‹ L'Écho de la jeune France (volume 4)Chapitre 33 sur 75 · IL BUG1ALE · texte numérisé non relu

IL BUG1ALE

Romans et Nouvelles, par Tii.de Plymaigre.

Qu'on ne soit pas effrayé de ce titre ; l'étymologie n'a rien que de conforme à la destination de l'ouvrage ; c'est un recueil de ce que les Italiens appellent des Bugias , mensonges charnians qui ont toutes les apparences de la vente. M. Théodore de Puyniaigre, en écrivant dans la patrie de Bocace , a imité la forme de Décaméron ; il a supposé une réunion de jeunes touristes échappés de Paris , et qui , après avoir épuisé les plaisirs de Florence , racontent chaque soir

(I) Vn vol in-8', chez Lcdoyen aîné, galerie d'Orléans, Palais-Royal.

quelque nouvelle pour tuer le temps. Il y a dans cette fiction une extrême modestie , car l'auteur semble partager ce qui n'appartient qu'à lui seul ; pour mou compte , je n'accepte pas une pareille bugia ; ma reconnaissance pour l'aimable et spirituel conteur veut rester indivisible.

Fra Filippo Lippi , la Dame Azaldis , la P^ia del Traditore y Une Mystification , le f^ingl-cinq juillet , Pierre de Stolzenfels , Madame Jacqueline de Hollande , sont autant de récits non moins attachans par le fond que par la forme. Le jeune auteur suit une méthode qu'aucun romancier , conteur ou chroniqueur ne devrait perdre de vue ; il se livre hardiment à son imagination pour tout ce qui est action et drame , mais il observe avec rigueur la vérité des faits et des mœurs dans tout ce qui se rattache aux détails des lieux et des temps ; c'est ainsi qu'on parvient à instruire le lecteur que l'on amuse.

Le début de M. Th. de Puymaigre est d'iui assez heureux augure pour justifier nos espérances ; avec de la facilité et de l'originalité , rien n'est impossible : qu'il continue donc comme il a commencé , et la carrière s'élargira devant lui ; seulement, s'il veut s'engager à la fois dans les deux routes que la littérature lui ouvre et poursuivre la palme du poète en même temps que celle de l'écrivain , il fera bien de ne tenir aucun compte d'Oscar , et de s'annoncer dans la carrière poétique d'une manière plus digne de son talent. Nous allons citer une légende qui nous a paru fort originale, et qui d'ailleurs fe'ra connaître la manière de l'auteur.

Pierre de fitolzenfelSt

Tradition Allemande.

J'habite au fond de l'e-iu dont j'adore le bruit , Sur le cristal mouvant je repose la nuit; La perle et le corail, qui roulent avec l'onde, Couronnent, dans le jour, ma chevelure blonde. Le comte Jules de Rességuier.

Dans le château de Stolzenfels, dont, à quelques lieues deCoblentz, les ruines hérissent encore si pittoresquement les bords du Rhin, vivait au XI* siècle un brave et beau chevalier , lequel avait nom messire Pierre ; c'était un des barons les plus accomplis de l'Allemagne , valeureux, courtois, hospitalier, et de plus d'une grande habileté à la chasse, passion qui l'occupait entièrement lorsque l'empire était en paix. Un jour qu'il se livrait à cet exercice favori , il poursuivit un chevreuil avec tant d'ardeur qu'il eut bientôt dépassé ses gens, moins bien montés que lui, et qu'après avoir long-lemps chassé , il arriva seul au rendez-vous où tous devaient se réunir vers midi \ jugeant par la hauteur dusolerl que cette heure n'était pas éloignée, il se décida à prendre un peu de repos en attendant ses compagnons, et , étant descendu de che-

val, il s'assit sous un chcnc dont les rameaux , longs et touffus, versaient une ombre agréable ; un ruisseau qui , non loin de là , tombait d'un rocher, augmentait encore la fraîcheur de ce lieu , et par son murmure monotone engageait — comme on l'a dit toutes les fois qu'il a été question du murmure des ruisseaux — à se laisser aller au sommeil. Aussi messire Pierre ne tarda-t-il pas à s'endormir en pensant à la belle Bertha de Rudesheim, que sous peu il devait épouser. Ce qu'il y a de singulier , c'est que ce ne fut pas le souvenir de cette damoiselle qui fît les frais d'un rêve qu'il eut et qui fut fort étrange. — Il vit jaillir du ruisseau près duquel il s'était couché une gerbe d'eau dont les gouttes étaient étincelantes comme de petits diamans, et au milieu de cette gerbe lui apparut une femme de la plus ravissante beauté ; — une robe blanche était serrée autour de sa taille svelte par une ceinture couverte de perles et de coquillages ; un roseau couronnait son front, d'où tombait une cascade de cheveux blonds et soyeux; ses yeux, qui cachaient de temps en temps leur éclat derrière de longs cils , étaient bleus comme un ciel du midi ; et sa bouche, entr'ouverte par un ineffable sourire ;, montrait des dents plus blanches que Técume d'un torrent.

— Bonjour, messire Pierre, dit la gracieuse apparition au chevalier dont elle venait de s'approcher, il y a long-temps que je désire faire ta

connaissance INIais qu'as-tu? tu semble effrayé ?... aurais-tu peur

de moi ? je ne croyais pas devoir inspirer un tel sentiment. — C'est votre beauté, répondit le baron de Stolzenfels, qui m'effraie, car elle est si surnaturelle qu'elle ne peut appartenir qu'à une de ces Ondines dont tant de fois j'ai ouï parler.

— Tu as deviné juste, beau sire, je suis une Ondine, — et l'une des plus puissantes de la Germanie. Je suis cette lillc des eaux que les bateliers appellent l'Ondine du Lurley, (i) mon pouvoir s'étend sur toutes les sources de ce pays, et mon père est roi des mers ; tu vois que ma famille vaut bien la tienne... Mais viens , je veux te faire connaître mon palais , et peut-être trouveras-tu qu'on y est aussi bien que dans ton vilain château noir.

Quoique un peu scandalisé de la manière impolie dont l'Ondine

(1) Rocher d'ardoise qui borde \c Rhin, près d'Obcrswel Voyez le Manuel Hes voyageurs sur le Rhùiy par M. Schieibcr.

parlait de Stolzenfels, Pierre prit la main qu'elle lui tendait, et à peine l'eut-il touchée que , sans savoir comment , il fut transporté sous le Rhin, dans un palais tellement magnifique, qu'on ne pourrait le peindre qu'en se servant des riches couleurs que le Tasse employa à la description de celui d'Armide. Là, il fut aussi heureux que Renaud chez ^a fille d'Hidraot, et il le faut bien avouer, quand il se réveilla, ce ne fut pas à Bertha qu'il pensa.

Cependant le soleil se couchait, et Pierre, surpris de n'avoir pas été réveillé par ses piqueurs, songea à s'en retourner, mais son cheval avait disparu. Considérant rintelligence de cet animal^ il ne s'inquiéta pas de ne plus le trouver où il l'avait attaché, pensant que probablement il avait regagné Stolzenfels après avoir rompu sa bride. Messire Pierre prit donc à pied le chemin de son château, où il arriva par un beau clair de lune , qui lui fit distinguer dans la cour plusieurs chasseurs descendant de cheval.

— Holà ! ho ! Albert, Fritz, Jacques, s'écria-t-il en s'approchant des cavaliers, pourquoi n'êtes- vous pas venus me rejoindre au grand chêne, ainsi que je vous l'avais ordonné ?

— Quel est donc le fou qui hurle ainsi ? dit en mettant pied à terre un jeune et élégant chevalier. — Que voulez-vous, l'ami?

— Vrai Dieu, reprit Pierre, étonné de ne reconnaître aucun de ses gens, je vous demanderai plutôt à vous-même ce que vous voulez ? — Si c'est au seigneur de Stolzenfels à qui vous avez affaire , vous le voyez devant vous : — c'est moi.

Un éclat de rire général accueillit ces paroles.

— Par les saints de Bethléem, fit le chevalier furieux, je saurai châtier une telle insolence. Que ceux de vous qui ont reçu l'accolade s'avancent ; ils verront que ce n'est pas un jeu de combattre Pierre de Stolzenfels.

— C'en est assez, dit le jeune homme qui avait déjà parlé ; chassez ce fou de mon château.

Cet ordre fut aussitôt exécuté, et Pierre, armé seulement d'un couteau de chasse(i), ne put opposer qu'une faible résistance; ce ne fut cependant pas sans avoir blessé quelques varlets , qu'il se trouva hors des portes de Stolzenfels.

(i) Ce (m'en France on appelait (ui quenivcl.

Là son étonnemcnl fut à son comble, car, ayant jeté un regard consterné sur la demeure de ses pères, il remarqua un inconcevable changement. — Ses armoiries avaient disparu : un écusson étranger les remplaçait orgueilleusement. A cette vue le pauvre chevalier ne sut plus où il en était , et maugréant comme un payen , il descendit, sans savoir où il allait , l'avenue qui conduisait au château dont il n'osait plus se dire le maître. Chemin faisant il rencontra un vassal , et espérant apprendre de lui ce qui s'était passé : — Dis-moi, manant, lui demanda-t-il en désignant du doigt Stoizenfels qui se dessinait en silhouette sur un ciel étoile, dis-moi à qui est ce château ?

— A messire Rodolphe deLahneck, sir chevalier.

Quoique fort abasourdi de cette réponse , Pierre continua ses questions.— Et y a-t-il long-temps, dit-il, que Stoizenfels appartient aux seigneurs de Lahneck ?

— Je crois qu'il y a cent ans , messire; Adalbert de Lahneck s'en empara quand son légitime possesseur , le baron Pierre, eut disparu. Mais c'est là une merveilleuse histoire que je puis vous raconter mieux que qui que ce soit , mon grand -père ayant été un des piqueurs dudit Pierre.

Un jour , ce chevalier qui était un déterminé chasseur, poursuivit si bien un chevreuil que jamais ses gens ne le revirent. Ils ne retrouvèrent que son cheval attaché près d'un grand chêne au pied duquel le

baron leur avait donné rendez-vous Le pauvre animal était couvert

de sueur et frémissait de tout son corps,... ce qui prouve <pfil s'était

passé là de bien étranges choses Cette disparition fit un grand

bruit dans tout le pays, et la fille du baron de Rudeshcim, à laquelle messire Pierre était fiancé, eut, en l'apprenant, une douleur si grande? qu'elle mourut, — comme il est écrit, à ce que disent les clercs, sur le tombeau que son père lui fit élever.

Et il y a cent ans que cela s'est passé ? demanda le chevalier irune voix altérée.

— Cent ans, répondit le vassal, en s'éloignant avec terreur; car un rayon de la lune, tombimt sur le baron, venait d'éclairer soudainement les armoiries de Stoizenfels qui brillaient sur son pourpoint, et de fiiirc voir un visage si pâle qu'il semblait appartenir à un fantôme. — Aussi le nianant conla-t-il partout qu'il avait vu roinhre de messire^ Pierre.

Tout-à-coup de joyeux éclats de rire tirèrent le malheureux chevalier de ses pensées ■ — si toutefois sa tète troublée avait encore la force d'en concevoir, — et l'Ondine, qu'il avait vue dans ce qu'il croyait un rêve, surgit charmante et folâtre à ses cotés.

— Arrière, Satan ! s'écria-t-il avec terreur et en s'éloignant d'elle , arrière, Esprit maudit qui m'a ensorcelé.

— Quoi ! sir Pierre , tu me traites comme si j'étais un diable ; vraiment, pour un chevalier dont on a tant vanté la courtoisie, cela n'est

guère poli Dis-moi, s'il te plaît, quel mal t'ai-je fait ? — Je t'ai reçu

de mon mieux dans mes états; un siècle s'y est écoulé pour loi, vite

comme un jour Mais je vois ce qui te met de mauvaise humeur ; tu

regrettes ton vieux château. Eh bien! en réparation, je t'offre mon palais. Tu pleures Bertha; eh bien ! en consolation , je t'offre ma main. Tu vois que si je me suis amusée un peu à tes dépens, en te persuadant que tout ce qui t'était arrivé n'était qu'un songe , je suis au moins bonne personne... Allons, viens, n'hésite pas tant ; nous avons un long et heureux avenir devant nous.

Dans cet instant ils étaient auprès du Rhin ; une vague s'élança soudainement sur le rivage, et, enveloppant d'une écume blanche le chevalier et l'Ondine, les porta au milieu du fleuve.

II est à parier que Pierre fut fort heureux , et il paraît que de son coté la fille des eaux ne s'ennuya pas avec lui, car depuis ce temps personne ne l'a vue, ni ne l'a entendue chanter.

Voilà l'histoire de messire Pierre de Stolzenfels , telle que me l'a racontée Fritz Kauffmann , batelier à Sainl-Goar; ce brave homme m'a encore appris d'autres légendes aussi récréatives que celle-ci; j'ai eu grand soin de les mettre en ordre.

POÉ^IEM D*i;:V PROSCRIT,

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