ils ont admirablement saisi les proportions de leur époque. Nous vivons de romans, de feuilletons et de journaux. Pour nous, tout est viager, tout fermente, tout travaille et tout s'épuise; nous mesurons notre existence, nous calculons ce qui la rendra douce et riante et nous ne jetons rien dans l'avenir.
Il nous eut été indifférent de voir l'opinion religieuse se corrompre
en France par la propagande d'un Chatel et d'une église française , si le sectaire et son culte ne s'étaient pas suicidés par le ridicule. Nous avons des hérésies plus alarmantes et plus dangereuses ; à peine y pensons-nous au milieu des bals, des illuminations, des feux d'artifice, des combats simulés qui comptent leurs blessés et donnent le triste bulletin de leurs morts. Tout est bien, pourvu que notre sommeil soit doux et que rien ne trouble notre léthargie. Richesse^ insouciance , égoïsme, sont le mot d'ordre d'une société qui s'en va et qui n'a pas de lendemain. Un mouvement galvanique électrise encore ce cadavre paré de cercles d'or , chargé de bandelettes et de parfums , ainsi que les rois d'Asie dans leurs tombeaux. Mais il n'en sort que des germes de destruction ; le travail de la décomposition , ce travail mystérieux comme celui des vers du cercueil , est commencé et se poursuit en silence. Une transformation se prépare : quel en sera le caractère ? Nous l'ignorons, et néanmoins c'est en elle que nous mettons toutes nos espérances d'avenir. Telle est l'impénétrable loi de la Providence : les orages assainissent l'air, le bien jaillit du mal, les hommes passent, mais les sociétés restent , et les malheurs d'une génération paient souvent la prospérité de celle qui vient ensuite. C'est lorsque tous les liens sont brisés que l'on sent le besoin d'en former de nouveaux. Quand l'édifice a été sapé jusque dans sa base, il se relève plus majestueux, dégagé de ses vieilles imperfections, sous la main d'un architecte plus jeune et plus habile. Cet esprit du siècle que nous avons signalé est une maladie intellectuelle, une maladie du moment ; elle passera comme tant d'autres qui ont agité le corps social ; elle passera avec le temps , car une grande nation ne meurt jamais !
NlBELLE.