‹ L'Écho de la jeune France (volume 4)Chapitre 32 sur 75 · REVUE LITTERAIRE · texte numérisé non relu

REVUE LITTERAIRE

luréniolreis du g^énéral Lafayette.

On ne s'attend pas, sans doute, à lire dans noire Revue monarchique l'éloge du général Lafayette. Nous ne suivrons pas l'exemple de ces professeurs émérites, royalistes constitutionnels, que nous avons vus se dépouiller gravement de leur simarre et usurper les colonnes du journalisme quotidien , afin de donner un libre coursa leur verve enthousiaste à l'occasion des Mémoires qui vont nous occuper. Que M. Saint-Marc-Girardin entretienne les abonnés des Débats d'un panégyrique tant soit peu paradoxal , soit ; il est une liberté de penser que l'on supporte dans un feuilleton, et qui peut-être déplairait à la Sorbonne ; et puis, d'ailleurs , ce respect tout filial et cette génuflexion sur le tombeau du vieux démocrate , le journal des Débats ne les devait-il pas à l'aïeul de toutes les révoltes? Il est donc allé chercher un savant de notre université pour donner plus de solennité à ses douleurs d'outre-tombe.

Pour nous , qui sommes naturellement placés sur la rive opposée, non-seulement nous nous préserverons de l'entrainement et de l'admiration de M. Saint-Marc-Girardin, mais encore nous éloignerons de notre critique toute espèce de partialité. — Justice et vérité ! — Tel est le cri de notre époque : nous serons donc vrais et justes avant tout.

Il ne s'agit pas ici seulement d'un fait isolé de la vie de Lafavette : c'est l'existence toute entière de ce général qui va se dérouler devant nous dans les dimensions prodigieuses de six gros volumes in-octavo, avec leurs pages bien pleines et bien serrées. Vous y verrez d'abord le philanthrope rêveur de 1776, le héros des deux mondes ^ le généralmajor des treize républiques unies , l'orateur des six nations indiennes, le républicain maniéré de 89, le démolisseur de la Bastille, le démocrate de la chambre des représentans, le député constitutionnel de 181 7 ; vous y retrouverez ensuite le commis voyageur de la république à venir, monté sur son cheval blanc ; le voilà qui passe et va s'asseoir

au banquet patriotique. Quoi de plus y vcrrez-vous encore/ le maçon (le je ne sais quel édifice. . .

Lafayetle en cheveux biancs ,

comme l'a dit si à propos M. Delavigne.

Ne craignez rien toutefois, c'est un feuillet de l'histoire ancienne qu'on vous présente; c'est le fantôme d'un ordre de choses qui n'est plus; un cadavre que l'on soulève sur le bord de la fosse, comme pour vous montrer les oripeaux républicains qu'il a rapportés dans la commune des morts , que l'on a cloués dans son cercueil et qui lui servent de suaire.

Trois volumes des Mémoires de Lafayette ont été livrés au public. Dès la première page , le démocrate se révèle avec toute son ardeur de prosélytisme. — Un jour que le marquis de Lafayette , jeune barbon de seize ans , rêvait de l'avenir des sociétés humaines à coté de sa femme (Mademoiselle de Noailles d'Ayen) , l'ombre de Brutus lui apparut sans doute , puisqu'à son réveil il jura à^ embraser V Europe et V Asie. Ce rêve contenait en germe toute sa vie future.

Un bien grand malheur pour notre révolutionnaire , c'est l'absence totale de ce génie qui entraîne les masses et les retient sous son empire. Il n'a pas cette force d'organisation intellectuelle et morale qui soulève une situation, cette énergie de caractère qui pousse à la brutalité, prend , aux yeux du peuple, la livrée de la vertu civique et improvise un Brutus. Ces facultés manquent à Lafayette , et voilà pourquoi nous le voyons presque toujours , dans ses INlémoires , comme dans sa vie politique , guerroyer autour d'une idée avec un entêtement que l'on prendrait pour de la fermeté, n'en obtenir jamais une application rigoureuse , ou bien être dépassé par les flots d'une populace avide qui monte sans cesse dès qu'on lui fait abandonner son niveau.

Toujours à la merci des circonstances, Lafayette grandit et tomba par elles. C'est ainsi qu'il a été tour à tour le chenil de toutes les révolutions, suivant le mot fameux de Napoléon ; et ce qu'il y a de plus remarquablement vrai , c'est qu'il fut le grand apôtre du jacobinisme français, non par calcul, mais par bonté d'ame, espérant aller aboutir, à l'aide de ses doctrines, à un avenir qui effacerait toutes les illusions fantastiques du pays de Cocagne.

La vie [)olitique de Lafayetle a conmaencé à dix-neuf ans. — 11

quitta la France pour aller combattre au milieu (Je la révolution américaine avec le grade de général-major. Nous tairons ce qu'il fit dans les camps, car la moisson de lauriers ne fut pas des plus abondantes. Nous ne nous arrêterons pas non plus sur les ovations qu'il reçut à Boston; mais nous dirons, avec ses Mémoires, que les républicains des Etats-Unis en agirent envers lui , comme les Romains aux jours de leur puissance républicaine^ et lui accordèrent ^ ainsi qu'à son fils , le droit de citoyen.

Général sous les ordres de Washington, il admira le noble caractère du héros américain. Depuis lors , ayant obtenu son amitié , il visa toujours à montrer la même simplicité et la même grandeur qui caractérisait le champion de la liberté du Nouveau-Monde. Ses faibles yeux ne voyaient pas toute la distance qui le séparait de ce grand homme. On retrouvera , dans la correspondance qui fut si vivement établie entre eux , ces deux caractères mis en saillies par demandes et par réponses.

Lafayette siégea à l'assemblée des six nations indiennes sous le nom de Kayedwa. Plusieurs de ses discours ont été recueillis dans ses Mémoi rcs. La magie du nom français, au milieu des peuplades américaines le fit passer pour un orateur habile , sans doute. Nous voudrions bien pouvoir mettre sous les yeux de nos lecteurs quelques extraits qui leur donneraient une idée de l'éloquence de notre jeune républicain ; mais nous craindrions d'outre-passer les bornes de notre gravité habituelle.

A l'époque du départ de Lafayette, la France était en proie ci un marasme profond; la religion et la morale étaient mortes, et la société politique avait perdu les antiques colonnes qui faisaient autrefois sa force et sa puissance. A son retour, il y avait plus de vie à la surface, une transformation s'opérait en tout sens, et la lutte engagée entre les États-Unis et la Grande-Bretagne avait donné lieu à un vaste conflit d'opinions et d'erreurs bien dangereuses, sans doute, puisque tout l'avenir de la nation française se trouvait compromis.

Ce fut au milieu de cesélémens divers de lutte et de désorganisation sociale que Louis XVI a rétabli les vieux corps de l'état et les assemblées nationales qui étaient en suspension depuis plus d'un siècle et demi. Il rendait ainsi aux masses populaires la protection que la royauté leur avait presque toujoursconservée et renversait le monopole parlementaire qui servait alors de relranchemenl à la bourgeoisie. Des traitans, qui étaient entrés l'or à la main et avaient porté l'escompte jusqu'au palais

ne nos rois, étaient relégués à leurs comptoirs; une véritable restauration avait lieu , car la royauté replaçait son appui sur les puissantes bases d'une constitution qui avait traversé quatorze siècles.

Le o-énéral Lafavette ne fut pas étranger à la fondation des états- £rénéraux. Cet élément libre de la société française lui plut d'abord. Ancien membre de l'assemblée des notables, il alla prendre encore une place dans ces états qui s'assemblaient avec les mandats impératifs de la nation en déclarant : i° que la France était une monarchie ; 2° que la rovauté était héréditaire de mâle en mâle dans la famille de Louis XVI, et la personne du roi inviolable et sacrée; 3° que le monarque était dépositaire de la puissance executive ; 4° 4^^ ^^^ France faisait la loi avec la sanction royale, à l'aide de ses représentans; 5" que tout impôt ou emprunt nécessitait l'assentiment général du peuple français, etc, etc.

Dès que l'assemblée nationale commence ses travaux ^ Lafayette se pose comme le régulateur de l'opinion ; il est curieux de le voir tout attirera lui , dans ses Mémoires, et se créer ainsi cette autorité fictive qui ne devait aboutir qu'à semer la division dans les intelligences; mais il a soin de jeter un voile sur la naissance des factions qui se montreront bientôt dans la rue y et lorsque l'assemblée , oubliant les vœux de la nation , rejettera un à un tous les pouvoirs de la royauté , lorsqu'elle détruira d'une main brutale l'édifice politique de tant de générations, le républicain d'Amérique se montrera dans tout son jour. Son amour pour la liberté le pousse au despotisme, et son aveuglement est tel, que lorsque les mandats impératifs de la France sont brisés , que la volonté nationale est foulée aux pieds, alors seulement il respire à l'aise, sans songer à l'acte arbitraire dont trente millions d'individus peuvent lui demander justice !

L'assemblée a tendu bientôt la main à l'insurrection populaire pour se déclarer constituaTite. La démocjYitie i^ojale , qui figure dans les Mémoires^ a été inspirée au milieu de ces bruits confus qui précèdent les émeutes; elle devait donner lieu à des bouleversemens prétendus constitutifs , rêve chimérique d'une intelligence qui se fourvoie. On voulait fonder une royauté sans force, sans inOucnce ni autorité en anéantissant le pouvoir exécutif et ses prérogatives pour établir le règne de l'infâme nécessité — Voilà , comme l'a dit un des plus grands piiblicistcs de la Grande-Bretagne, Edmond Burke : — TJie namekss thing tliej IiUK^e set up in tïie place of tJie moîicwcJif. — J'oilà la

chose sans nom quils ont mise debout à la place de la monarchie !

Les factions partageaient déjà l'assemblée. D'Orléans était soutenu par une foule de bandits et d'échappés de bagnes , et Lafhyette s'appuyait sur les républicains. Déjà ce dernier a donné une cocarde à la révolution , il a fait instituer la garde nationale, dont il est lecommandant-général, et placer sur le pomnaeau des épées de cette milice bourgeoise le premier bonnet de liberté qu'on ait vu en France. — Il va la réunir aujourd'hui et l'ameuter contre la Bastille; elle fera ainsi le noviciat de la révolte.

Cette première leçon révolutionnaire portera ses fruits dés le 5 octobre.— Écoutez! l'Hôtel-de-Ville est forcé, une foule de femmes hideuses et d'hommes débraillés marchent sur Versailles. Lafayette rassemble sa garde citoyenne ; mais les brigands arrivent avant lui à leur destination fatale , et d'Orléans leur fait distribuer du vin afin que l'ivresse redouble leur cruauté !

Ici Lafayette cherche à se justifier du peu d'empressement qu'il mit à la défense du château. On l'a accusé d'avoir été dormir à la maison du prince de Poix... les Mémoires disent qu'il était pj^hs du château, à rhôtel de Nouilles. Quoi qu'il en soit , le général avait quitté son armée , et sans la noble résistance des gardes-du-corps , les cris de mort à la reine ! eussent été proférés sur un cadavre !

Il nie encore que les tètes de deux gardes royaux massacrés :i\ent été portées en triomphe devant la voiture du roi , lorsque ce monarque malheureux s'acheminait tristement vers la capitale. — Mais que pensait-il donc de son escorte ? N'y avait-il point là un homme déguisé en femme qui soudoyait cette multitude avinée et qui s'appelait Philippe d'Orléans ?

Tous ces crimes pesaient sur le cœur de Lafiyette , mais il voulait avant tout le triomphe de ses doctrines , et leur triste application ne l'arrêtait point ; il réclama P institution du Jury anglais , les droits cii^ils des hommes de couleur ^ la suppression des ordres^ l'abolition de la noblesse héréditaire , et insista surtout sur la déclaration des droits de U homme, ouvrant ainsi les portes de la société française à l'individualisme , cette plaie honteuse qui reste encore attachée à notre cœur ! — Le 20 février 1790 , il déclara que V insurrection était le plus saint des devoirs , sans songer aux crimes nouveaux qu'il allait être obligé de sanctionner par celte seule proclamation !

L'arrestation de Louis XVI à Varennes rendit le roi et toute la famille royale prisonniers de Lafayette. — On peut voir dans cette captivité une explication éclatante de remblème que ce dernier avait toujours porté sur son baudrier : un arbre de liberté planté sur une couronne et un sceptre brisé !

Les Mémoires nous transportent au milieu de l'assemblée nationale qui se demande encore si la royauté sera dissoute. Lafayette avait soufflé ses idées américaines dans le cerveau malade de quelques constituans ; une partie de leurs associés voulait déposer la couronne entre les mains de cet homme qui s'est flétri lui-même par le surnom d'Égalité; d'autres , au contraire, auraient désiré/i^/re détrôner le roi par son fils encore enfant; cette dernière immoralité les retint.,., la nation voulait un monarque héréditaire.

Quittons, avec l'auteur, les scènes folles et tumultueuses de l'assemblée pour étudier la situation de l'Europe. Un fait de la dernière importance a lieu dans la politique générale. Il s'agit de l'alliance de l'Angleterre, de la Maison d'Orange et de la Prusse avec les jacobins français, et cette alliance a pour but de révolutionner la Belgique au détriment de 1 Autriche. C'est ainsi que, pour satisfaire à quelques misérables rivalités de cabinet, on jette le Brabant et les provinces autrichiennes qui l'entourent, comme un appât, au prosélytisme révolutionnaire, sans prévoir les conséquences majeures , les oscillations et les tremblemens qui doivent ep résulter plus tard dans la balance européenne.

Les passions populaires que l'on flattait lâchement reparurent bientôt sur la place publique avec l'entourage de crimes qui leur est propre : la mort de Berthier et de Foulon sera le prologue d'un autre drame non moins horrible. Les journées du 20 juin et du 10 août annoncent la présence des Marseillais avec leur hymne de bataille , et les septembrisades viennent mettre le sceau aux fureurs de l'assemblée législative , qui comptait déjà dans son sein, entre autres factions bien distinctes , la Montagne , la Gironde et le ventre ^ espèce de juste-milieu de l'époque.

L'éternelle accusation qui rejette les massacres de la révolution et le règne de la terreur sur la résistance des royalistes reparait encore dans les Mémoires de Lafayette. — Vous avez beau, illustre seigneur de la révolution , nous parler de V esprit du siècle , du progrès des lumièj'es , du torrent qui sHrrite par les obstacles , toutes choses

dont le temps a lait jiiblicc ; vous avez jeté dans I esprit du peuple (Jes idées de révolte et d'insurrection armées, et lorsque ce terrible sacrificateur, les bras nus et la poilrine haletante, va frapper quelques victimes sur l'autel que vous lui avez dressé , lorsque le sang coule sous son poignard, M. de Lafayette , vous vous retournez vers nous pour le faire rejaillir sur nos têtes ! Mais c'est au moins une imprudence!... Examinez-vous bien, puisque votre cœur est celui d'un honnête homme , puisque vous l'avez conservé intact de tout crime au milieu d'une atmosphère de sang!... regardez autour de vous!... le peuple met en pratique toutes les belles théories (jue vous lui avez apprises... Terrible logicien que le peuple... il ne s'arrête jamais à moitié chemin de la conclusion! et lorsque tout est consommé, lorsque sa main ne touche plus que des ruines, alors , mais alors seulement, il se demande : a Qu'as-tu fait ? »

L'auteur de la Démocratie j^oyale ne put respirer à l'aise au milieu de tant de crimes. Père de la révolution, l'air de ses ruelles déguenillées convenait mal à sa poitrine , et les embrassemens de sa fille faillirent a l'étouiïer. L'exil s'ouvrit alors pour lui ; mais il tomba entre les mains des Autrichiens qui le conduisirent à01mutz,et sonépée, forgée des verroux de la Bastille , ne fit rien pour sa liberté !

Ici s'arrête le troisième volume des Mémoires; nous reviendrons sur cette publication dès que la dernière livraison aura paru.

Fraiscis Lacombe.

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