‹ L'Écho de la jeune France (volume 4)Chapitre 35 sur 75 · EMBELLISSEMENS DE PARIS · texte numérisé non relu

EMBELLISSEMENS DE PARIS

Pour qui arrive aujourd'hui à Paris, après quelques années d'absence, il y a toutes les surprises et tous les enchantemens d'un premier voyage. C'est une ville nouvelle , moderne dans son caractère , élégante , propre , toute parée de blanches façades et de moulures délicates, qu'il retrouve, au lieu de la cité noire et boueuse qu'il avait vue naguère. De longues et larges rues, pleines d'air et de soleil, ont remplacé les tortueuses ruelles où l'asphyxiait l'odeur fétide des marres séculaires; de doubles trottoirs étalent complaisamment leurs dalles unies, et lui offrent un abri contre les éclaboussures et les dangereuses atteintes des équipages, dans les carrefours où il n'eût osé s'aventurer que sous la protection d'un sale cabriolet de place, attelé d'une haridelle étique. Un pavé bombé rejette dans d'innombrables égoûts les eaux pluviales qui se ruent vers la Seine , entraînant avec elles , par des canaux souterrains , les immondices de cinquante mille ménages. — Je ne sache pas qu'on soit parvenu encore à trouver un moyen de soumettre à d*aussi salutaires ablutions les immondices morales de l'espèce humaine. — De chaque côté des boulevards , une vaste esplanade se développe, recouverte d'un bitume graniteux, pour la plus grande commodité de la flânerie, du dandysme et de la fashion. — Autrefois, il est vrai, des arbres touffus recouvraient cette promenade d'une voûte de verdure ; mais une révolution a passé par là ; il a fallu replanter de jeunes arbrisseaux, nos neveux jouiront de leur ombrage. — Les quais nivelés et élargis ont redressé le cours de la Seine, et le fleuve, enserré dans d'épaisses murailles, peut se gonfler désormais; sa fureur expirera comprimée dans un lit profond et solide , et les efforts de ses flots s'épuiseront contre une barrière infranchissable ; plus tard, sur la rive, une avenue de tilleuls et de maronniers reposera agréablement la vue, et fera une heureuse diversion à la monotonie delà perspective. Partout, les dorures, le cuivre poli, les marbres et les glaces précieuses ont pris la place des sombres boiseries et des étroites fenêtres aux étalages des boutiques devenues de riches boudoirs ; et la nuit, quand, au lieu des réverbères fumeux, la flamme du gaz scintille au sommet d'élégans candélabres, cVst merveille pour le nouveau venu d'errer au milieu de cette féerique illumination.

Et quand il ira visiter les monumens, combien de surprises nouvelles l'attendent à chaque pas. L'un d'eux pourtant, le plus grand de tous, n'a point changé. Le ciseau du XIX^ siècle n'a rien trouvé à perfectionner au chef-<l 'œuvre de Claude Perrault, la colonnade du Louvre est restée intacte dans sa majestueuse solidité, le temps n'a point encore enlevé une feuille à ses chapiteaux, seulement un enduit grisâtre s'épaissit sur sa pierre, son aspect à quelque chose de plus triste et de plus solitaire, et ce vieux palais de la monarchie où sont empreints tant de souvenirs , depuis Dagobert jusqu'à Louis-le-Grand , semble

porter le deuil des hôtes qui Font abandonné. Qu'il y a loin de son ensemble imposant et grandiose, à ce luxe ridicule de fenêtres et de colonnes rabougries, hissées les unes sur les autres à la façade du palais d'Orsay. Cet encombrement d'oruemens et d'enjolivures sans goût et sans caractère répond parfaitement à l'idée que je me serais faite de la maison d'un riche bourgeois qui veut beaucoup de choses, parce qu'il a beaucoup d'argent à dépenser, surtout quand cet argent n'est pas le sien. 31. Thiers, dit-on, trop confiant dans l'avenir, en avait hâté et surveillé l'achèvement avec toute l'impatience et toute la prodigalité que lui inspirait l'espoir d'y trouver bientôt une résidence confortable. L'espérance s'en est allée avec le portefeuille, et aujourd'hui des projets de famille , dont le secret commence à transpirer , semblent réserver à ce palais une autre destination. Par ces temps orageux, Dieu seul peut savoir quel en sera le premier propriétaire. Quoi qu'il en soit, et bien qu'elle fasse gémir le bon goût, sa façade a remplacé avantageusement les masures qui faisaient disparate entre tous les beaux mouumens de la rive gauche , dont l'aspect , de loin , est maintenant magnifique.

Mais il faut revenir sur nos pas. Supposons pour un moment que l'obélisque gît encore au milieu des sables de l'Egypte, je veux, d'un saut, transporter notre

étranger au point central de la place de — Il serait assez difficile de deviner

quel nom elle porte aujourd'hui ; débaptisée et rebaptisée chaque fois qu'un reflux des événemens jetait un hôte nouveau au foyer des Tuileries, elle a été nommée suivant les circonstances. Mais je ne veux l'appeler ni Réwolution^ ni Concorde, je lui garderai le nom de Louis XV. — De quelle admiration ne serait-il pa» saisi en présence de ce ravissant tableau.

D'un côté, à l'extrémité d'une immense avenue, tracée à travers la foret des Champs-Elysées, l'Aie de l'Etoile détache sur le ciel son arcade gigantesque, et s'élèVe aux limites de l'horizon, tandis que les nuages qui glissent dans le lointain semblent se jouer autour de ses piliers. — De l'autre, diapré par la brume des jets d'eaux et derrière les rosaces de son parterre, se dresse le pavillon de l'Horloge, et le regard, par dessous sa voûte, peut encore saisir quelques fragmens de l'Arc du Carrousel, puis se perd en devinant le Louvre. A droite, la Chambre des députés avec SCS législateurs de pierre assis et méditant sur ses gradins, sage leçon trop souvent perdue par nos faiseurs de lois ; à gauche, le riche fronton de la Madeleine, et ses colonnes cannelées. Et tout autour, des piédestaux attendent leurs statues, des \ avilJons se couvrent de bas-rehefs et seront surmontés de groupes ; les bornes ont disparu et la place se nivelle, des jets d'eaux vont l'égayer. Oh I certes, dans aucune ville antique ou moderne ne se trouvent réunies tant de beautés si diverses et si heureusement mariées, et les rêves des Mille et une Nuits n'ont jamais créé de perspective comparable à celle qui embrasse à la fois tout cet espace? — Quel blàine n'ont-ils pas encouru, ceux qui ont d'un seul coup détruit tout cet ell'et magique I quelK» fatale pensée les a poussés à cet acte de vandalisme I Et quand même cette énorme pierre qu'ils ont dressée dans ce lieu n'eût dû produire un si déplorable effet , était-ce bien là, au milieu de tant de monumens nationaux, la place d'un morceau de granit d'Egypte. A ce mal il n'y a plus de remède, l'obélisque de Luxor est debout sur le piédestal érigé à Louis XVT ; qu'il y reste ou qu'il en des-

cende, ppu nous importe : c*est un étranger qui ne sera jamais naturalisé parmi

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