‹ L'Écho de la jeune France (volume 4)Chapitre 34 sur 75 · PAR M. RAYMOND DU DORÉ · texte numérisé non relu

PAR M. RAYMOND DU DORÉ

Nous avons connu des poètes qui ont clianté le bonheur des champs et les charmes de la belle nature, et qui n'ont jamais quitté Paris I D'autres qui ont vanté l'indépendance et la liberté, et qui se sont traînés toute leur vie dans les antichambres de tous les pouvoirs I D'autres , enfin , qui ont redit les glorieux dangers du champ do bataille et les dures peines de l'exil^ et qui n'ont jamais abandonné la douce chaleur de leur foyer et la mollesse d'une vie fashionable. Ceux-là , quand ils parlent de dévoiiment , de fidélité , de proscription , il faut qu'ils devinent et qu'ils inventent. Il n'en a point été de même pour ]M. Raymond du Doré: lui a été proscrit avec ses frères et son père; lui peut parler proscription et dévoûment sans recourir à des inventions ; il n'a qu'à se souvenir.

En lisant son recueil de poésies, on éprouve que là tout est senti, tout est vrai. C'est un Vendéen loin de la Vendée ; c'est un royaliste qui a pris une Ivre parce qu'il n'a plus de mousquet, et qui, banni des champs où il est né, est porté au loin par l'orage. Ni la riche Angleterre, ni la docte Allemagne, ni la Suisse avec ses lacs et ses montagnes, ni la poétique Italie avec ses enchantemens, ne peuvent effacer dans l'ame du Vendéen le souvenir et l'amour du Bocage ; écoutez-le :

CHANT d'exil.

Sedimus et flevimus

cùm recordarcmur Sion.

Fatigués lie la joie et des plaisirs d'un monde Qui rit à noire cœur de regrets déchire , Inforliinés. proscrits, le soir, au bord de l'onde, Nous nous sommes assis et nous avons pleuré.

Oh ! quand revcrrons-nous la Loire aux doux rivages, Et la noble Vendée aux chaumes glorieux , Et le toil paternel, et Us t'pais ombrages Qu'avait jilantés, pour nous, la main de nos aïeux?

Oh ! quand descendrons-nous la riante colline Qui contre l'aquilon protège nos hameau\? Quand respirerons-nous le parfum d'aubépine Qui s'exhale la nuit du bord de nos ruisseaux ?

Oh ! quand bénirons- nous dans nos temples rustiques Le Dieu qui nous rendra la justice et la ptix? Quand irons-nous prier dans les champs héroïques Où nos pères sont morts pour revivre à jamais?

Loin des lieux adorés où coulu notre enfance . Nous traînons de longs jours par la douleur flt tris

fiotre foyer désert, en un triste silence, Attend, attend en vain, le retour des proscrits.

Depuis que nous errons aux terres étrangères , Les rossignols rharraans sont revenus trois fois Faire rêver d'amour les naïves bergères , Et cacher leur bonheur à l'ombre de nos bois.

Nous avons parcouru ces champs dont la nature A fait pour les mortels un céleste séjour, jNous avons écouté ces flots dont le murmure Semble un accord divin de tristesse et d'amour.

L'Océan sous nos yeux a déroulé ses ondes,

Rome nous a montré ses débris solennels,

Les monts nous ont reçus dans leurs gorjres profondes.

Et rien n'a pu calmer nos regrets éternels !

Puisqu'ici rien ne peut charmer votre souffrance, Nous disent quelquefois des étrangers surpris, La terre et le soleil sont donc plus doux en France ! Non, leur répondons-nous, mais c'est notre pays!

Quoi ! les femmes là -bas plus que nous sont donc belles ? Nous disent des beautés aux soupirs inconstans; Non, leur répondons-nous, mais nous sommes fidèles, Nos cœurs ne changent pas d'amour chaque printemps.

La mer voit le repos succéder aux tempêtes,

Le gazon se dépouille et se revêt de fleurs,

Le monde a ses tourmens, mais le monde a ses fêtes,

Et nous toujours, toujours, nous n'avons que des pleurs !

Lorsque sous le fardeau de cette vie amère Nos cœurs, enfin brisés, cesseront de souffrir, llélas ! pour le porter aux lèvres d'une mère. Nul ne recueillera notre dernier soupir !

Un étranger, peut-être, en maudissant sa peine, Par pitié couvrira nos restes ignorés j Tandis que vous, amis, à l'ombre du grand chêne. Près de la vieille église , un jour vous dormirez î

Rcverrons-nous jamais la Loire aux dciix rivages? Oii le vent du malheur chassera-t-il nos pas? Dieu le sait! mais jetés aux plus lointaines plages. Terre de nos aïeux, nous ne t'oublierons pas!

LETTRE HtJn VICHY

yl M. le vicomte ïi^alsli.

Vichy, 10 août 1837.

Mon cher Collaborateur ,

Je m'étais promis en venant ici de parcourir le pays, de pénétrer dans les montagnes , et de vous rendre un compte fidèle de tout ce que j'aurais vu et recueilli ; j'aurais eu de belles choses à vous raconter sur les Romains , sur la mer et sur les volcans , j'aurais pu vous rapporter dos vases , dos médailles que la terre rend chaque jour à la curiosité et à l'amour de nos antiquaires ; mais ici » comme partout , mon cher Vicomte , le souvenir et les regrets ont absorbé ma pensée et captivé mon cœur; ici, comme partout, je n'ai été que française, eibonne française. Je n'ai voulu puiser de renseignemens historiques que dans les souvenirs de la monarchie qui, pendant quatorze cents ans, a fait la gloire et le bonheur de la France. Je n'ai vu à Vichy que le bel établissement fondé par les dames de France , tantes du roi-martyr condamné à mort par Philippe-Egalité ; je n'ai recueilli que les traits touchans de l'inépuisable bienfaisance de la royale fille de Louis XVI ; car le montagnard conserve le souvenir du bienfait , il est reconnaissant , son cœur n'est point envahi par l'ambition ; l'honneur pour lui est dans la fidélité, son bonheur est dans sa conscience ; il tient à ses vieux principes, à ses antiques traditions ; il aime ce qu'il a aimé , il respecte ce qu'il a respecté.

Je suis descendue à l'hôtel Bonnet , hôtel que notre Marie-Thérèse occupait lorsqu'elle venait à Vichy ; en entrant dans cette maison , mon cœur se serra, et je ne pus retenir d'abondantes larmes. Tout, en France, il est vrai, nous la rappelle : à Paris , son souvenir est gravé par ses bienfaits; les pauvres, qui maintenant meurent de faim dans leurs greniers de la rue St-Honoré , vous disent que la royale exilée allait elle-même panser leurs plaies et soulager leur misère. Oui , tout nous rappelle cet ange de vertus ; mais ici je me sentais plus resserrée par son souvenir , j'allais habiter son apparteuicnt , je passerai ma vie là où elle passait la sienne ; enfin le moindre détail de ma vie me rapprocherait d'elle. Les propriétaires de cet hôtel , M. et madame Chaloin, sont restés dignes de l'honneur qu'ils ont eu de recevoir Marie-Thérèse , ils n'en prononcent le nom qu'avec respect et les larmes dans les yeux , ils n'ont rien voulu changer à l'ameublement des appartemens de la princesse, et ils les montrent avec orgueil. Un ordre parfait règne dans cette maison : une table excellente , un service bien organisé , enfin tout y est bien ; et puis si des souvenirs pénibles viennent vous y saisir, si vous regrettez, comme Française, que votre pays ait méconnu tant de nobles vertus , votre ame se rafraîchit dans ce concours de bénédictions que l'on donne à la royale exilée. Oui, cela fait du bien , et Vichy me fait encore croire à la reconnaissance des hommes.

Je demandais à l'établissement le cabiaet de bain de Marie-Thérèse. — «« Elle » n'en avait pas de particulier, me dit la baigneuse ; elle ne voulait pas être

.> mieux que la foule ; elle voulait être comme tout le monde , elle ne se faisait » reconnaître ici que par ses bienfaits. Ah ! Madame , quelle bonne princesse ! » tenez , si vous voulez aller à l'ancien Vichy , c'est là que vous entendrez parler » d'elle ; dans ces vieilles masures , vous trouverez tous ses pensionnaires , et » elle en avait beaucoup , car elle prenait tous les malheureux. » En faisant- ce récit, cette femme fondait en larmes ; je lui serrais la main... mes pleurs m'étouftaient.

Un autre jour, je me promenais du côté du Sichon , j'aperçus une petite maison bien blanche , et sur la porte de la chaumière de vieilles gens et de petits enfans , je m'approchai pour leur demander si je pouvais aller bien loin encore sur les bords du Sichon. Je leur parlai d'eux, de leur petit établissement qui me paraissait meilleur que ceux qu'on trouve dans le pays. — « Oh I Madame , » nous étions bien malheureux , mais la princesse l'a su , et vous voyez comme » nous sommes maintenant. Ah ! c'est qu'il ne fallait que lui exposer sa mi- » sère , elle ne prenait d'autres renseignemens que de son cœur. Ah ! qu'elle » était bonne ; aussi , allez ! madame , elle est bien aimée dans le pays , et si elle » revenait , ce serait un beau jour de fête. »

Ce bon paysan ne connaissait pas M. Plougoulm, et il disait ce qu'il pensait et ce qu'il sentait : il aimait, il regrettait , il espérait I ! Mais vous qui connaissez M. Plougoulm , dites-lui bien que c'est le paysan qui m'a dit cela , et que je ne suis ici qu'historiographe ; que je n'aime qu'en silence , que je ne regrette qu'au pied de la croix , et que je n'espère qu'en la patronne de la France.

Si je voulais, mon cher Vicomte, vous dire tout ce que j'ai vu et entendu sur la royale bienfaitrice de Vichy, je vous enverrais un volume au lieu d'une lettre ; il faut donc que je m'arrête , et que je me contente de vous parler de Vichy comme séjour ordinaire des eaux.

Cinq beaux hôtels se partagent les baigneurs; chacun a ses usages et on peut dire ses mœurs ; on est bien dans tous , car chaque baigneur peut y continuer sa vie habituelle. Ainsi, à l'hôtel Bonnet, surnommé le Faubourg-St-Germain , la vie y est grave, douce et peu bruyante; l'hôtel de Paris, brillante et joyeuse Chaussée- d'Antin, réunit l'élégance, les fêtes et les plaisirs ; cette année, madame Merlin en a fait les honneurs par sa belle voix qui se fait entendre avec une aimable obligeance pour le plaisir du riche et pour le soulagement du pauvre; à Vichy comme à Paris , elle a offert son beau talent au malheur, et si le concert n'a pas eu lieu, sa sollicitude n'en a pas été moins active et moins pressante.

Madame la marquise de V — , madame la comtesse C — , ont été aussi l'ornement de ce brillant hôtel ; ces dames , si distinguées par leur esprit , faisaient un port royal du salon ; leurs cœurs si nobles et si haut placés leur ont suggéré une idée bien heureuse , et qui sera appréciée par tous ceux qui savent encore honorer les beaux noms. Le 15 juillet, elles ont fait faire un très-joli feu d'artifice pour la fête de Henri de Larochejacquelin qui se trouvait à Vichy ; un transparent qui portait un H couronné a été accueilli par des applaudissemens prolongés; la modestie du héros de la fêle lui a fait aussi crier : Vivat I

Après ces deux hôtels , il y on trois autres : l'hôtel Cornil , l'hôtel Guillermin et l'hôtel Montaré. Je sais qu'on est bien dans tous; mais je ne pourrais pas donner de grands détails sur leur intérieur ; je n'y connais personne.

Il faut aussi que je vous parle d'un usage très-social et très-gracieux des eaux de Vichy : comme les baigneurs vivent entre eux dans chacun de leurs hôtels pour pouvoir cependant se réunir, on se donne des bals. Cette année, c'est l'hôtrl de Paris qui a commencé , el c'est nous qui l'avons suivi. On a bien voulu me nommer i)atronesse avec plusieurs autres de ces dames qui , par un hasard bien curieux , auraient pu répondre à la Sibylle lorsqu'elle interroge la main gaurlie : « La fleur que nous préférons, c'est le lys à cause de sa pureté, et l'animal, le chien , à cause de sa fidélité. » V^ous me direz ])eut-être que ce hasard aurait pu se rencontrer dans bien d'autres lieux qu'à Vichy , c'est posçible ; mais je suis comme M. de Talleyrand , et je crois à ces hasards-là.

Le hasard nous servit donc à mervedle ou plutôt nos invités ; car rien de plus beau et de plus magique , mon cher Vicomte, qu'un escalier de quarante ïnarches, magnifiquement éclairé, sur chaque marche, une caisse de fleurs , enveloppée de tiges de lys , et au-dessus de chaque caisse une couronne de verdure. Cent quatre-vingts bouquets pour les femmes composés de roses et d'un lys au milieu , les ordonnateurs des fêtes de A'ersailles nous auraient envié cet escalier et nos bouquets ; dites-leur cjue je suis à leur service , et que je leur en ferai de semblables lorsqu'ils voudront ; car il y a des lys en France dans toutes les saisons. Notre bal a donc été magnifique : six cents personnes remplissaient les salons, une seule s'est trouvée mal à cette fête , c'est M. le docteur P...,, député, qui , malgré son apparence de bonne santé, a, je crois, les nerfs très-délicats ; il a trouvé que les lys lui faisaient mal à la tète , il n'a pas voulu plutôt avouer en bonne compagnie qu'ils lui faisaient mal au cœur. D'autres qui peut-être auraieut pu être aussi susceptibles que lui , ont trouvé cependant que cette fleur était un magnifique embellissement , et qu'on en voyait le retour de la saison toujours avec plaisir, parce qu'avec elle on avait un ciel pur, et qu'elle était le l)récurseur de la richesse du pays. Enfin, on a dit beaucoup de choses, on en a peut-être encore pensé davantage , et tout le monde a paru content.

Je voulais vous parler d'un certain anniversaire que l'on m'a dit avoir été traité bien irrévérencieusement à Paris ; on n'a pas été plus convenable et plus empressé ici. Un seul garde national a assisté au service funèbre , et c-iicore est-il arrivé à la préface de peur de rester trop long-temps. Cela m'a fait faire d'étranges réflexions sur le vœu populaire, et je voudrais bien que vous m'expliquassiez comment le vceu populaire... ÎMais je m'arrête, ceci n'est pas jdus de votre compétence que de la mienne, et je préfère écrire directement à un de nos grands hommes d'état ou à M. Plougoulm , qui en sait plus long que vous là-dessus.

Je.vous reviens à Paris d'ici à peu de temps, non bien portante , mais contente de ce que j'ai vu ici. Je suis chargée des plus tendres complimens du chevalier de Lavilatte; il habite ce pays, où il se fait adorer de ses amis connue de ses adversaires politiques, parce que l'honneur, la loyauté et la fidélité savent partout et à tous inspirer respect et vénération.

Adieu, mon cher Vicomte , souvenir à tous nos amis et collaborateurs- Vôtre amie et collaboratrice, Baronne de Valx.

P. S. Si vous désirez cependant avoir quelques renseiguemens sur l'Auvergne

et sur le Bourbonnais , lisez le livre de M. Lecocq , qui résume d'une manière distinguée et intéressante l'histoire de ce beau pays.

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