C. Delà VIGNE
Il y a dix ans, j'ai connu un enfant aux blonds cheveux, jeune plante du midi , dont maîtres et écoliers aimaient à caresser l'espérance. Son père, jardinier fleuriste de la Provence, l'avait envoyé à Paris avec une cargaison d'orangers. Hélas! arbustes et enfant ont eu tous môme sort. Tandis que la serre et ses chaleurs factices flétrissaient l'honneur des uns , les douceurs empoisonnées de la flatterie gâtaient , en les faisant éclore avant le temps, les facultés natives de l'autre.
Julien Borel était doué d'une intelligence extraordinaire à son âge. Mais loin d'en modérer l'élan, chacun semblait exciter encore la fièvre qui déjà embrasait le cerveau de l'enfant. On applaudissait à cette ardeur maladive qui empiétait sur l'avenir.
Quanta moi, je préfère, à tout prendre, l'écolier turbulent à cesréreurs qui sont hommes avant d'avoir été enfans. Piien n'est triste comme une pensée de vieillard sur un jeune front. Les jeux au soleiI, la course dans les prés, les coups de poing même , voilà ce qui , à un certain âge, forme le cœur et nourrit convenablement l'esprit.
Julien avait à Paris pour correspondant un oncle, riche propriétaire retiré du commerce. Cet oncle, type vulgaire, bien connu dans la grande cité, et trop souvent décrit pour que j'en parle, lisait assidûment M. de Voltaire, et se disait philantrope. Voué aux intérêts de la société toute entière, il se dispensait de cette façon de secourir son voisin. Enfin, il faisait de la philantropie en gros et de l'égoisme en détail.
Cet homme s'aperçut un jour que son neveu était doué des dispositions les plus brillantes. Il avait lu sans doute VHistoirc des Enfans célèbres, et il lui plut de reconstruire en faveur de Julien les nombreux trophées de ses héros imberbes.
L'enfant lut irrévocablement condamné dès lors au rôle de men'cille.
Quand je pense à ce jeune blondin qui jusque là n'avait tait que s'ébattre au soleil dans les jardins embaumés de son père , et qui vint se faner à l'ombre des salons du boutiquier enrichi , je ne sais quelle sainte colère me prend contre les barbares qui n'estiment les arômes les plus doux qu'à l'état d'essences tarifées. L'oncle de Julien fît de rintelligence de son neveu une essence à l'usao^e de sa vanité : il en concentra les parfums naissans au profit de son égoïsme.
Cependant^ en dépit des merveilleuses dispositions de Julien , il ne fut pas facile de plier le bambin de neufansaurôlede docteur. Le matin même de la première ovation, le nouveau Pic de laMirandole ava?t quitté les soins de sa gloire prochaine pour les voluptés prosaïques de la balle au trou. Le boutiquier donna le fouet à Pic de la Mirandole , et tout rentra dans l'ordre.
Il m'en souvient encore, le salon était resplendissant, chaque invité avait pris place lorsque madame Borel arriva, tenant par la main le futur petit grand homme. Aussitôt^ M. Borel le prit dans ses bras et le hissa sur une chaise. INIais à la vue de tout ce monde, de ces parures étincelantes, de ces dames chargées de dorures comme des châsses de saint^ Julien se troubla et une grosse larme coula le long de sa joue.
Pauvre Julien ! il pleurait son enfance détruite , sa pudeur violée , flétrie, et les mystérieux trésors de son ame d'enfant , jetés en pâture aux ennuis d'une foule désœuvrée. Cette larme était l'oraison funèbre de son innocence et de sa jeunesse : la vanité et la douleur allaient le faire homme avant le temps. Mais M. Borel ne comprit point l'éloquence de cette larme, et tout bas il menaça Julien. Un sentiment indéfinissable s'empara alors de l'enfant. Trop jeune pour se rendre compte du tumulte de son ame , il sentit néanmoins par une de ces illuminations subites si dangereuses à son âge que sa destinée s'accomplissait, et il accepta bravement cette destinée. Il releva la léte avec fierté, soutint sans émotion les regards effrontément curieux de toute l'assemblée, et joua parfaitement son rôle.
Son triomphe fut complet. Il récita des vers de sa composition, il parla grec et latin tant qu'on voulut, bien qu'il ne sût pas un mot de français ; enfin il se pavana devant le public comme le geai paré des plumes du paon.
Mais à la fin de la séance il se passa quelque chose d'étrange. Au bruit des applaudissemcns qui faisaient trembler la salle, on vit comme
un éclair illuminer le front de Julien. Soudain il pàlil et tomba .sur le parquet. Les imprudens! ils venaient de mettre dans ce jeune cœur une passion virile qui tue les plus Torts: quand on le releva , s'il était encore enfant pour soulTrir, il était déjà homme pour désirer. L'amour de la gloire venait de se révéler à lui, et pour premier bienfait lui apportait la douleur. L'émotion qu'il éprouvait était celle d'un homme, et il n'avait pas la force d'un homme pour la supporter. Les applaudissemens, le sourire des femmes, l'éclat des lumières, enivrèrent sa jeune cervelle. Pour lui désormais l'enfance n'était plus possible. A quelque temps de là on le vit courbé comme un vieillard, et, le front soucieux , se promenant gravement à l'ombre de nos acacias en fleurs, rêvant à de nouveaux triomphes. Dès-lors commença l'œuvre de destruction ; cependant il était temps encore de le sauver. Les luttes du collège offraient à son activité cérébrale un aliment solide et durable \ mais la vanité de l'oncle veillait autour du neveu.
« Ce sera un grand homme! disait souvent M. Borel en se frottant les mains. » Bientôt il le retira du collège pour l'élever sous ses yeux ; il lui mit entre les mains des livres de toute sorte; mais la science est comme la flamme, elle éclaire celui qui sait la maîtriser; elle brûle jusqu'à la moelle l'imprudent qui ne l'aborde pas en temps et lieu. L'instruction doit être ménagée à l'enfant, il faut pour ainsi dire la lui couper par petits morceaux. Mettre face à lace l'enfant avec la science du bien et du mal, c'est le jeter vivant aux murènes : il en advint ainsi pour Julien.
Vers cette époque je le perdis de vue : plus âgé que lui , je quittai le collège l'année même où il y était entré. Je Tavaisaiméet protégé, mais les soins de la vie me l'eurent bientôt fait oublier. Il y a de cela quelques années, le hasard me fit entrer dans un de ces théâtres que dessert une troupe d'enfants. Je l'avoue, le spectacle auquel j'assistai révolta mon ame; j'eus tort sans doute, car autour de moi chacun était ravi. (( Voilà desenfansqui jouent comme de grandes personnes! » me dit un de mes voisins que l'admiration suffoquait. — « Ma foi, lui répondisje, c'est là le mal, j'aimerais mieux les voir jouer comme des enfans. » N'est-il pas étrange en effet de voir des bambins de dix ans rire et s'amuser par ordre et jouer par devoir ! Cela me parut alTreux non moins que ridicule. N'y a-t-il donc plus de verdure dans les champs, de soleil aux cieux? les boules de neige sont-elles donc prohibées à jamais? Do
quel droit supprime-t-on l'enfance de ces enf'ans ? de quel droit les condamne-t-on au soleil de la rampe, et à la brise infecte des coulisses? Passe pour des hommes faits, ceux-là savent du moins que la nature n'est pas de carton ; ils ne représentent sur la scène les passions humaines qu'après les avoir connues ou observées; mais l'enfant appelé à exprimer des sentimens qui pour lui n'ont point d'application, finit par confondre la fiction avec la réalité. Gomment voulez-vous qu'à vingt ans il croie à la piété, au dévouement, à l'amour, il a joué à tout cela avant d'en connaître la valeur, ce sont pour lui affaires de coulisse ! De dégoût j'allais me retirer, mais une salve d'applaudissemens me fit rester en place. Les jeunes habitués du lieu faisaient rage ; de toutes parts éclataient des bravos , car le grand acteur de l'endroit venait de faire sa rentrée sur le théâtre après une maladie de quelques mois. Le public fêtait le retour de son favori. Cependant je vis des mains inoccupées, des regards dédaigneux, des têtes enfantines qui se courbaient en signe de mépris. Ce parterre en miniature ressemblait à tous les autres parterres ; de petites haines , de petites rivalités, de petites coteries divisaient ces petits spectateurs. Cependant je jetai les yeux sur le théâtre. Le grand acteur, il pouvait avoir quatorze ans, s'avança vers la rampe avec toute la nonchalance d'un homme sûr de plaire, s'inclina gracieusement devant l'enthousiasme public, et débita la première phrase de son rôle. En vérité , je n'avais pas assez de mes yeux et de mes oreilles , cela était prodigieux en effet. Je ne sais plus quelle pièce on jouait, mais il s'agissait de la jalousie et de ses fureurs. La tête juvé" ni le de l'enfant s'anima par degrés; bientôt même il n'y eut plus d'enlant , mais un homme jaloux se débattant en vain sous l'étreinte de la passion victorieuse ; des pensées homicides crispèrent des muscles fornjcs à peine, et une main débile qui aurait dû frapper la balle élastique ou manier la toupie inoffensive', agita convulsivement un poignard ! Bientôt à la haine succédèrent le mépris et l'indifférence, l'acteur jeta son poignard en s'écriant : « Oh ! mais les hommes ne valent pas ma colère ! » Il mit dans ces mots tant d'amer dédain, de dégoût et de désenchantement, que je restai confondu. Par quel funeste prodige le désenchantement avait-il donc précédé l'illusion dans l'ame de cet enfant? Je me sentis pris d'une pitié sincère pour cette jeune existence qui jetait au présent les trésors de l'avenir. L'enfant empruntait à l'homme futur ; il semait dans sa force anticipée le fruit de la faiblesse et de Timpuis-
sance. Et c'était grand dommage vraiment , car , Lien ménagée , cette intelligence eût été grande et féconde. Je fus tiré de mes réflexions par de nouveaux applaudissemens : le triomphe de l'enfant était complet ; mais au bruit des acclamations je le vis pâlir et chanceler; une lueur subite illumina son front, et à ce signe de la vanité satisfaite dont l'exaltation va jusqu'à la souffrance, à ce signe encore présent à ma mémoire^ je me rappelai Julien , Julien dont la première victoire avait été une douleur 5 et que dans ce moment même je reconnus aux épines de sa couronne. Alors je m'écriai involontairement : c'est Julien ! Il se retourna subitement et jeta les yeux sur moi , mais son regard , tout-àl'heure étincelant, était redevenu morne et glacé ; en s'éloignant il me fit un mouvement presque imperceptible, et au bout de dix minutes la porte de ma loge fut ouverte, et Julien me frappa sur l'épaule. Bonjour, mon ancien camarade, me dit-il en me tendant la main. Je serrai cette main avec émotion, mais sans répondre, tant j'étais surpris. Vous me trouvez bien changé, ajouta Julien avec un mélange de tristesse et de fatuité qui me fit mal. Je le suis , en effet , et plus qu'on ne pourrait
le croire. Julien avait raison, il était bien changé ! Ce n'était plus
l'enfant dont les fraîches couleurs n'enviaient rien aux fleurs les plus brillantes des jardins de son père. Le fard et lesquinquets avaient tout dévoré. On apercevait des rides sur ce front qui n'était point encore formé, et la lassitude de la vie semblait exister là où la vie commençait à peine. L'aspect du monument vaincu par le temps ou les elTorts séculaires de la tempête a quelque chose qui attendrit le cœur et élève l'àme. Il n'en est pas ainsi de ces masures bâties en quelques jours, mais dont le premier étage s'écroule avant que le dernier ait été construit. Ces jeunes ruines ne soulèvent que des réflexions pénibles. Julien était une de ces ruines-là. Je n'ai rien vu de triste comme ce petit honmie déjà délabré , aux joues pâles , aux allures posées, graves, à la parole élégante. Décidément Julien , l'enfant chéri , était mort; il ne restait plus de lui qu'un petit monsieur bien pincé, bien fat, bien ennuvé, je le crus du moins. Nous causâmes quelque temps; il me parla de tout en homme qui sait les choses : de polilique, de littérature, de modes. Je me disais , le bout de l'oreille se montrera. Il n'en fut rien. Il resta parfait et convenable de tout point : l'enfant se montra fidèle à son rôle d'homme. Cela m'irrita ; je cherchais un motif pour mesquiver, lorscjue Julien, qui depuis quelques minutes paraissait gravement occupé à frapper
d'une élégante badine sa botte fine et luisante^ chef-d'œuvre échappé aux mains de Sakoski, se tourna brusquement vers moi et me dit d'un ton de voix singulier :
« Vous souvient-il du jour où je me trouvai mal chez mon oncle? — Je m'en souviens parfaitement^ lui répondis-je un peu ému. — Sortons, on étouffe dans cette loge , il n'est pas tard encore et il doit faire bon sur le boulevard. Je le suivis, et bientôt nous arrivâmes prés de la Madeleine.
« Ce jour-là , continua Julien , il se passa en moi quelque chose d'étrange qui pèse encore sur ma vie. Vous vous rappelez qu'au fracas des applaudissemens qui pour la première fois venaient de bruire à mon oreille, je tombai sans connaissance, terrassé par le sentiment tout nouveau pour moi de la lutte et du triomphe. Depuis, j'ai subi cela bien souvent, et je suis sorti, toujours victorieux, de plus terribles épreuves. Hé bien ! dans les occasions solennelles , jamais le triomphe ne m'a trouvé content et satisfait : ces bruits de la foule qui trépigne m'ont toujours apporté avec les joies de la victoire une douleur inconcevable sous laquelle je me débats en vain. Ma mémoire trop fidèle me reporte à l'heure fatale dans ma vie où, pour la première fois, je bus à cette coupe de félicités menteuses que bientôt je devais épuiser jusqu'à la lie.
(( Je le vois, ce langage vous étonne; mais jeune d'âge, je suis vieux déjà par la pensée. Souvent il m'a fallu exprimer sur le théâtre des choses auxquelles on me défendait de penser une fois hors du théâtre, et je me suis adressé des questions dont la solution m'effraie à l'heure qu'il est. On voulait que je fusse homme sur les planches et enfant dans la coulisse ; et alors si j'ai creusé jusqu'au fond , quand on ne me permettait que la surface, est-il juste et raisonnable de me blâmer pour cela ? On m'a mis du feu dans la main , il n'est pas étonnant que je me sois brûlé les doigts : c'est un jeu auquel je me suis consumé. Je sais que tous mes camarades ne me ressemblent pas ; il en est qui , frais et insoucieux, pratiquent facilement un métier à double costume et à double face , qui , enfans le matin et hommes le soir , quittent la toupie pour le drame , et passent du cheval fondu aux fureurs de la haine ou de la jalousie : ceux-là sont les plus heureux ; cependant, je ne voudrais pas troquer mon existence contre la leur. Ne croyez pas au moins qu'ils ignorent la \aleur des choses qu'ils répèlent chaque soir ; cela est impossible. Si parmi eux il s'en trouvail un assez bien ou assez mal orga-
nisé pour ne pas comprendre en montant sur les planches le sens des paroles dont il va se servir, je prétends que l'aspect éblouissant des lumières, l'éclat des parures, et ce fluide qui se communique du parterre h l'acteur avec la rapidité de la foudre, le lui révélerait à l'instant même. L'aspect du public est plus puissant que le soleil des tropiques. On ne reste pas long-temps enfant dans l'atmosphère enflammée de la publicité non plus que sous les feux de la zone torride. Seulement quelques-uns d'entre nous ne prennent pas les choses au sérieux. Initiés à la vie par de dangereuses réflexions et non par la vie elle-même, il peut se faire qu'ils en aient l'intelligence sans en avoir le sentiment. Attendez-vous alors à leur voir continuer dans le monde leurs jeux du théâtre. Il est des choses qu'on ne doit apprendre qu'au fur et à mesure de la vie ; l'enfant que le hasard ou une science précoce a mis à même de les deviner, ne devine jamais qu'à moitié. Pour les uns, le mot de l'énigme est avortement intellectuel ou mort anticipée ; pour les autres, c'est incrédulité et égoïsme. »
Ici Julien s'arrêta et plaça ses mains sur son front brûlant. « Taisezvous, Julien^ lui dis-je, taisez-vous, vous souffrez. — Oh non ! il faut que je parle. Croyez-vous que je sois tous les jours aussi savant que ce soir ! Cette science funeste et monstrueuse à mon âge n'est pas le fruit du calme des sens et de la réflexion ; elle prend sa source dans une exaltation douloureuse et rare^ dieu merci ! Cette fièvre ne me saisit qu'à de longs intervalles. Je veux donc vous ouvrir mon cœur , car demain l'homme ne sera peut-être plus qu'un enfant maladif et maussade. Dans ce moment les applaudissemens retentissent encore à mon oreille, la vanité me grandit et je lui dois mon intelligence; mais après le sommeil de cette nuit, la vanité et l'intelligence partiront de compagnie jusqu'au jour d'un nouveau triomphe solennel. Je comprends trop que ces joies nerveuses du théâtre ne vont point à ma taille. Le vase fragile sera brisé bientôt par la puissance des liqueurs corrosives qu'on y a versées goutte à goulte, mais s'il doit éclater demain , qu'il déborde ce soir! »
Je l'avoue, je restai attéré aux paroles de Julien : sa face était livide et une toux sèche et fréquente décelait les ravages de la pensée qui , mal à l'aise dans ce corps chétif, le rongeait en tous sens pour s'y faire place.
(( Vous le voyez, continua Julien, ma jeunesse finit déjà avant d'avoir commencé ; mes jours sont comptés et chacun de ce qu'on appelle mes
triomphes est un pas de plus vers le tombeau. Cependant j'aurais tort de me plaindre, n'est-ce pas? Je suis, dit-on, un enfant célèbre^ mon oncle me nomme le petit prodige; je viens en troisième après le chien Munito ou les jumeaux siamois; certes, une telle gloire n'est pas trop payée de la vie ? Pourtant il m'arrive parfois de me révolter contre la destinée qu'on m'a faite et de prendre en pitié cette célébrité à la mesure de ma taille, et qui n'est après tout qu'un hochet à l'usage des en" fans... Honte et pitié! la méditation a courbé mon jeune front et ils osent dire que c'est de la force ! A ce compte, elle est forte aussi et belle et heureuse la fleur qui se flétrit dans son germe et tombe avant d'être éclose. Je ressemble à ces fruits hâtés qui paient de toute leur beauté et de tout leur goût le droit de s'appeler primeurs. Je fus une primeur, moi aussi ! Oh ! pourquoi ne m'a-t-on pas laissé mourir au gré du soleil et du vent ? Il faudra donc mourir sans avoir connu les tiédes ondées et les brises bienfaisantes, et je n'aurai pas même essuyé une tempête! )) En disant ces mots, Julien baissa tristement la tête, et des larmes humectèrent ses yeux. Un instant après il reprit d'un ton plus calme : (( Lorsque nous cessâmes de nous voir, vous le savez, mon oncle venait de me retirer du collège. Il ne rêvait plus pour moi qu'ovations nouvelles ; chaque jour il attisait ce foyer de vanité qui déjà brûlait en moi et qui a fini par me consumer. La tendresse d'une mère eût pu me sauver, mais hélas ! je n'ai pas connu la mienne, et ma tante ne s'occupait jamais de moi. Je n'avais d'autres amis que mes livres: amis dangereux et qui m'ont mené loin. Oh ! la lecture ! la lecture ! malheur à l'enfant qui , sans guide, s'abandonne à cette fièvre de lïnterprétation que quelques phrases suffisent quelquefois pour jeter dans son ame, lièvre qui dévore et trace dans le cœur des sillons qui ne se referment jamais. L'impression faite par un mauvais livre est une semence qui porte toujours son fruit dans l'avenir de l'enfant. Rien n'est dangereux à un certain âge comme les illuminations subites; mais je reviens à mon histoire. Parmi les livres de la bibliothèque de mon oncle, ceux que j'aimais le plus étaient les pièces de théâtre. Enveloppé dans un vieux chàle , je déclamais des vers de Bérénice ou d'Orosmane , à la grande admiration de mon oncle. Tous les samedis, ce dernier qui recevait chez lui, ne manquait pas de me faire parader dans ses salons. J en étais sans contredit la pièce la plus curieuse. Aujourd'hui , j'ai qunizc ans, cl le genre d'existence que je mène, si odieux qu'il puisse
être, jure moins avec mon âge. J'ai eu le temps de m'arranger avec ma vie, et j'y suis fait. Mais à cette époque j'avais dix ans à peine. Dès le vendredi, je me composais pour le lendemain une gravité de docteur ; de son coté , mon oncle travaillait soigneusement à arracher de mon cœur ce qu'il pouvait y rester de naïveté et de jeunesse. Anomalie étrange! n'ayant plus rien de Tenfant et rien encore de l'homme, connaissant la théorie des passions à l'âge où elles n'avaient point de sens pour moi, tout raide de vanité, guindé comme un financier récemment anobli, je paraissais au milieu des plus brillantes assemblées , devant des hommes sérieux et vêtus de noir qui se pâmaient à ma vue et se recréaient d'admiration au lieu de m'envoyer à l'école. Je sortais toujours de ces réunions un peu plus vain et plus corrompu que lorsque j'y étais entré. Cependant je me lassai bientôt de ces triomphes périodiques. Mon oncle me fit débuter alors dans un théâtre de société ; de là au théâtre il n'y avait qu'un pas, et le pas fut franchi. Et maiiitenant faut-il vous dire un par un tous les détails de ce suicide qui dure depuis cinq ans ? Cela est affreux et ne serait pas compris peut-être ! Mais croyez-le, l'intelligence est un bien qui, comme tous les autres biens , ne doit pas être mangé en herbe. La nature ne perd jamais ses droits. L'enfant qui est homme avant le temps, cesse d'être homme avant le temps. La ruine intellectuelle ou la mort est le prix de cet escompte monstrueux, car il faut les forces de l'homme pour soutenir les pensées viriles. Ce langage qui vous étonne n'a rien de surprenant dans ma bouche; c'est la maturité du fruit qui fait l'automne pour l'arbre, et mon automne à moi est arrivé dès les premiers jours du printemps. » En disant ces mots , Julien me serra la main et s'éloigna d'un pas rapide.
Trois ans s'étaient écoulés et je n'avais pas revu Julien, lorsqu'il v a un mois j'assistai à la première représentation d'un drame. L'auteur, qui était de mes amis , me prévint qu'il comptait sur une chute complète. (( Le premier sujet est dangereusement malade, me dit-il, et l'on a été obligé de confier son rôle à un tout jeune homme qui a donné autrefois quelques espérances, mais qui aujourd'hui est d'une médiocrité désespérante : cependant il ne manque ni de tenue ni de métier, mais il est froid et sans intelligence. » J'étais placé à l'orchestre , et lorsque l'acteur chargé du rôle principal s'avança sur la scène ^ je reconnus Julien. Il jetait autour de lui des regards éteints et sa bouche grimaçait un sou-
rire. Mon ami avait raison, la souffrance absorbait sans doute toutes les facultés du pauvre jeune homme, car il n'était pas même mauvais il n'était que plat. Des murmures se firent entendre et Julien ne parut pas s'émouvoir : heureusement pour lui et pour la pièce il cessa de parler et alla s'appuver muet et silencieux dans un des angles de la salle : le rôle le voulait ainsi. Il m'aperçut alors, me regarda long-temps et m'adressa, comme trois ans auparavant, un de ces signes familiers entre les acteurs en scène et les habitués de l'orchestre. Peu à peu soa regard s'anima : je ne sais quel étrange sentiment anoblit tout-à-coup cette tête souffrante ! peut-être ma présence lui avait rendu le souvenir. Bientôt, perdu dans un monde dépensées, Julien manqua ^a réplique. Le public indigné siffla. Ainsi rappelé à son rôle, l'acteur se frappa convulsivement le front comme dans un mouvement de folie. Le public siffla de nouveau. Mais tout-à-coup la scène changea ; la statue s'était animée. Des paroles puissantes sortirent de cette poitrine délabrée. L'enfant brisé par la douleur s'était relevé homme, et toutes les passions semblèrent pendant une heure se disputer les restes de Julien et vouloir en finir avec lui. Il fut sublime, et la toile tomba au milieu des applaudissemens; elle se releva bientôt. Les spectateurs de l'orchestre s'aperçurent de l'étrange changement qui s'était opéré chez l'acteur en moins de quelques minutes. A la passion ardente et terrible avait succédé un sentiment amer et profond. Il y eut dans la salle un mouvement extraordinaire ; chacun comprit instinctivement que l'acteur venait de faire place à l'homme , et qu'il s'agissait maintenant de douleurs et de misères véritables apparaissant à travers les banalités du texte et les détails de la mise en scène. Au premier acte , Julien avait inspiré la terreur; au second, il fit pleurer. Cet acte se terminait par une scène de désespoir dans laquelle l'acteur, terrassé par la douleur , perdait l'usage de ses sens. Dans cette scène Julien fut déchirant. Au moment où il allait tomber sur le parquet, une triple salve d'applaudissemens ébranla la salle de fond en comble , et la toile fut baissée de nouveau. Je ne sais quel funeste pressentiment s'empara de moi! Je m'étais rappelé le premier évanouissement du jeune homme, et sur son Iront j'avais reconnu ce signe fatal encore présent à ma pensée. Ce n'est point l'acteur qui est tombé, me dis-je, mais Julien. Certes, la destinée qui a jeté sans cesse cette frêle nature à des émotions plus grandes que ses forces, aura été implacable jusqu'au bout !
Il a été dans les conditions de sa vie que l'inlelligcncc en lui ne se développât qu'aux dépens du corps. Il nne l'a dit lui-même : chacun de mes triomphes est un pas de plus vers le tombeau, et la nature ne peut perdre ses droits... Alors malheur ! car cette intelligence a été tout-à-
l'heure et si haut et si loin , que cela équivaut à un arrêt de mort
Plein d'anxiété j'attendis le lever du rideau. Je ne m'étais pas trompé. Le régisseur vint annoncer que M. Julien se trouvait indisposé et ne pouvait continuer son rôle. Je courus aussitôt à la loge de Julien. Quand j'entrai, il venait de reprendre ses sens, il me reconnut et se jeta dans mes bras en pleurant.
Julien pleura long-temps. Sur sa demande, j'étais resté seul avec lui. (( Le dénouement approche, me dit-il, ils m'ont tué !... Que Dieu pardonne à mon oncle! je bénis la mort qui vient, car c'est un hasard
qui m'a rendu mon intelligence, et je n'en eusse peut-être pas rencontré un second. Depuis la dernière fois que je vous ai vu, depuis le soir où, dans l'exaltation de mon amc, je vous ai dit tous les secrets de mon coeur, il semblait que le sort eût pris à tache de justifier mes paroles. Je ne devais être tout-à-fait homme qu'une fois et mourir ; cela m'est arrivé ce soir. Adieu ! »
Trois jours après Julien mourut. Hains.
lA Aigris ORBPPO,