POÉSIE
Les Voix intérieures, par il/, f^iclor Hugo.
Voici un de ces noms grands et illustres qui suffisent pour remplir tout un siècle. Ce nom a soulevé bien des haines , excité bien des applaudissemens : les clameurs ont été grandes autour de lui , et la justice n'a pas eu son temps pour le poète ; on n'a pas assez tenu compte du génie brûlant qui le distingue , de la souffrance qu'il lui impose , et des orages qu'il fait éclater dans son cœur.
Il y a deux poètes bien distincts pour nous dans la personne de M. Victor Hugo : le poète lyrique et le poète dramatique ; celui-là qui a révélé à la France la plus belle poésie , et celui-là aussi qui a plongé sa muse dans les orgies pour la montrer sur les tréteaux de la place publique ; l'un qui a veillé presque toujours a Li défense de l'ordre social , et l'autre, au contraire, qui semble donner
le branJe à toutes les agitations , et jouer avec les ruines. Admtrons le premier, mais voilons-nous en présence du second î
L'auteur dramatique a été jugé plusieurs fois dans notre Eclio par des plumes habiles et des hommes consciencieux et dignes ; nous n'avons à considérer ici que le poète des f^oix intérieures.
Ce dernier volume de M. Ilugo porte l'empreinte d'une vaste intelligence , taillée 5ur le patron de Corneille , mais fortement travaillée par des souffrances morales. Ce n'est plus , comme autrefois , le poète fervent qui prie et s'agenouille devant Dieu , qui sourit à l'avenir en détournant son regard des onjbres du passé que des teintes sanglantes ont rougi ; ce n'est plus le chantre sublime de la Vendée , le barde qui rêve de Tyrtée avec le noble délire du génie ; c'est le poète qui souffre, qui se plaint et qui n'a plus d'espérance I Le doute l'accompagne partout; il voit ses amis l'abandonner ; il n'ose plus invoquer l'Orient ni l'Occident ; mais , regrettant la croyance qu'il n'a plus , il appelle sans cesse le Dieu de sa jeunesse , l'ame de ses premières inspirations.
Jugez maintenant des longs déchiremens de sqn cœur I — Le printemps lui sourit parfois , la prière le retrouve à genoux , Dieu est toujours là , se dit-il , icntanda via est. Alors le malaise l'abandonne lui moment , l'absence de la foi , la sécheresse de son cœur l'épouvante ; mais le doute revient, et M. Hugo se résigne avec un laisser-aller coupable , bien coupable aux yeux des hommes et de Dieu. Il pleure sur ses maux et sur la misère du pauvre; il cherche à s'étourdir luimême. Que de contrastes I que de tremblcmens ! — Qu'est-ce donc que le génie , ô mon Dieu? quels sont les égaremens d'une si haute puissance?... Gardons-nous d'insister plus long-temps : c'est une loi d'en haut qui s'accomplit ! L'homme a mangé le fruit de l'arbre du bien et du mal ; il a désobéi à la loi de Dieu , et la vengeance du ciel le poursuit ici-bas jusqu'à ce qu'il ait épuisé la coupe d'amertume et dépouillé son enveloppe mortelle. Il doit s'écrier comme le Rédempteur sur la croix : Mon Dieu! mon Dieu! éloignez de moi ce calice ! ! ... C'est de ce point de vue que nous pouvons envisager les douleurs morales du poète.
Quel il fut , et quel il est ! — Interrogez les jours de la restauration ? Lorsqu'un enfant naissait au milieu de nous comme une promesse du ciel , lorsqu'un roi de France descendait dans les caveaux de Saint-Denis , ]\[. Hugo, votre muse atteignait alors les plus grandes hauteurs de la poésie humaine, vous touchiez à la /^re c7c;-«e//e; jeune aiglon, vous suspendiez votre aire entre les plus hautes renommées ; Vjintcchrist et le Chant de l'unie vous ouvraient les sublimes régions de l'avenir. Certes , nous le savons , il était bien difficile de planer toujours audessus des passions humaines; mais la foi y retint encore votre pensée jusqu'à ce que les égaremens du doute descendissent dans votre ame.
Les Chants du Crépuscule nous avaient appris déjà quel était le travail d'une intelligence forte, gigantesque , en lutte avec les lumières d'en haut. On ailmirait encore tous les élans du génie ; mais on y voyait aussi le mal se mélanger avec le bien, hlicurc trouble avait sonné pour le poète. Aujourd'hui , la nuit est venue ; le poète se replie dans son cœur : il épie tous les élans de son ame ; il se traîne dans les chemins tortueux de l'incertitude ; le temple de Dieu ne lui renvoie plus ses concerts; ce sont des voix intérieures qui nuirnuirent. — On dirait que la muse veut lui échapper , et il la rappelle sans cesse auprès de lui. Mais
une tombe s'enti'ouvie dans l'exil , un roi de France va dormir dans un cercueil obscur et solitaire , et le souvenir de ses anciens bienfaits frappe le cœur de M. Victor Hugo ; il retrouve une fois encore le chemin du ciel , toutes les profondeurs se découvrent à sa vue. Sa muse a pris le deuil , sunt lacrimœ reriim.
Il est mort; rien de plus. INul groupe populaire , IJrne d'où se répand l'amour et la colère, N'a jeté sur son nom pitié , gloire ou respect. Aucun signe n'a lui; rien n'a changé l'aspect De ce siècle orageux , mer de rescifs bordée , Oii le fait, ce flot sombre , écume sur l'idée. Nul temple n'a gémi dans nos villes ; nul glas N'a passé sur nos fronts criant : Hélas ! hélas ! La presse aux mille voix , cette louve hargneuse , A peine a retourné sa tête dédaigneuse; Nous ne l'avons pas vue , irritée et grondant , Donner à cette pourpre un dernier coup de dent. Et chacun vers son but, la marée à la grève , La foule vers l'argent , le penseur vers son rêve , Tout a continué de marcher, de courir , Et rien n'a dit au monde : Un roi vient de mourir !
Sombres canons rangés devant les Invalides, Comme des sphinx aux pieds des grandes Pyramides , Dragons d'airain , hideux , verts , énormes , béants , Gardiens de ce palais biUi pour des géants , Qui dresse et fait au loin reluire à la lumière Un casque monstrueux sur sa tête de pierre! A ce bruit qui jadis vous eût fait rugir tous , — Le roi de France est mort ! — d'où vient qu'aucun de vous , Comme un lion captif qui secourait sa chaîne , Aucun n'a tressailli sur sa base de chêne , Et n'a , se réveillant par un subit eflfort , Dit à son noir voisin : — Le roi de France est mort ! — D'où vient qu''il s'est fermé sans vos salves funèbres Ce cercueil qu'on clouait là-bas dans îes ténèbres ? Et que rien n'est sorti de vos mornes affûts , Pas même , ô canons sourds , ce murmure confus Qu'au vague battement de ses ailes livides 1^ vent des nuits arrache à des armures vides? C'est que , prostitués dans nos troubles civils , Vous êtes comme nous , fiers, sonores et vils ! C'est que , rouilles, vieillis, rivés à votre place , Toujours agenouillés devant tout ce qui passe , Retirés des combats , et dans ce coin obscur Par des soldais boiteux gardés sous un vieux mur, Vains foudres de parades oubliés de l'armée. Autour de tout vainqueur faisant de la fumée , Réservés pour la pompe et la solennité , Vous avez pris racine en celte lâcheté ! i»oyez flétris ! canons que la guerre repousse ,
Dont la voix sans terreur dans les fêles s'émoussc ,
Vous qui glorifiez de votre cri profond
Ceux qui viennent loujours , jamais ceux qui s'en vont î
Vous qui , depuis trente ans , noirs courtisans de bronze ,
Avez , comme Henri quatre adorant Louis onze ,
Toujours tout applaudi , toujours tout salué,
Vous taisant seulement quand le peuple a hué !
Lâches , vous préférez ceux que ie sort préfère ;
Dans le moule brûlant , le fondeur pour vous faire
Mit l'étain et le cuivre et Toubli du vaincu.
Mais qui meurt exilé pour vous n'a pas vécu!
Car vos poumons de fer, où gronde une âpre haleine ,
Sont muets pour Goritz comme pour Sainte-Hélène !
Soyez flétris !
Mais non ; c'est à nous , insensés , Que le mépris revient : vous nous obéissez. Vous êtes prisonniers et vous êtes esclaves. La guerre qui vous fit de ses brillantes laves Vous fit pour la bataille , et nous vous avons pris Pour vous éclabousser des fanges de Paris ; Pour vous sceller au seuil d'un palais centenaire, Et pour vous mettre au ventre un éclair sans tonnerre ! C'est nous qu'il faut flétrir, nous qui , déshonorés , Donnons notre ame abjecte à ces bronzes sacrés. J\ous passons dans l'opprobre; hélas , ils y demeurent ! Mornes captifs ! le jour où des rois proscrits meurent, Vous ne pouvez , jetant votre fumée à flots, Prolonger sur Paris vos éclatans sanglots, Et, pareils à des chiens liés à des murailles , D'un hurlement plaintif suivre leurs funérailles ! Muets , et vos longs cous baissés vers les pavés , Vous restez là , pensifs , et, tristes, vous rêvez Aux hommes , froids esprits , cœurs bas, âmes douteuses , Qui font faire à l'airain tant de choses honteuses !
C'est ainsi que rauteur de l'iambe A V Homme qui a livre une Femme peut reprendre son inspiration antique! — Pourquoi donc ce retour qui se trouve plus bas, M. Victor Hugo? Demander une tombe à Saint-Denis pour le roi Charles ,
conduire son deuil au milieu de nous c'est bien I — Mais jeter de la boue
sur le cercueil d'un prince que l'exil a dévoré I... IVI. Hugo, cela n'est digne ni de votre nom , ni de votre talent , ni de votre caractère !
Le volume des Foix intérieures s'ouvre par un sentiment bien triste et bien tendre à la fois. M. Victor Hugo va réveiller son père dans la tombe pour lui offrir ses vers, à lui dont le nom n'a pas été inscrit sur \ Arc~dc-Triomphc\ mais si l'illustration a été refusée à l'épée du capitaine , la muse du tils est forte et puissante; elle viendra s'inspirer sur son tombeau, évoquer son fantôme et le faire asseoir au banquet de sa gloire. Aux oiseaux envolés , Dieu est toujours là y l^ntanda via est , sont autant de chants remplis de déhces ; mais une àcreté un peu rude , une grande irritation contre les hommes se montrent presque partout ,
— Î12 —■ et diacnn de se demander pourquoi cette mauvaise humeur de la pari du
poète?
C'est que M. Hugo, s'étant posé comme dictateur littéraire, a vu son pouvoir suprême disparaître peu à peu avec le délire qui l'enfanta ; le général a vu passera rcn/îc/7ii presque toute son armée. Il s'est trouvé un jour seul, tout seul, et sa lyre a vibré de colère. Cette espèce de solitude pèse au poète, et le cœur lui faut. Voyez iusqu'où va sa douleur? Après avoir accusé les hommes en masse , il se retourne vers ses amis et il se prend à douter de leur dévouement et de leur fidélité ? et remarquez bien aussi que l'inspiration s'arrête où la colère commence. Le génie de M. Victor Hugo est trop grand pour se mêler aux choses delà terre. H n'obéit pas à la voix du poète , parce que les passions mauvaises font tache sur les ailes de la muse ; la poésie s'efface alors , car il est dit que rien de souillé ne doit approcher des cieux. Elle ne veut pas même de ce cortège bruyant que l'orgueil humain rassemble autour de lui ; mais elle préfère la paix intérieure et la méditation religieuse qui est un élan d'amour vers Dieu. Pour elle , voilà la vie, et la vie , c'est la gloire !
Que M. Victor Hugo revienne donc vers la foi , cette source des plus saintes consolations ; qu'il s'inspire, mais cette fois avec plus de ferveur, en présence de la majestueuse et sombre architecture de Notre-Dame, qu'il s'incline jomj la main qui foudroie ^ qu'il se relève devant le Dieu qui pardonne, et la France , qui le regarde avec des yeux d'amour et d'espérance , lui donnera des couronnes que les siècles n'effeuilleront pas.