AU COLLEGE DE JUILLY , I
Préftldée par M* Berryer» députa.
Depuis long-temps Juilly est en possession d'une célébrité bien acquise à de nombreux titres. Les pères de l'Oratoire, en groupant de vastes bâtimens au milieu des fertiles campagnes de la Brie, n'ont pas seulement voulu fournir à l'éducation un asile aéré, riant, où la santé devait recevoir les plus salutaires inQucnces; ils s'efforcèrent aussi d'y réunir les maîtres les plus érudits et les plus consciencieux ; en un mot ils ne négligèrent rien de ce qui était utile au bien être physique et moral. Sous ces frais ombrages, dans ces belles prairies, au bord de cette magnifique pièce d'eau, les bons pères de l'Oratoire surveillaient bien autre chose que les jeux et les promenades de leurs élèves ; ils devenaient les compagnons de cette jeunesse qui retire souvent moins de fruit des graves et sévères enseigncmens de la chaire professorale, que de ces douces remontrances et de ces preuves de tendre sollicitude dont les récréations fournissent fréquemment le sujet. Là, en effet, l'élève se montre avec toutes ses qualités comme avec tous ses défauts, et la paternelle vigilance du maître trouve le moyen de s'exercer utilement. Les oratoriens l'avaient bien compris , et les hommes qu'ils ont foimés ont été remarquables pnr le romplct développement de leurs brillantes facultés.
Avec de tels principes pour base et de tels faits pour résultats, l'ancienne abbaye de Juilly devait être l'objet de la préférence de tous les pères de famille, surtout de ceux dont les enfans annonçaient de rares dispositions.
— En 1796^ un homme que le barreau comptait parmi ses plus chères illustrations , entrevoyant déjà les brillantes destinées de son fîls à peine âgé de six ans , voulut choisir un lieu digne de ce précieux dépôt qui devait faire l'orgueil d'une famille et la gloire de la patrie.
Il conduisit cet enfant à la maison de l'Oratoire, à Juilly, et s'éloigna plein de confiance dans les maîtres et de sécurité pour un avenir qui a tenu si grandement parole. Cet enfant , c'était M. Berryer. Il ne s'afïligea pas de la détermination qui le condamnait si jeune à la vie de collège, il fut, dès le lendemain de son arrivée, un écolier ardent au jeu et à l'étude, et le privilégié des bons pères oratoriens. Nous aurons occasion de dire plus bas quels furent ses succès de collège ; quant à ceux qui suivirent, l'Europe les connaît et ne les oubliera pas.
Ce nom de Juilly, comme on voit, réveille tant de vieux et bons souvenirs, qu'il ne semblait plus possible que quelque chose vînt ajouter à sa renommée. Cependant nous devons aujourd'hui retracer un événement que ce collège gardera précieusement, surtout dans sa mémoire du cœur. Nous ne nous dissimulons pas toute la difficulté de notre tâche , car un grand nom se trouvera mêlé à tout ce que nous allons décrire ; ce nom de Berryer dont, cette fois-ci, nous n'avons pas à dire les merveilles à la tribune et au barreau. Aujourd'hui, en effet, nous devons un instant oublier, s'il se peut, Berryer avocat et député, pour ne plus voir que l'ancien élève de Juilly. Il faut rappeler non plus tout ce qu'il y a d'énergie , de puissance dans son talent, et d'éclatant dans sa gloire, mais ce qu'il y a d'exquis et de naturel dans sa sensibilité, de pur et de vrai dans son cœur, de naïf et d'éloquent dans l'expression des divers sentimens qui l'agitaient, lorsque, le 17 août dernier, il occupa le fauteuil de président à la distribution des prix de ce collège dont il fut l'élève.
Les journaux avaient publié cette nouvelle, et la curiosité publique s'en était émue. La jalousie ne put se contenir à cette pensée que M. Berryer allait figurer en première ligne dans une cérémonie de ce genre. Cette jalousie était personnifiée en M. Salvandy, qui envoya un garde municipal chez un inspecteur de l'Université, auquel il enjoignit
de se rendre immédiatement au collège de Juilly, pour y présider le lendemain la distribution des prix et enlever le fauteuil à M. Berr^'er. L'inspecteur dut subir le poste qu'on lui infligeait. Grande fut la surprise des élèves et des directeurs. Ceux-ci la témoignèrent avec énergie et dignité , ajoutant que M. le ministre n'avait le droit de rien changer à l'usage cérémonial de la maison qui exige que la distribution soit chaque année présidée par un ancien élève. Il cita le général Pauthe de Lamotte qui, à ce titre, distribua l'an dernier les couronnes.
L'inspecteur, se conformant à des ordres formels, insista pour leur exécution. Alors, un de MM. les directeurs vint en toute hâte à Paris, voir M. le grand-maître , qui dut céder à des observations non moins justes que pressantes, et comprendre qu'il pouvait , h force de vexations , donner une couleur politique à ce qui n'était qu'une fête de famille. M. Salvandy voulut toutefois que son inspecteur restât comme assistant.
M. Berryer présida donc la distribution des prix, et grâces à la maladroite et pitoyable prétention de M. Salvandy, sa présence eut un mérite de plus, celui de la difficulté vaincue : des applaudisscmens surgirent de tous côtés à sa descente de voiture , et il fut bientôt entouré des élèves et des parens qui tous, trouvent^ ce jour-là, dans le collège même, une hospitalité gracieuse e! splendide.
Avant l'heure de la cérémonie, il voulut parcourir la maison, retrouver dans les classes et les études, au réfectoire, au dortoir, son ancienne place; puis rechercher dans le parc et les vergers les sentiers et les arbres, témoins de ses espiègleries et de ses larcins d'écolier. Il y avait répandu dans toute sa physionomie tant de franchise et de bonheur, que tous ceux qui l'accompagnaient en étaient visiblement émiis. l\ retrouva bientôt quelques-uns de ses condisciples, et, au milieu d^eux, l'ancien élève de Juilly rappelait surtout les noms et les vertus de ceux qui, dix années durant , le suivirent pas à pas, s'appliquant h former son esprit et son cœur. Il en parlait avec ces précieux détails et cette abondance de souvenirs que laisse toujours après elle la mémoire des hommes de bien. Après avoir visité les chambres qu'ils habitaient , il salua leurs tombeaux dans la chapelle , complétant ainsi leur éloge par un acte de sa reconnaissance. Les entretiens graves succédèrent à ces premiers instans de doux épanchen)ens et de nombreuses réminiscences, ils eurent pour objet la méthode d'enseignement de l'Oratoire,
fidèlement continuée par MM. de Scorbiac et de Salinis. M. Berryer redit cette vigilance incessante des bons pères , cette assiduité toute paternelle auprès de leurs élèves , leur sainte obstination à cultiver les dispositions des uns, et à en faire naître chez les autres. Il insista particulièrement sur ces principes solides dont ils s'efforçaient sans relâche de doter leurs élèves, qui trouvaient en eux les exemples joints aux préceptes.
Après avoir assisté à un exercice d'équitation dirigé par l'habile écuyer M. Leblanc, M. Berryer se rendit dans la vaste tente préparée pour la distribution des prix. La joie la plus brillante et la plus vraie accueillit son arrivée. M. de Scorbiac prononça un discours remarquable 5 dans lequel il exposa le système vraiment fort et complet de l'éducation de Juilly, et représenta M. Berryer, devenant le lien de l'ancienne et de la nouvelle maison de l'Oratoire. M. Berryer paraissait très-ému , et c'est d'une voix pleine d'émotion qu'il improvisa ces phrases, reproduites ici dans toute leur éloquente simplicité :
Jeunes élèves ,
(( En me retrouvant au milieu de vous, dans cette maison qui fut le berceau de mes plus chers souvenirs et des pensées de toute ma vie, où s'écoulèrent si riantes et si paisibles dix années de mon enfance , je comprends tout ce qu'il y a de bienveillance et d'intelligence du cœur dans l'usage paternel et modeste qui fait présider cette solennité par un ancien élève du collège de Juilly. Au spectacle de vos travaux et même de vos jeux , à la vue de ces lieux , je suis agité de toutes les émotions de ces heureuses années, et, en face de ceux à qui nous allons donner des couronnes , je sens avec fierté s'élever en moi une sorte de rivalité fraternelle en me rappelant qu'il y a quarante ans, dans oc même lieu, j'ai reçu mon premier prix de collège. (^Applaudissemens.)
)) Oui, mes amis , je ne puis vous entretenir que des émotions que ces souvenirs et ce spectacle me rendent. Que ce soit donc ici , entre nous^ l'entretien amical de cœurs qui s'entendent.
)) Les sentimens dont vous êtes animés^ je les partage tous. Je sens renaître en moi ces vives émotions du jour de la distribution des prix, CCS espérances soutenues par la confiance de celui qui a bien rempli
son devoir, et sait que le prix doit lui être acquis ; je sens aussi comme au cœur de plusieurs d'entre vous, cet heureux remords, ce souvenir d'une faute, d'une négligence, qui fit perdre le prix, prix qu'on aurait pu disputer , prix qui aurait donne tant de joie à l'orgueil maternel ! Heureux remords précurseur d'un succès qui ne peut désormais vous échapper.
» Heureuse maison que celle qui , par la garde fidèle des anciennes traditions, du même enseignement, de la même discipline , semble unir dans un même sentiment et par une même vie , et les générations éteintes, et celles qui déclinent, et celles qui s'élèvent, (^yîpplaudissemens,)
» Qu'ils soient bénis les fondateurs de ce bel établissement! Grâces aussi soient rendues à ceux qui se sont si noblement inspirés des exemples de leur vertu et de leur sagesse î
» J'ai connu , Messieurs, ces derniers hommes de la libre et sainte institution de l'Oratoire. Comment oublier les soins qu'ils donnaient à la jeunesse , l'effusion avec laquelle ils prodiguaient leur vigilance et leur tendresse pour éclairer l'esprit ou guider le cœur? tendresse vigilance, qui pouvaient défier et la sagesse d'un père et le cœur d'une mère.
» Aussi, croyez-moi, Messieurs, bien souvent, au milieu d'une carrière orageuse, dans ces jours malheureux où il est encore plus difficile de bien connaître son devoir que de l'accomplir, h travers ces graves peines de la vie qui troublent le cœur, qui peuvent l'irriter et peutêtre susciter en lui des résolutions mauvaises; souvent je me suis recueilli^ souvent je me suis rappelé les enseigncmens de mes maîtres, et que de fois j'ai trouvé dans ces précieux souvenirs les plus salutaires conseils !
» Vous aussi , vous les recueillerez un jour. Félicitez-vous d'être dans cette maison où se transmettent si fidèlement les doctes et sacres avis du passé ! Félicitez-vous, pères et mères , qui avez eu la sagesse de déposer dans ce doux et sur asile le germe sacré des vertus de vos enfans! Vous venez d'entendre de la bouche du chef de cette maison quels principes la dirigent, quel système d'éducation y est suivi. Félicitez-vous du parti que vous avez pris. Vos enfans un jour, émus de reconnaissance , vous rendront le prix des soins que vous donnez ainsi à leurs premières années.
)) Jeunes gens ! félicitez-vous et comprenez toute l'importance des conseils que vous recevez dans cette maison de Juilly, où les riantes et brillantes créations de l'esprit sont vivifiées par les leçons de la sagesse et les vérités du cœur; où vous trouvez et l'instruction la plus solide et la plus variée, et, ce qui est plus précieux encore, l'éducation que nous devons tous souhaiter aux enfans du royaume de Saint-Louis, cette éducation où la science humaine est conduite^ éclairée par la grande science de Dieu !
» Plus tard , quand vous paierez à votre pays la dette que vous lui devez , et dont vous vous préparez à porter un jour le fardeau , vous vous rappellerez quels enseignemens vous ont été donnés, quelles espérances ont reposé sur vous. Ce ne sont pas de frivoles études que celles des lettres qui vous sont enseignées : songez qu'un regard inquiet et avide se porte chaque jour sur vous; c'est de vous que la patrie attend son avenir , c'est dans votre sein que doivent se montrer les hommes qui l'éclaireront un jour, ceux qui doivent lui donner des lois, ceux qui doivent distribuer la justice, qui doivent veiller , protéger, servir, accroître tous les intérêts de notre commune patrie.
» Tous les trésors de l'avenir vous sont confiés dès ce jour, ils sont confiés à votre soumission , à votre obéissance , et surtout à votre fol dans la sagesse de maîtres si éclairés. C'est au service de la patrie que vous vous préparez par les études où leurs conseils vous dirigent.
» Continuez votre œuvre , Messieurs , cette œuvre entreprise avec tant de courage. Honneur vous soit rendu , je le répète , d'avoir généreusement accepté le pieux héritage des fondateurs de la maison de Juilly ! Recevez-en mes remerciemens au nom de toutes les familles,
recevez-les au nom de la patrie ; recevez aussi, permettez-moi de le
dire, les remerciemens que je vous dois moi-même.
» En m'appelant aujourd'hui à cette solennité , vous m'avez donné
une grande joie, une joie qu'aucune pensée ne peut avoir la puissance
d'altérer, (^pplaudissemens prolongés.)
)) Oui, je vous remercie; si quelque chose dans ma vie a pu mériter
l'estime des gens de bien , vous m'en donnez le prix aujourd'hui en
m'appelant à couronner, dans vos heureux élèves, les jeunes hommes
qui sont l'espérance de mon pays, et qui en seront un jour l'or-
gueil ! !
Des npplnudissomens, i'rr//me/i^ difficiles à décrire^ acueillirent cette allocution ^\ fraternelle ^ qui donna tant d'orgueil aux maîtres, aux élèves et aux fanriilles réunies en cette vaste enceinte. Bientôt les vainqueurs furent proclaniés: les premiers se partagèrent les médailles de la conférence, les seconds de beaux volumes ; tous eurent un autre prix ; ils furent couronnes par M. Berryer , qui trouva moyen de dire à chacun d'eux un mot plein de celte aménité cordiale qui ne laissait plus voir dans l'illustre avocat et le prodigieux orateur que le camarade de collège , venu quarante ans avant ceux auxquels il distribuait des récompenses. Mais ce qui pénétra tous les spectateurs d'un sentiment unanime d'admiratien pour le bon goût^ et plus encore pour le bon cœur de M. Berryer, ce fut le sacrifice qu'on le vit faire publiquement, en faveur de M. Paul de la Ghaumelle qui remporLi le prix d'honneur de rhétorique: M. Berryer lui remit un livre et lui dit d'une voix très-altérée : « Monsieur , permettez-moi d'ajouter à votre prix » celui que j'ai remporté pour la première fois, à pareil jour, à Juilly, » il y a quarante ans. .. »
Ces généreuses paroles trouvèrent écho de toutes parts , et toutes les femmes en ce moment enviaient le bonheur de la mère de M. Paul de la Ghaumelle. Ce jeune homme, qui joint à un précoce talent beaucoup de modestie , a remporté six premiers prix. Tous les honneurs de la journée ont été pour lui d'abord, puis pour MM. Louis de Hédeville , Sourdat , de Mython , de Lavaur, Hamel , de Sémallé , Halloy, Assier de Pompignan, de Sauvis, de Montcalm , Gouderc de Saint-Ghamans, de Sèze , de la Bretonnière, de Saint-Blanquat, de
Mérode , Sauveur de la Ghapelle, etc Le livre remis à M. de la
Ghaumelle contient une phrase écrite par M. Berryer en l'honneur de M. Paul de la Ghaumelle, et une attestation de la main du père Greuset, en 1797 , qui prouve que M. Berryer , à l'àgc de sept ans, remporta le prix d'honneur de sa classe de sixième.
Après la distribution des prix , les élèves et leurs parens se répandirent dans les jardins où INI. Berryer fut l'objet de tous les regards et de toutes les félicitations. Tout-à-coup il quitta un groupe pour se jeter au cou de son vieux maître d'études, qui, malgré ses quatre-vingts ans , était venu h Juilly, alin de revoir celui auquel il avait bien, dit-on , donné maintes férules, en retour desquelles M. Berryer le combla des marques d'atfeclion les plus sincères et les plus démon-
slratives. Le bon vieillard pleura de joie , et s'en alla consolé et comme rajeuni.
Au moment où M. Berryer allait saluer ce maronnier monumental qui semble une forteresse au bord du lac de Juilly, M. Paul de la Ghaumelle accourut et le remercia avec une naïve et complète effusion du bonheur qu'il venait de lui donner. M. Berryer, heureux et touché de la joie du jeune homme, l'embrassa comme on embrasse un ami.
Nous avons insisté sur ces détails , parce que c'est une manière de faire l'éloge du collège de Juilly, et de prouver que M. Berryer est digne de tous les triomphes. Celui qu'il a trouvé à Juilly l'a rendu plus heureux peut-être encore que ceux du barreau et de la chambre, car il a été tout droit à son cœur , et lui a fourni l'occasion de proclamer comment, dès son bas-âge, il a été imbu de ces principes qui, plus tard, ont fait sa force et sa gloire.
Piéjouissez-vous , maîtres du nouveau Juilly , car, en continuant les erremens de cette sainte maison de l'Oratoire^, vous avez conquis le droit d'appeler chez vous M. Berryer, et de l'entendre dire bien haut que vous éleviez la jeunesse comme doit T être celle du royaume de Saint- Louis, Auguste Johanet.
— IGI —