CHRONIQUE
Au quinzième siècle vivait, près de Blois , un noble châtelain aimé de ses vassaux; il avait l'ame belliqueuse et ne savait pas dévorer en silence l'injustice et l'affront. Indigné à la vue des mesures que Louis XI avait prises contre tant de hauts et puissans seigneurs, il ne t:irda pas à se joindre à eux et prit part à la guerre du bleu public. Le châtelain jouait gros jeu en se révoltant contre un prince si lin et si rusé ! Combien de seigneurs avaient perdu la liberté ou la vie? Le moins qu'il pouvait craindre était la contiscationdeses domaines; et perdre le château de la Vicomte , n'était-ce pas payer bien cher un mouvement généreux? le château de la Vicomte , dont les tours majestueuses s'é-
levaient dans le Blaisois comme pour annoncer au loin la grandeur de leur maître! Qu'importe, il a revêtu son armure, il poursuivra.
Mais bientôt la bataille de Montlhéry donne gain de cause au monarque^ et le chevalier vaincu est obligé de chercher un asile auprès du duc de Bourgogne ; ses domaines restèrent livrés aux malversations d'un intendant nommé Greppo. C'était un de ces hommes de proie qui portent sur leur front le sceau de leur caractère : il avait l'œil louche, les lèvres minces, la physionomie triste et fausse , la démarche incertaine. Elevé d'entre les moindres vassaux aux fonctions qu'il exerçait à la Vicomte , abusant du pouvoir que son seigneur lui avait donné , \\ exigeait des serfs des redevances qu'ils ne pouvaient acquitter , et souvent on voyait pendues au gibet qui avoisinait le château les victimes de sa vengeance : c'est ainsi qu'il se faisait un trésor aux dépens de son maître , qui allait toujours s'appauvrissant.
La terreur s'était répandue dans tout le pays : plus de danses , plus de farandoles , plus d'offrandes , plus de visites au château; là régnait le plus morne silence ; cette vie naguère si joyeuse , si animée , s'était éteinte sous le règne de l'intendant.
Cependant , malgré l'épouvante générale , on parlait tout bas ( car on parle toujours). Les uns insinuaient que Greppo était juif ^ tout au moins chrétien de mauvais aloi; d'autres, qu'il faisait l'usure; on l'accusait même de se livrer à des pratiques mystérieuses, d'avoir signé un pacte avec le démon , et ce qui accréditait beaucoup cette croyance populaire , c'est qu'on le voyait pendant de longues heures assis au pied de Vaî'bre maudit. Cet arbre était un énorme chêne qui avait été frappé de la foudre, et auquel la tradition rattachait nombre de catastrophes : ce qui en éloignait le plus les habitans était la crainte d'y rencontrer l'ame d'un noble baron , qu'on prétendait avoir vue errer dans ce lieu ; on disait même qu'au déclin du jour des gémissemens plaintifs sortaient de l'arbre; car c'était à cette heure que le baron avait été assassiné par son frère , tandis qu'il se reposait des fatigues de la chasse.
Quand le sombre intendant, qui recherchait toujours la solitude, s'enfonçait dans les bois ou allait s'asseoir au pied de l'arbre maudit , on remarquait qu'il n'était suivi que d'un chien dont le cou était garni d'un énorme collier à pointes acérées, animal monstrueux, qui passait dans le pays pour le dernier né de la race de Cerbère.
Les jours , les années s'écoulent cependant, et le châtelain ne reparaît pas. Greppo , accoutumé à jouir sans entraves, comnience à tran. cher du seigneur. Son pouvoir tyrannique désespère le serf; mais les vieillards lèvent les yeux au ciel et attendent avec confiance.
Mauvaise renommée s'étend vite , dit un proverbe du pavs ; en effet, celle de l'intendant de la Vicomte voyagea si bien, qu'elle arriva jusqu'aux oreilles de Trislan l'ermite , qu'on pourrait appeler à juste titre le patriarche de toutes les polices modernes. Or , Tristan n'était pas homme à négliger une dénonciation ; son compère Olivier le Dain ne lui aurait jamais pardonné d'avoir fait un vol à la potence : il fut dit que Greppo , d'après l'ordre secret de son maître, avait fait des levées d'hommes et d'argent pour venir en aide au duc de Bourgogne contre le roi de France , et aussitôt ordre fut donné de détacher un gros de cavalerie pour s'assurer du félon.
Un jour donc que Greppo se disposait à sortir pour visiter son arbre chéri, un bruit de clairons se fait entendre tout-à-coup, et des archers paraissent au pied des tours : (( Aux armes ! aux armes ! s'écrie le vieil arbalétrier du châtelain; qu'on lève le pont! qu'on sonne le beffroi ! qu'on monte des pierres sur les tourelles! » L'intendant n'écoute rien , ni les cris de terreur des vassaux qui se précipitent derrière la herse , ni les accens de désespoir des jeunes filles qui viennent comme un essaim craintif se réfugier dans le castel; Greppo ne songe qu'à se dérober au danger; mais pour lui, point de salut sans son trésor : il court de galerie en galerie , de souterrain en souterrain , sans pouvoir trouver une issue. Que devenir?... Il se rappelle soudain qu'une poterne pratiquée au bas d'une tour donne sur la campagne; il y vole ; mais tout est sombre autour de lui, et sa main erre vainement sur les parois humides ; il ne peut retrouver l'ouverture. Cependant lui-même a refermé cette poterne sur le châtelain , lors de son dernier départ. .. Une sueur froide coule de son front ; sa main tremble en parcourant la muraille , son désespoir s'accroît de toute la force d'une espérance déçue et tient déjà de la fureur. Etre venu jusque-là pour périr ! Le caveau qu'il a franchi se referme avec un sourd gémissement derrière lui. C'en est donc fait, il ne peut même plus se livrer à ceux qui le cherchent ; il faut qu'il meure comme une béte féroce abandonnée à la faim sur le piège du chasseur. Il compte avec effroi le nombre des malheureux qu'il a fait pendre au gibet du château ; il les implore
comme s'ils pouvaient l'entendre. « O mon trésor ! s'écrie-t-il , o ma vie! Qui sauvera mon trésor ? qui me délivrera? » Dans sa frénésie il ^e frappe la tète contre le mur et touche le ressort invisible ; la porte cède , Greppo revoit la lumière du jour et s'élance avec transport dans la campagne.
Quelques années après, le châtelain , étant rentré en grâce auprès du roi, revint dans son château; mais quelle fut sa surprise et son indignation en apprenant que son intendant avait disparu avec tout ce qu'il possédait de plus précieux; nul ne put donner de ses nouvelles , et toutes les recherches furent infructueuses; ceux qui le croyaient sorcier disaient qu'ils avaient vu une grosse chouette s'envoler de la plateforme d'une tour , au moment où le château avait été investi ; un pâtre assurait avoir entendu des lamentations extraordinaires dans l'arbre maudit ce jour-là et le jour suivant; mais de tous ces bruits le châtelain ne put rien conclure, et force fut de renoncer au trésor et h l'intendant. Lesserfs, que Greppo avait si cruellement opprimés, disaient avec leur naïve malice que la perte de l'un dédommagerait de celle de l'autre.
Depuis cet événement, l'arbre maudit jetait chaque soir des éclairs phosphoriques ; ces lueurs inconnues alarmaient tellement les habitans de la Vicomte, qu'ils ne passaient qu'en nombre dans son voisinage, et encore ne manquaient-ils pas de se signer à plusieurs reprises.
Un jour que le châtelain avait attendu vainement quelques-uns de ses vassaux qu'il avait fliit mander pour une affaire importante, il entra ^ dans une grande colère et envoya son vieil arbalétrier les sommer de venir. Il était déjà tard lorsque cet homme revint; il se présenta seul devant son maître^ et lui dit que , malgré prières et menaces, il n'avait pu obtenir de ses vassaux qu'ils passassent le soir près du chêne redouté, mais qu'aux premiers ravons du soleil levant, ils seraient au château... a Encore ce chêne maudit ! s'écrie le seigneur. Hermann, que demain cet arbre soit abattu ; j'en ai honte pour mes vassaux ; ils deviendraient bientôt tous aussi poltrons que des cottereaux et des routiers.
A la pointe du jour , les vassaux appelés armèrent au château , et le maître, sans rien témoigner du mécontentement de la veille , les invita à l'accompagner dans sa promenade. Il se dirigea vers le chêne maudit, où l'attendaient Hermann et quelques bûcherons; à un signe qu'il fît, Hermann commanda aux bûcherons de mettre la cognée dans l'arbre;
mais lous refusèrent : c'était, disaient-ils^ attaquer le démon qui v faisait sa demeure , et qui pouvait en changer à leur détriment. « Eh bien ! s'écria le châtelain liorsde lui , je porterai le premier coup. » Il saisit une hache, et fiappa vigoureusement le tronc noueux du vieux chêne, qui rendit un son prolongé : (( A toi, maintenant, Hermann , ajouta le seigneur , en remettant la hache à l'arbalétrier; donne à ces enfans la leçon qu'ils méritent. » Hermann obéit ; il frappe à coups redoubles, et bientôt c'est à qui suivra son exemple, tous les vilains s'évertuent comme sur une enclume , en fermant les veux : le chêne crie, se rompt et tombe ; le tronc seul reste debout et l'on y découvre une excavation profonde; la poussière noirâtre qu'elle renferme est remuée, et des ossemens humains apparaissent. A cette vue les travailleurs prennent la fuite ; la voix de leur seigneur ne peut les arrêter. Hermann est ému , mais il ne recule pas : excité par son maître, il reprend la hache et parvient à dégager de l'arbre les débris d'un squelette dont les pieds étaient comme incrustés dans un coffret d'ébène.
A l'aspect de ses armes gravées sur cette cassette, le châtelain la reconnut : c'était celle que Greppo lui avait dérobée. Il se hâte de l'ouvrir, et y trouve tout l'or et tous les joyaux que rinfidèle intendant avait emportés : on comprit alors que ce cadavre était celui de Greppo; qu'il s'était réfugié dans le tronc du chêne, où son trésor était caché depuis long-temps, mais que son poids avait fait affliisser l'amas de poussière qui lui dérobait la profondeur de l'excavation , et qu'il avait glissé jusqu'au fond de cet affreux tombeau, d'où il n'avait pu ni se relever, ni se faire entendre. La crainte qu'inspirait l'arbre maudit avait rendu ses gémissemens inutiles ; le pâtre qui les avait entendus n'avait eu garde de s'approcher.
Les vassaux , revenus en foule à cette nouvelle étrange , s'étaient serrés autour de leur maître , comme pour chercher une défense contre l'ombre malfaisante de Greppo. Le bon châtelain en profita pour leur donner une leçon paternelle : « Mes enfans , leur dit-il , vous vovez que les efforts du méchant n'ont rendu que plus douloureux et plus cruel le supplice du à ses méfaits; apprenez par ce terrible exemple à faire bien devant Dieu comme devant les hommes; car sa justice, qui frappe partout, n'a besoin ni de hache, ni de potence ; elle lue le criminel par son crime. E«n. de F