‹ L'Écho de la jeune France (volume 4)Chapitre 37 sur 75 · MOIS D'AOUT · texte numérisé non relu

MOIS D'AOUT

Tout le monde voyage ou veut avoir Fair de voyager aujourd'hui ; nous en sommes à cette saison de l'année où il est de mauvais ton de rester cliez soi , surtout quand le chez soi est à la ville. Paris lui-même , Paris , avec ses encliantemens d'été, avec ses fêtes, ses carrousels et ses tourii^is de Tivoli, avec les concerts Musard , avec le cirque de Franconi , avec le jardin Turc , avec le Grand-Opéra et Dnprez , ne peut empêcher l'émigration de la haute fashion ; quand viennent , avec un beau ciel bleu , les fleurs et les fruits , quand les loses et les tubéreuses donnent leurs parfums , et les fraises , les abricots et les pêches leur saveur , alors , comme les hirondelles à l'approche des frimats , nous nous éparpillons et nous envolons chacun de notre côté.

Les lecteurs de I'Echo de France en voudront à cette mode de vovages et d'explorations, car ce mois-ci la chronique de Paris n'est pas faite par M. 3Ioialdi. Mais pourquoi me donnai-je la peine de le dire? nos abonnés s'en apercevront trop.

La manie du mouvement a gagné notre spirituel collaborateur, et lui aussi s'eçt élancé sur les grands chemins et sur les flots. Nos lecteurs verront de lui une charmante lettre sur Londres. Il est bon observateur : à son retour , que de choses il aura vues I que de choses il aura à nous redire I — Patience donc I et pour cette fols que l'on veuille bien se contenter de moi.

Quels ont été les grands bruits? les préoccupations du mois qui vient d'aller rejoindre dans le gouff're profond du passé les mois ses devanciers? Oh î si je pouvais les redire , je donnerais un vif intérêt à ma chronique , je montrerais ce que peuvent faire la persistance , le courage et l'esprit du devoir; jr ferais voir la révolution tremblante, au sein de la capitale d'un grand royaume , à rap]>roche de celui qui est venu joindre , à travers mille dangei-s , l'héroique Zumalacarréguy , Zumalacarréguy qui , il ne faut pas l'oublier, a commencé la guerre AVEC SEPT HOMMES ! A l'eutour du drapeau de don Carlos il y avait , il y a quatre

ans, une centaine de soldats; comptez maintenant Mais, non , ne faites ]ias

ce compte avec nous, car il nous est défendu de nous occuper de ces choses; entre I'Echo de France et la politique il y a des pyrénées. Ce dont nous pouvons parler en toute liberté , c'est du fronton du Panthéon et de la brouille survenue entre M. Montalivet et M, David. — Que dis-je , avec IM. David? avec tous les artistes , car aujourd'hui le ministre de l'intérieur de Louis-Philippt* ne trouverait pas dans tout Paris un statuaire, un sculpteur, un apprenti, qui eût seulement tenu le ciseau six semaines, qui voulut faire sou buste ou sou ]>rotil I — Entre l'art et celui qui doit protéger les arts il y a guerre, guerre à mort. ^ ous savez trop à quelle occasion pour que je le redise : la Rerue cctholique , dans son dernier numéro, et tous les journaux ont longuement parlé de ceg'«chis de sculpture, de celte iuipictv faite pierre. Depuis quelques jours on assure qui-

les scrupules du gouvernement et de la cour sont passés et que l'on enlève les planches et les vitres qui cachaient Tœuvre de M. David. — Ainsi le statuaire aurait vaincu le ministre. Si pareil triomphe a été remporté par M. David , pare à lui ! M. de 3Iontalivet a à ses ordres les hommes des visites domiciliaires!

Si le fronton du Panthéon se dépouille de son échaffaudage , voilà que l'obélisque de Louqsor et le grand Arc-de-Triomphe se masquent de nouveau sous les madriers et les traverses. C'est à n'en pas finir que tous ces rajusteraens I On va polir le granit breton qui forme le piédestal de l'aiguille des Pharaons et mettre au monolythe un bonnet de bronze!

On doit voir à présent l'inconvénient qu'il y a à faire une statue de pièces et de morceaux et de plusieurs pierres cimentées ensemble. Le jour de linauguration , quand le voile de calicot tombe , cela a encore l'air de quelque chose ; mais bientôt viennent les grandes chaleurs , le soleil ardent, les pluies , les gelées , et le ciment , qui unissait les blocs , se dessèche , s'écaille et s'en va en poussière ; alors de longues fentes transversales dans les groupes ; alors des héros coupés en deux, des balaffres aux figures allégoriques et des Chartes , des Patries^ des Libertés entaillées et blessées I II aurait fallu , pour un monument comme celui de l'Arc de l'Etoile , que les groupes fussent sculptés dans un seul bloc. Aujourd'hui on replâtre, dans dix ans on replâtrera encore I

M. Boulay-Paty a mieux fait que les statuaires ; à son œuvre , couronnée par l'Académie, il n'y aura pas à retoucher. Je voudrais , puisqu'en ce moment il y a des ouvriers à l'Arc-de-Triomphe , que l'on mît l'ode de M. Boulay-Paty dans un coftret de cèdie incorruptible , et que , sous une pierre du gigantesque monument , on plaçât les vers et le nom du poète. Ce nom me semble mieux fait pour aller à la postérité que ceux de certains hommes ; par exemple , que celui d'un ministre qui n'a rien fait que d'être au ministère de l'intérieur le jour où l'Arc triomphal a été inauguré.

Le jour où l'Académie française a eu le bon goût de décerner le prix de poésie à ]\L Boulay, elle a eu le bonheur de placer une couronne sur le casque d'un héroïque soldat , du brave Martinel , qui , dans l'aflreuse catastrophe du Champ-de-Mars , a sauvé onze personnes au péril de ses jours. C'est là un de ces actes de vertu qui peut être , avec convenance , récompensé en public et avec éclat ; mais il en est d'autres auxquels les couronnes , données avec apparat , ne vont point. Les actes de piété filiale, les dévouemens d'amitié, les sacrifices fraternels , les abnégations , les désintéressemens sont mieux récompensés par Dieu que par les hommes. Il y a des actions qui doivent , pour ainsi dire , se passer à huis-clos , entre la terre et le ciel.

Ce qu'a fait Martinel , il l'a fait à la face de toute la foule : il était donc bien que la foule vît le prix qui lui était décerné. Ce qui doit surprendre dans la récompense accordée à IMartinel , c'est que le ministère ait attendu la distribution des prix Morithyon. Pourquoi n'a-t-il pas devancé les quarante? Il en avait eu le temps. Serait-ce par une pensée d'économie ?

Tous les journaux quotidiens ayant déjà donné les noms des personnes qui ont obtenu les prix Montliyon , rÉcHo de France ne les redira pas. Mais nos lecteurs savent depuis long-temps notre opinion sur ces récompenses qui contris* lent beaucoup de ceux qui les reçoivent.

Nous nous souviendi-ons toujours d'avoir vu à Nantes la sœur supérieure de l'hôpital (Madame IJourk) , appelée en séance publique et solennelle pour recevoir une médaille que S. M. le roi de Prusse lui envoyait , en la luisant remercier par son consul des soins qu'elle avait donnés à des Prussiens malades. C'est pour Dieu cl mon prochain, dit en rou^jissant la religieuse, que j'ai fait ce que j'ai fait ; Je ne cherche pas d'autre récompense que celle qui est promise là-haut à la charité.... Puis, avec un sourire modeste , elle ajouta : Quand à une décoration, j'en ai déjà une. Et elle montra su croix d'argent qui tranchait sur sa robe noire d'hospitalièie.

Nous nous persuadons qu'il y a bien des chrétiens qui pensent comme la sœur hospitalière de Nantes.

Au moment où nous écrivons cette chronique , nous recevons une lettre des environs de Sionville qui nous apprend que c'est du protestantisme à froid que font dans ces campagues un sous-préfet que la révolution de 1830 a pris bien bas , un maire que la révolution de 1830 a rendu bien vain et un juge de paix depuis long-temps très-peu catholique ; c'est à force de cajoleries et de belles promesses que ce triumvirat est parvenu à enrôler , sous la bannière de Luther ou de Calvin ( ils ne savent pas trop lequel) , les catholiques quasi-renégats qui n'allaient plus à la niesse.

Dans d'autres temps, cette apostasie en masse aurait produit moins d'effet qu'aujourd'hui ; mais à présent le protestantisme ne peut-il pas reprendre de l'espérance s'il regarde sur les hauts lieux ?

Pour propager ces doctrines , on assure que certains hommes , dont les principes ne sont pas les nôtres , vont créer un journal monstre à un sou par jour. Il y a en France soixante mille fonctionnaires publics et quarante mille communes ; comme on le pense bien , les quarante mille communes et soixante mille fonctionnaires seront les abonnés naturels de ce journal , ce qui donnera tout de suite à son entrepreneur un assez bon produit.

Ce projet a mis en émoi tous les grands journaux ; car les grands journaux , qui restent souvent froids quand ils devraient montrer qu'ils ont encore de la chaleur et qui se taisent souvent quand ils devraient parler , sortent de leur apathique silence quand leurs intérêts sont menacés.

Aussi grande est la rumeur des journalistes, et ils font presque aujourd'hui autant de bruit que les chemins de fer; celui de Paris à Saint-Germain a mis tout Paris en mouvement... Oh I comme son inauguration est venue à propos , dans cette morte saison , pour amuser les parisiens qui ne sont invités ni aux dîners de Saint-Cloud , ni aux manœuvres du camp de Compiègne et aux fêtes à la Louis XIV que vont y donner les fds de Louis-Philippe I car , voyez-vous , depuis quelque temps c'est toute une enfdade de fêtes : fêles au château de François P' , fêtes aux Tuileries, fêtes à l'Hôtel-de-Ville , fêtes à Trianou , fêtes à Versailles, fêtes à Rouen, fêtes à Dieppe, fêtes à Eu, fêtes à Saint- Cloud, fêtes à Compiègne et vendanges à Fontainebleau.

Mais revenons au chemin de fer qui va mener les badauds de la capitale en face du pavillon où est né Louis XIV et sous les murs du château où Jacques II, roi de trois royaumes de la Grande-Bretagne , est mort exilé.

Que les parisiens , si légers , si oublieux et si ingrats , en voyant cette inajes-

tueuse demeure que l'on déshonore aujourd'hui , n'aillent pas croire que tous les auguestes exilés soient logés sur la terre étrangère comme l'était Jacques Stuart sur la terre de France. Oh I non , il s'en faut que le château de Kirchberg, qu'un Français a offert noblement à la royale famille bannie , ressemble au château de Saint-Germain I

Nous avons depuis un mois tout notre cœur et tout notre esprit attaché à Kirchberg ; c'est de là que nous avons reçu des lettres que nous aimerions à donner en entier aux lecteurs de I'Echo de France , mais nous ne pouvons en extraire que ce qui est Jalt matériel , ce qui n'est pas politique.

Louis-Antoine , Marie-Thérèse , Mademoiselle et Henri Dieudonné passent l'été dans le manoir des anciens seigneurs de Kirchberg ; cette demeure assez vaste a du caractère et du style , le parc en est beau et domine une vaste vue; le village qui entoure la demenre seigneuriale a peu de maisons , mais son église est belle; quoique le château ait une chapelle, ses illustres habitans vont souvent à la messe à l'église paroissiale. Là , ils ont une tribune , et celui qui nous écrit a vu Henri de France s'agenouiller entre Louis-Antoine et Marie-Thérèse , et la gracieuse fille du duc de Berry prier comme un ange auprès d'une sainte , la fille de Louis XVL

Malgré tout ce que certains journaux ont pu dire , Henri est loin d'être faible et maladif: toute sa personne annonce la santé et la force ; il a cinq pieds deux pouces et demi. Son teint est blanc et rose , son regard à la fois doux et fier, sa voix douce et forte a de l'autorité , enfin il y a en lui quelque chose de surnaturel ; son cœur est bon, son caractère élevé — Mais je coupe court à ce portrait, car ceux qui ont tracé l'espace dans lequel il est permis à ma plume de courir m'accuseraient d'avoir franchi les limites imposées et d'avoir fait de la politique en redisant ce qui pourrait donner des espérances ; ce que nous savons très-défendu est ce que nous sommes bien loin d'avoir voulu faire ; nous nous en tenons aux regrets , et toute notre prétention a été de donner à nos lecteurs des nouvelles de Français exilés et que nous ne pourrions oublier sans ingratitude. La Cour des bannis de Kirchberg se compose du duc de Blacas, du comte de Bouille , de Mgr. l'évêque d'Hermopolis , du comte O'Héguerty, de M. de Montbel , du colonel Mouniers ; de IMesdames d'Agout, de Nicolay, de Montbel. S. A. R. Mademoiselle se fait remarquer partout par sa grâce et son esprit. Elle et son frère sont tonte la joie de Marie-Thérèse et de Louis-Antoine. Les Français qui vont porter leurs hommages à la famille royale exilée sont reçus avec une grande bienveillance et une noble hospitalité. Le temps , les malheurs , les proscrîï)tions , les bannissemens n'ont rien pu changer à la bonté de la fille de Louis XYL

Ecrire ce que je viens d'écrire , ce n'est pas faire de la politique , c'est rendre justice , voilà tout

Certes , on va vite sur les chemins de fer; mais , vous le voyez, il y a quelque chose qui va plus vite encore que les remorqueurs et les wagons , c'est la pensée ; car c'est à propos du nouveau chemin de Paris à Saint-Germain que j'ai fait cette digression de Kirchberg. C'est le château habité par l'exilé des trois royaumes qui m'a rappelé les bannis de Fiance. On a beau faire, l'inia-

gination est une folle qui trouve toujours le moyen de s'échapper et de courir au loin.

Savez-vous que le chemin de fer qui fait courir tous les badauds, que ce chemin de fer , dont les actions montent si fort depuis que Marie-Amélie et sa famille se sont assises dans ses wagons, pourrait bien avoir avant peu un terrible et redoutable concurrent dans le remorqueur de m. Dietz père , remorqueur qui n'aura point besoin de rails et des dépenses énormes des chemins de fer pour traîner à sa suite des centaines de voyageurs I Toute la ville de Bruxelles vient de voir les wagons de ^l. Dietz aller , venir, courir, descendre et monter dans les rues et dans l'A liée- fierté; le Belge, \' Inde pendant , le Lynx eX plusieurs autres journaux ont parlé de ces nouvelles voitures que Paris verra bientôt.

L'énorme avantage du remorqueur Dietz père , c'est que lui est destiné à fonctionner sur toutes les routes. Pour le voir partir et arriver , nous n'avons rien à changer à nos chemins actuels. Il ne mettra que 18 à 20 heures pour faire le trajet de Bruxelles à Paris. S'il s'établit sur la vieille route de Saint-Germain, ceux qui monteront dans les élégantes voitures qu'il remorquera ne resteront pas au bas de la montée ,1nais pénétreront dans l'intérieurdela ville et jusque sur le plateau de la belle terrasse. En voyage , c'est beaucoup de ne pas être forcé de descendre de voiture là où commence la fatigue ; mieux vaut marcher dans la plaine et s'asseoir dans le wagon pour gravir le coteau escarpé. Les voitures de M. Dietz procureront ce comfort. Bonheur donc aux voitures de M. Dietz I

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