‹ L'Écho de la jeune France (volume 4)Chapitre 36 sur 75 · BOUS · texte numérisé non relu

BOUS

Si maintenant il m'était donné de m'élancer à travers l'espace sur les ailes de ma pensée, je prendrais la main du voyageur , et , le soutenant dans les régions éthérées, je dirigerais son regard sur cet immense jardin en amphithéâtre qui déroule jusqu'à la Seine son dôme de verdure, et là il verrait, supportés comme par enchantement sur des tringles imperceptibles, ces deux châteaux de verre où l'aloès et le J^ananier , retrouvant la température de leurs climats lointains, se couvrent de fleurs et de fiuits ; à côté, l'élégant kiosque que l'on a si justement nommé le palais des singes, et la longue galerie destinée au muséum d'histoire naturelle, avec ses deux frontons ornés d'allégories mythologiques ; puis je lui indiquerais tour à tourTéglise de Notre-Dame-de-Lorette, mesquine chapelle pauvrement conçue et plus pauvrement exécutée ; l'église de Saint-Germainl'Auxerrois, rendue enfin au culte de Dieu, et dont quelques ouvriers s'efforcent de déguiser sous le mastic les irréparables mutilations ; et cette autre église encore sans nom, qui s'achève au sommet d'une colline , et élance timidement vers le ciel deux tours visant au style mauresque ; et l'école des Beaux-Arts, ingénieux mariage de l'art moderne et de l'art antique, dont une arcade romaine forme le frontispice. — On sait que M. Sigalon vient d'y dérouler la copie du jugement dernier de ÏMichel-Ange. — Et l'Hôtel-de-YiHe, cette belle création de Dominique Cortone, dégagé en quinze jours de soixante-dix masures derrière lesquelles il était relégué.

Alors, et quand il aurait donné cours à toutes les exclamations admiratives, je déposerais mon compagnon sur quelque siège prosaïque et terrestre, et je lui dirais :

Je vous ai montré les résultats, et j'ai voulu vous laisser toutes les joies de l'étonnemcnt, il est temps de vous dire un mot des moyens. En France, dans cette pépinière d'hommes distingués et de talens en tous genres, pour réaliser les plus immenses travaux, il ne faut qu'une chose , de l'argent. Sous la restauration, on avait compris aussi bien qu'aujourd'hui combien il importait d'introduire dans l'état matériel de la capitale toutes les améliorations que l'on est en voie d'exécuter ; mais on prenait aussi quelque peu souci des intérêts des contribuables, on allait plus lentement par économie et par raison ; d'ailleurs la prospérité générale , basée sur la confiance qu'on avait en le pouvoir, dispensait le gouvernement d'occuper le bras des ouvriers , car sur tous les points de la France plusieurs propriétaires faisaient exécuter des travaux considérables. Le canon de juillet tonna , et vous savez ce qui s'en suivit. INIais quand eut été signé ce parchemin qu'on appelle le programme de l'Hôtel-de-YiUe, on crut avoir tout ïrnîmé, il ne restait plus qu'à jeter à la tète de l'heptarchie ministérielle tous les millions qu'elle daiguerait demander, car sa probité, son désintéressement et son dévouement à la cause nationale ne pouvaient être mis en doute. Et Dieu sait combien , sous l'impression de cette confiance sans borne, combien d'or est entré dans les coffres du trésor, voté par une docile majorité, pour se transformer en mortier et en charpentes. Que tous ces fonds soient arrivés sans détour à leur destination, on nous le dit, et nous voudrions bien le croire, si nous n'avions sous les yeux les brillans hôtels , les livrées chamarrées , les

voluptueuses campagnes , et tout le luxe enfin dont s'entourent sans trop de pudeur les gens qui avaient la manipulation des deniers publics , gens qui nous sont arrivés poudreux et râpés du fond de leur province, et qui, il y a huit ans encore, dînaient, les jours où ils avaient quelques sous en poche, dans les tavernes des rôtisseurs du quartier latin. Quand ils nous auront indiqué les sources honorables d'une si rapide fortune, nous serons prêts à rendre hommage à leui intégrité. Jusque-là ils nous permettront d'en douter, et de ne pas nous laisset* circonvenir par les tours de passe-passe de leur éloquence verbeuse.

Ce n'est pas tout encore, ce serait peu même, si un choix judicieux avait présidé à l'exécution des travaux les plus urgens. Mais, pour ne citer qu'un exemple, ils ont dépensé deux millions pour dresser un obélisque. Avec deux millions ils auraient construit une bibliothèque, et auraient fait que le public pût en'iin profiter de cette magnifique collection, dont il n'a jusqu'ici qu'une jouissance illusoire. Avec deux milbons, ils auraient établi vingt fontaines ou percé une rue de plus ; avec deux millions, ils auraient dégagé tous les édifices publics de Paris de ces sales échoppes qui en dénaturent l'aspect et en minent les fondemens, et ils les auraient enceints d'une grille protectrice ; avec deux millions, ils auraient isolé et restauré complètement l'église Saint-Germain-l'Auxerrois et l'église Saint-Eustache , deux, des plus précieux monumeus d'architecture que nous possédions et dont nous ne pouvons étudier que quelques fragmens. Avant de nous enrichir de curiosités étrangères, fort peu curieuses du reste, il serait naturel de nous rendre la jouissance de celles qui nous appartiennent. — Avec deux millions enfin, on aurait pu faire mille choses toutes plus utiles que l'intronisation d'un obélisque, et si l'on comptait bien on verrait que les sommes employées avec un discernement aussi profond feraient une large échancrure aux centaines de millions consacrés aux embellissemens de Paris.

Mais bon nombre de gens avaient leur fortune à faire, et il leur importait bien plus de consacrer l'argent à des dépenses qui favorisassent leurs manœuvres intéressées, que de l'en^ployer à des travaux d'utilité publique. V. X.

(322a(DSîaQ^3 2)3 ILiÛS? J)ui3S.

A II. L.<^on de «fou vend.

Regent-Strcet, 20 aug.

Vous représentez-vous , mon cher ami, la figure d'un peintre qui , au moment d'exécuter une commande pressée , ne trouverait plus dans son atelier ni toile , ni chevalet, ni modèle? Yoilà pourtant où j'en éuiis lo mois dernier. Vous m'écriviez : « N'oubliez pas la chronique ùe Paris ; peignez-nous Paris d'après nature , dans son costume de saison; et Paris ne voulait point poser, Paris était absent. Où le chercher? Personne ne put me le dire ; résolu néanmoins à joindre

mon fugitif en quelque lieu que ce fût, je me suis lancé à sa poursuite avec l'ardeur d'un de ces records dont M, de Balzac semble vouloir fatiguer l'infatigable génie; j'ai parcouru tour à tour la banlieue et les environs des environs, si bien qu'un beau matin d'août , je me suis réveillé à bord d'un superbe paquebot vert et or, l' Emeraude ^ j'avais mouillé dans la Tamise , j'étais en pleine cité de Londres.

On m'a conté que, dans votre Limousin , on avait vu d'intrépides chasseurs entraînés par une bécasse jusqu'aux truffières du Périgord ; ce sont les Robindes-Bois de la contrée; on n'en parle qu'au superlatif; mais aucun d'eux, assurément , fût-il même de Brive-la-Gaillarde , n'aurait franchi la Corrèze pour le maigre gibier d'une chronique. Etendez donc les vingt ou vingt-cinq toises de votre rigole natale sur la grande échelle de l'Océan, et vous aurez la juste mesure de mon dévouement d'historiographe : quand je dis déwuemenl, le mot , tout emphatique qu'il soit , n'a rien d'exagéré. Permis à vous d'en rire ; mais veuillez me répondre ; savez-vous , navigateur d'eau douce , ce que c'est que le roulis et le tangage ? Savez-vous , habitué de Véfour et de Tortoni , sur quelles fermentations sataniques la langue humaine a laissé tomber l'affreux dialecte de la brasserie? Avez-vous bu du ginger-beer? Etes-vous descendu jusqu'au gin? Avez-vous passé par l'épreuve des haresoups et des giùlet-soups, du mock-turle et àu.mulligatav}n.y? Vous a-t-on jamais livré à un dîner compliqué des six poisons qu'on ose appeler sauces dans l'empire Britannique? Mieux que cela : avez-vous , je vous prie , entendu la musique anglaise? Rien de plus simple qu'un de ces d'?voucmens à

l'antique , dont tout l'eftbrt consiste à boire un peu de ciguë ou à donner une tète dans un gouftre ; c'est fait à la minute , on n'y pense plus après ; mais se détacher de toutes ses habitudes , recevoir sur chaque seconde de sa vie comme une goutte d'eau glacée , se condamner à ne rien comprendre , à n'être compris de personne et à envier cependant le bonheur des sourds. Ah I croyez-n\oi , cela exige une ténacité de courage et une force de persévérance bien autrement difficiles à trouver.

Pour moi. Français incurable , je me traîne sur les rives de la Tamise comme une ombre aux bords du Styx. Le sort m'a refusé jusqu'à la consolation d atteindre le but de mon voyage ; Paris n'était pas à Londres , et Londres même courait les champs. La saison finissait dans la solitude ; le deuil du roi Guillaïune et les élections générales avaient dépeuplé depuis un mois les clubs fashionablcs et les principaux salons ; à peine ai-je pu voir quelques beaux équipages à Hyde-Park; dans lui espace d'un mille , sous les frais ombrages de Kensingtou-Garden , je n'ai rencontré que des moutons mérinos qui se promenaient en maîtres, sans chiens ni bergers ; il m'a paru que leurs bélemens redoublaient à mon approche , et j'ai partagé la surprise de ces innocens animaux. On ni'avait proniis merveille à Regent-Park : même déception ; personne sur ces pelouses riantes où s'ébattrait si joyeusement un dimanche de Paris. Le jardin zoologique , nouvellrment ouvert au public , moyennant un shelling par personne, m'a seul montré quelques visiteurs. Etait-ce le désir de trouver un peu de monde qui les avait attirés? du tout; c'est qu'il y a là trois jeunes î',irafres qui dansent une espèce de gigue au son d'une musique barbare; 1 admiration des Londonnais se partage entre ces bayadères à quatre pieds et une

nombreuse variété de sinj^es qui se livrent, à tous les exercices de la voltige tlaiis deux vastes cages. L'iionorable 31. Auguis, qui a si éloquenriment attaqué le palais des sapajous du Jardin-des-Plantes , étoufferait d'indignation , je gage , en comparant l'élégance d'une singerie à la nudité du parlement; mais, il faut en prévenir d'avance les humoristes qui passent la Manclie, la vieille Angleterre est le pays des contrastes; les fous sont mieux logés à Bedlam que les Nassau ne l'ont jamais été à Saint-James ; en revanche , 1rs hôpitaux sont d'une magnificence qui manque aux palais, et l'architecture a plus fait pour les étahlissemens de Saint-Georges et de Greemvich que pour Kinsington et Buckinghajn.

Quoique beaucoup plus peuplée que Paris , la métropole des trois royaumes semble moins habitée ; l'activité des industries dérobe le mouvement des plaisirs. Il y a d'ailleurs trop de villes dans Londres pour qu'il y ait sur aucun point un centre de vie ; c'est un grand corps dont on ne siiit oii placer le cœur. Vue du haut de Saint-Paul, ses maisons rouges, entassées dans toutes les directions, lui donnent l'aspect d'une immense briqueterie; vue d'un de ses six ponts , c'est l'entrepôt enfumé d'une infatigable usine ; à l'ouest seulement le luxe des quartiers de loisir ; et encore ces rues si régulièrement alignées rappellent-elles moins la majesté que le calme de Versailles. En résumé , Londres a un fleuve plus imposant que la Seine , des promenades plus belles que les nôtres, des rues plus larges, des places mieux disposées ; nmis ce n'est pas seulement l'unité qui manque partout , c'est l'attraction. L'égoïsme , chez nous , n'est pas apparent ; c'est à qui saura mieux le cacher sous l'agréable mensonge des formes; ici , au contraire , il couvre les surfaces , de tous côtés on le voit saillir ; c'est peu de vivre pour soi, chacun vit en soi; la disposition des maisons , qui sont toutes à demi souterraines , a quelque chose de caractéristique : on thrait autant de petits forts. Chaque famille , protégée par un fossé profond, se tient retranch('^e derrière une grille hérissée de pointes telles que celles des hallebardes ; personne sur les portes , personne aux fenêtres; ainsi nulle commimication au dehors ; la vie est murée du haut en bas ; les intimités du voisinage sont inconnues comme les effusions du palier ; on ignore jusqu'à la loge du portier, ce puissant moyen de contact qui , chez nous , ouvre dix portes cochères pour une à tous les secrets du plus modeste intérieur; évidemment, le système pénitentiaire, qu'on applique aujourd'hui à nos prisons , a dû naître ici de luimême ; ce n'est qu'une extension de l'état domestique ; l'individualisme a fait plus de cellules en Angleterre que la pénitence dans tous les couvens de la chrétienté; à nous donc de savoir si nous devons pousser cette imitation , comme les autres , à son dernier terme ; déjà le morcellement des propriétés nmltiplie les égoismes à mesure qu'il sépare les existences ; qu'on y joigne l'isolement des habitations, et il ne nous restera bientôt plus que le souvenir de la joyeuse communauté de nos aieux. Privés des liens du patronage [ku notie première révolution et attendant toujours de la seconde les rapprochemens de l'association, nous serons plus anglais que les Anglais; nous aurons une société cellulaire.

Au surplus, si l'indépendance britannique refuse d'avouer les ennuis de son isolement, du moins est-il manifeslc qu'elle ne néglige rien pour en atténuer l'efl'et ; les Icuilles pi'riodique^, plus étendues que cliez aucune nation du con-

tinent , suppléent , par un intarissable commérage , aux relations familières que les mœurs interdisent ; sans les confidences de ces journaux gigantesques , on ne connaîtrait que le cours de la rente et le mouvement du port; tous les détails de la vie publique , tous ces petits faits insignifians en apparence , mais dont se forment insensiblement les opinions , n'alimenteraient pas les esprits. Et que deviendraient les femmes si étroitement attachées à la chaîne du ménage ? que deviendraient les gentlemen qui ne sont pas abonnés à quelque club , les marchands rivés à leurs comptoirs et tous les nababs tombés des Indes dans le Strand ou dans Piccadilly? Pour ces avides appétits , une nourriture fortement épicée est nécessaire, il faut que la quantité l'emporte sur la qualité ; le journaliste qui veut flatter le goût de ses lecteurs leur sert des mets copieux à la façon de nos restaurans à vingt-deux sous , et plus il prodigue le gros sel , plus sa vogue est assurée. Greenacre , le dernier pendu , a procuré plus de vingt articles à chaque feuille ; on ne s'est pas borné à raconter comment il avait été lancé dans l'éternité', les détails de l'autopsie ont succédé à ceux de l'exécution; puis, est venue la dissertation phrénologique , et finalement chaque souscripteur a reçu un plan figuratif des protubérances du criminel; avec un fac-similé de son écriture. Ce pauvre M. Cocking, mort depuis si long-temps pour la France, n'est pas encore enterré aux yeux de l'Angleterre ; on ne voit que lui et son parachute à chaque coin de rue; il serait curieux d'énumérer toutes les petites industries qu'il fait vivre depuis qu'il n'est plus de ce monde , sans parler du cabaretier qui prétendait retenir son cadavre en gage pour l'acquittement des frais d'auberge des commissaires chargés de l'enquête. Que n'a-t-on pas dit encore la semaine dernière de la duchesse de Saint-Albans I que de variations sur ce thème nécrologique î une ancienne actrice , du nom de Mellon , devenue pairesse du royaume , accueillie avec empressement à la cour relâchée du roi Georges , jetée , sans autre Wason que sa beauté , au premier rang de l'aristocratie la plus jalouse de la terre et terminant une vie commencée dans le scandale par un testament en faveur de la fille de sir Francis Burdett , un des baronnets les plus haut placés dans l'estime publique , à coup sûr le sujet devait prêter; mais qu'on ne s'imagine pas qu'il ait été envisagé sous son côté moral ou philosophique , comme nous avons coutume de le faire dans notre pays de prétendue légèreté ; on ne s'est guère attaché , à Londres , qu'à rechercher le chiffre exact de la succession , qui s'élève , je crois , de quarante à cinquante millions , grâce aux deux ou trois banquiers qui ont rendu l'ex-comédienne assez riche pour qu'un titre de duc fût échangé contre sa fortune. Cette recherche minutieuse a exigé des évocations de noms propres très-peu flatteuses pour certaines familles et quelques-unes de ces révélations de boudoirs qui font mettre les meilleurs journaux à l'index de toutes les mères. On ne saurait croire , en vérité , jusqu'où peut aller le dévergondage de la presse dans cette austère synagogue de méthodistes et de puritains ; qu'on parcoure les derniers numéros du The Toiun ou du Penny satirist, et on sera forcé de convenir que , dans nos temps même d'anarchie , nous n'avons pas si brutalement outragé la pudeur publique; j)lusieurs articles intitulés : Sketches of courtcsans sont rédigés d'une manière qui doit présenter beaucoup d'analogie avec les rapports de police que reçoit fhaque matin le successeur de M. Gisquet ; et ne pensez pas qu'il existe une

seule barrière devant laquelle s'arrête le respect. Les <lix-huit ans de la nouvelle reine n'ont pas obtenu grâce ; une caricature , exposée chez les principaux marchands, représente lord Melbourne à ses pieds avec une figure de satvre et tenant en main la jarretière qu'il demande à lui attacher. C'est le commeritaire des pliilippiques du Conscn^alii^c /7ic//'opo/(Vrtn, journal qui s'indigne de voir sans cesse le héros du procès Norton reçu en audience particulière par la jeune héritière du trône. « Persuadés comme nous le sommes , dit cette feuille, que personne dans la société n'oserait confier un seul instant sa femme ou sa fille à un homme aussi dissolu que lord Melbourne, nous ne pouvons que gémir de l'aveugle engouement qui lui donne un si libre accès auprès d'une jeune princesse si belle , si naïve et si pure. »

Un autre journal , chaud partisan de la réforme , met en scène , dans ime gravure sur bois, Vittoria et les évêques. La reine , qu'il nomme /Ae head of the church (la tête de l'église), est coiffée d'une énorme mitre et annonce aux évêques , qu'elle vient de souffleter , qu'elle les ramènera à la condition indigente des apôtres. Si le trait arrive au but visé par une main radicale , il porte, ce me semble , plus haut et plus loin ; c'est le protestantisme qui est frappé à mort dans son ridicule pontificat. Mais quand une lutte est si acharnée , on n'y regarde pas de si près. Les dernières élections , en augmentant contre toute attente les forces du parti Tory , ont ranimé la fureur de leurs adversaires ; ils font donc flèche de tout bois; souples courtisans au palais de Buckingham , leur bouche mielleuse y distille autant de flatteries qu'elle vomit d'injures dans les liustings ; de leur côté , les conservateurs se défendent à outrance. Ils ont triomphé en Angleterre et en Ecosse ; il est donc clair que les whigs ne peuvent recevoir de majorité que de l'Irlande. Or, de quelle main la tiendront-ils? De la main du grand agitateur, de cet O'Connell qui est le premier ennemi de la religion dominante et qui n'aspire qu'à démembrer l'Etat en lui enlevant un de ses trois royaumes par le rappel do l'acte d'union. Le grief touche au cœur tous les vievx Anglicans; ils voient l'Etat et l'Eglise menacés de la même ruine , et les ministres , alarmés de ces appréhensions générales , sont forcés de s'épuiser en protestations religieuses et monarchiques pour conjurer l'orage ; tandis que Robert Peel , dans une adroite allocution aux électeurs , répond à tous les pressentimens en comparant la jeune reine à cette noble IMarie-Antoinette que Burke vit si heureuse et si brillante à l'aurore de notre révolution. Ne vous arrêtez ni aux moyens , ni aux formes^ et cette veille d'armes vous paraîtra tristement solennelle. Les nouveaux constituans , battus par tant de flots , se cramponnent aux marches du trône ; peu leur importe le nom de celui qui viendra s'y asseoir auprès de Vittoria , pourvu qu'il les maintienne au pouvoir; un pair écossais, lord Ephelston, jeune homme de vingt-sept ans, était hier sur les rangs; de qui parle-t-on aujourd'hui à Windsor? il serait diflicile de le savoir ; les intrigues se croisent dans les ténèbres ; les messagers de Bruxelles et de Paris se succèdent sans relâche , et on annonce en outre, sous le titre de visites , nombre d'ambassades de princes ou princesses. Étrange situation I l'Europe, divisée comme l'Angleterre , oflre à peu près le même équilibre de forces , et ce sont quelques enfans isolés du catholicisme , vingt ou trente députés irlandais , dont les voles peuvent faire pencher la balance qui porte les destinées du monde I Pourquoi

faut-il que l'oppression séculaire qui les a écrasés les excite à conquérir , au prix d'un bouleversement général , l'affranchissement de leurs autels ! Il serait si beau pour eux , en s'unissant aux hommes qui ont décrété le bill d'émancipation , de ne devoir le salut de leur cause qu'au triomphe des principes conservateurs! mais que voulez-vous, l'homme-fléau qui les entraîne n'a pas été envoyé pour édifier, sa mission n'est que de détruire. L'Irlande, depuis longtemps sa dupe , est destinée à devenir sa victime.

Ces réflexions sont trop sérieuses peut-être ; elles m'ont échappé malgré moi en pensant , comme sir Robert, à la jeunesse de cette douce vierge qui siège sur un volcan ; son sourire est si gracieux ; il y a tant de bonté dans son regard , qu'on ne peut se défendre du sentiment d'intérêt qui anime la nation entière, Yittoria tient plus du type allemand que du type anglais; sa figure est ronde et fraîche ; ses yeux , d'un bleu d'émail , n'ont pas l'expression commune aux beautés de Londres , et son menton rentrant nuit encore à l'effet de sa physionomie ; mais ces légères imperfections ne l'empêchent pas d'être jolie , et à coup sûr elle serait remarquée partout , quelle que fût sa condition. Je l'ai vue deux fois sans escorte , sans entourage , et toujours le sourire sur les lèvres; d'abord, c'était près du palais de Buckingham, qui va prendre le nom de palais de la Reine, et ensuite à Topera italien, dont elle raffole. Là, elle a dû attendre pendant plus de dix minutes qu'une querelle d'intérêt , engagée entre IvenofF et le directeur , fût terminée ; le ténor nioscowite a enlevé de haute lutte la justice qui , dit-on , lui était due , et Sémiramide, errante dans les coulisses , a repris sa marche triomphale. Heureuse Grisi I elle est partout chez elle I partout des applaudissemens et des couronnes ! Heureux Tamburini ! heureux Rubini ! pas de révolutions pour les détrôner ! Un peuple d'admirateurs se presse dans tous les lieux où ils paraissent. Plus heureux Lablache I aucun climat ne lui est contraire et toutes les cuisines lui réussissent: il engraisse I... il engraisse !.. Trois contre-basses n'égaleraient pas sa circonférence ; et quelle voix ou plutôt quel tonnerre I Je ne connais pas de salle plus vaste et moins sonore que celle de Londres; d'affreuses tapisseries de calicot rouge et des loges aussi profondes et aussi noires que des caves y épuisent les plus vigoureux chanteurs ; eh bien I Lablache remplit cette immensité sans la moindre peine , ou , s'il fait un effort , c'est pour ne pas assourdir son auditoire.

Si cette lettre n'était pas déjà trop longue , je vous entretiendrais d'un conflit assez comique qui s'est élevé entre les prétentions de nos artistes chéris et les usages de l'aristocratie anglaise ; mais le temps et l'espace me manquant , ce sera pour une autre fois. Adieu. X. Moraldi.

CIIROAIQUE DE PAIÎIS.

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