L. DE JOUVENEL
VOYAGES-
I>es Frères Lander aax sources dn ]Vig;er«
Si les mers qui pressent de toutes parts la sphère que nous habitons ont été explorées de manière h nous ôter l'espérance de découvrir de nouveaux continens , il nous reste beaucoup à apprendre sur ceux que nous connaissons ; nous manquons de lumières sur ce qui se passe dans une grande partie de l'Asie ; le vaste empire de la Chine est pour nous l'objet d'une foule de problèmes insolubles. Un heureux rival du barde écossais a trouvé de nouvelles inspirations dans la description des mœurs inconnues des antiques peuplades du Nouveau-Monde; et le continent le plus voisin de nous, l'Afrique, dont quelques points ont brillé de tout l'éclat des arts et de la civilisation, est restée dans son centre couverte de profondes ténèbres.
Une partie de cet hémisphère excitait surtout la curiosité des Européens : c'est celle qui se trouve à l'ouest et qui comprend les plages situées entre le grand désert et le golfe de Guinée. Les écrits d'Hérodote et de quelques auteurs plus modernes donnaient à entendre qu'au centre de cette terre existait une ville puissante^ assise sur un fleuve immense, qui depuis reçut le nom de Niger. Ce fleuve mystérieux
passa long-temps pour sortir des mêmes sources que le Nil et se perdre danc un lac ou dans un point ignoré de la mer.
Jusqu'à la fin du siècle dernier on vécut sur ces crovances. Le désir vint de les approfondir et de décider si le commerce pouvait espérer se frayer une nouvelle voie dans ces régions inconnues.
De hardis voyageurs tentèrent long-temps en vain de surmonter les obstacles qu'opposaient et les déserts et le climat et les hôtes dangereux qui en défendent les cotes. C'est en rendant à leur coura^^e un tribut mérité d'éloges que les annales des voyages conserveront les nomsde Leydard^ de ïlougthon , de Mnngo-Park, de l'infortuné major Laing et de Glapertonqui devait voir le Niger et y trouver un tombeau.
Un Français, jeune, ardent, M. Caillé, muni de son seul courage, fit ce que les trésors de l'Angleterre n'avaient pu obtenir : il pénétra en 1828 jusqu'à Temboctou, et, le premier des Européens, revint sain et sauf d'un aussi périlleux voyage.
lin an après, Richard Lander, qui avait accompagné son maître Claperton dans sa malheureuse expédition en 1824, reçut du gouvernement anglais la mission d'explorer de nouveau ces régions impénétrables. Il s'adjoignit son frère John^ et ces hardis vovageurs , aussi heureux que M. Caillé, ont rapporté en Europe le fruit de leurs découvertes.
La route pour pénétrer à Temboctou est désormais connue; le voile qui couvrait la marche du Niger depuis tant de siècles est déchiré , cette suite de découvertes ne peut manquer d'avoir une puissante influence sur les destinées des peuplades africaines et sur les pro^^rès de la civilisation dans ces contrées.
J'ai le projet d'arrêter quelques instans vos regards sur ces terres si nouvelles. Nous n'aurons pas toujours l'occasion de parler d'un sol que les Européens n'ont point encore foulé, de races qui ont vécu 5ooo ans sans le secours de nos institutions. Mais quel choix faire au milieu de tant et de si précieuses richesses! Dirai-je Sahara, sa mer de sable, ses dunes mouvantes, ses monts de granit, ses chameaux patiens et ses vives gazelles? Hélas! la solitude du désert est souvent troublée par la soif de Tor. Nous y pouriions rencontrer les misères qu'elle entraine. Suivrai-je M. Caillé sur le lac Sego , dans les villes de Djenné ou de Temboctou ? Je craindrais que, sous d'autres couleurs, vous ne re-
connussiez déjà les hommes de nos cités. Je préfère vous appeler sur les bords du Niger, sur ces rives où nul blanc n'avait encore paru ; là où l'industrie n'a réveillé aucun de ces besoins qui font trop souvent notre gloire et notre tourment.
D'autres diront l'incroyable constance de ces voyageurs , leurs misères et le miracle de leur retour ; d'autres supputeront l'or des mines de Bouré , ou la masse de produits que l'on peut introduire aux marchés de Boussa ou de Kirri. Assez souvent ces voûtes ont retenti de l'éloge de la science, du charme des lettres, des merveilles des arts ; je vais aujourd'hui vous parler d'ignorans qui ne vont point au collège, de pauvres créatures qui ont vécu jusqu'à ce jour sans imprimerie, sans boussole , sans papier timbré et sans poudre à canon ; d'hommes assez dépourvus pour ne pas savoir la valeur d'une once d'or , de femmes incapables d'apprécier la coupe d'une robe ou la broderie d'un voile, de barbares, de sauvages enfin que la couleur de leur peau et la chaleur de leur ciel ont déterminés à s'affranchir du caprice des modes.
Des forets vierges s'offrent au voyageur avec leur mystère et leurs sombres merveilles. Le chêne d'Afrique , l'arbre de vie, le bambou, l'ébénier, l'acajou, l'arbre de fer et le baoba, ce géant de la terre, sont parvenus à un tel accroissement, qu'un seul tronc suffit par fois à un canot qui doit admettre trente rameurs et autant de passagers. Des hôtes innombrables habitent leur leuillage. Le vautour, le faucon, planent au milieu du faisan , de la pintade et de mille oiseaux inconnus ; la modeste perdrix voltige au milieu de la grue des îles Baléares, à crête royale; des singes , se livrant à toute la vivacité de leurs jeux , font assaut de malice et de légèreté, tandis que des colombes richement parées, des perroquets et autres oiseaux graves à figures solennelles, les regardent, perchés immobiles au sommet des plus hautes branches. Au milieu d'eux se voit le délicat oiseau-mouche, semblable à des pierreries de diverses couleurs; l'un, d'un vert sombre chatoyant; l'autre, avec des ailes rouges et soyeuses et le corps d'un beau violet ; d'autres, raves cramoisi et or ; tous gais, heureux, joueurs à l'excès; tous gazouillant au milieu d'un admirable feuillage.
Un ileuve majestueux coule au pied de forêts ondoyantes , de montagnes giîii^antcsques ; il arrose des plaines sans fin , son cours est varié par des îles toujours vertes, où paissent d'innombrables troupeaux ; sur ces l'ives se succèdent des villages et des villes imposantes.
Les chefs de tril)U, dit-il, portent le nom de rois ; ils ne sont pas rares sur ces bords. Si quelque Hélène au cou de cygne devait allumer la guerre au sein de ces paisibles lieux , et faire de Boussa ou de Pvabba un nouvel Ilion , le chef de cette expédition pourrait sans peine réunir plus de rois que n'en guidait vers Troie le superbe Agamcmnon. Ces souverains faciles et débonnaires, aussi vains que peu redoutables, heureux d'un hochet, d'un haillon doré, se livrent sans rougir aux œuvres des mains , et l'activité si vantée des reines dHomére n'est rien comparée à la vie pénible et laborieuse de plusieurs branches féminines de beaucoup de ces familles royales.
Le souverain règne.en despote, rend la justice avec une rare impartialité et voit ses arrêts exécutés sans délai et sans appel. La peine de mort y est peu connue. Celui qui s'est rendu coupable d'un crime est puni par l'esclavage , et comme tel vendu au plus prochain marché. C'est au moyen de ce commerce qu'ils se procurent quelques objets d'arts et surtout des lambeaux dont ils se parent aux grands jours. Leur bonheur est complet lorsqu'ils parviennent ainsi à exciter l'admiration de leurs fidèles sujets.
Il est dans l'année certains jours de fcte où le roi déploie toute sa magnificence ; l'ivresse devient générale lorsque le monarque se mêle à son peuple, aux plaisirs duquel il contribue, soit en dansant, soit en se livrant à divers exercices qui lui valent toujours de nombreux applaudissemens. Ces solennités se terminent d'ordinaire par une allocution écoutée avec respect et confiance. Dans une pareille circonstance le roi (le Boussa, monté sur un tertre , tenant une queue de lion en guise de sceptre , fit un discours qui ne msuiquait ni de force ni d'éloquence. Il commença par assurer les siens de la tranquillité de lempire ; de ce qu'il avait fait pour maintenir les dispositions amicales des puissances étrangères; il exhorta lesauditeur^ à s'occuper avec zèle de la culture du sol, à vivre avec tempérance, à boire peu de bière dont l'usage immodéré est la source des querelles et d'une foule de maux. Allez, reposez-vous avec sobriété et gaîté, dit-il en finissant; fiiles ce que je vous recommande de faire : vous serez un exemple pour vos voisins; vous mériterez leur estime et leurs applaudissomens. » Après quoi il congédia l'assemblée avec un air plein de grâce et de dignité.
Je doute que le roi très-glorieux de la Grande-Bretagne parle plus
sensément à ses lords réunis en parlement, que ce chef de tribu aux sauvages de la zone torride.
Le roi de Boussa, franc, ingénu , sincère et candide dans ses affections, plus innocent et moins soupçonneux qu'un enfant, donna son fils pour guide aux étrangers. Il écrivit à tous les chefs des bords du Niger de les bien accueillir , et lorsqu'il apprit que ses efforts n'étaient pas sans résultat, il ne put contenir sa joie. Rien de plus naïf et de plus touchant que les termes dont il se servit dans cette occasion.
Voici un trait qui ferait honneur aux nations les plus civilisées :
Un messager secret était venu au prince de Rabba pour l'engager à retenir par artifice les deux voyageurs, et leur arracher ainsi de riches présens. Dites h votre souverain, répondit-il aux envoyés , que je déteste ses abominables insinuations, et que jamais je ne consentirai à ce qu'il me demande; quoi ! ces hommes blancs seront venus des pays éloignés pour visiter nos contrées ; ils auront dépensé leUrs richesses parmi nous , nous auront fait des présens avant que nous ayons pu leur être utiles en rien, et nous les traiterions avec tant d'inhumanité! Ils ont usé leurs vêtemens et leurs chaussures sur nos chemins , ils se sont jetés à notre merci , réclamant notre hospitalité, et nous en userions avec eux comme avec des voleurs ! Que diraient nos voisins^ nos amis, nos ennemis? Y a-t-il infamie pareille à celle qui s'attacherait à nous si nous traitions ces étrangers comme on nous le propose. Après avoir été accueillis si honorablement à Yarriba, à Wouwou, à Boussa, sera-t-il dit que Rabba les a mal reçus, qu'on leur a fermé les portes et qu'on les a pillés ? Non , encore une fois : j'ai donné ma parole de les protéger, et je ne fausserais pas mon serment pour tous les fusils et pour toutes les épées du monde.
De nombreuses tribus habitent les bords du fleuve. Toutes n'ont pas les mêmes penchans ni les mêmes usages. Les unes se distinguent parleur haute stature et leur couleur d'ébène, les autres par leur ton cuivré, leurs formes élégantes et leur adresse h la pêche et à la chasse . ceux-ci sont renommés par leur bravoure à la guerre, ceux-là par leur douceur, leur goût pour la vie domestique et leur succès dans l'agriculture. Indépendamment de l'idiome et du culte, chacune de ces peuplades se reconnaît à un genre de tatouage particulier : l'une a les dents teintes en rouge , l'autn* les paupières nuancées d'azur; ici c'est une incision sur la joue, là une tièche dessinée sur la tempe ; à droite
le nez est orné d'une perle ou d'un coquillage , à gauche les oreilles sont chargées de morceaux divoire , image plus ou uioins parfaite des parures élégantes de nos dames.
Le sol est partagé entre les naturels et les Arabes Fellans. Les premiers, connus sous le nom d'Africains, sont d'une haute stature^ d'un noir d'ébène et offrent l'apparence de la force et de la santé ; ils réalisent ces formes d'athlète si peu connues chez nous; on ne rencontre point parmi eux ces corps flétris, dont les stygmates attestent la dégradation de l'espèce; on n'y voit aucune de ces diiïormités dont nos riches cités abondent.
Les femmes sont renommées pour leurs grâces et la noblesse de leur démarche ; ce qu'elles doivent à l'usage de porter sans fléchir de lourds fardeaux sur leur tetc. Leurs traits sont réguliers , leur ligure ovale , leur chevelure longue , leurs lèvres minces, et même à nos yeux elles passeraient pour jolies. Elles se marient sans dot, et cette coutume ne contribue pas peu à bannir le célibat qui , dans ces lieux , est tout-àfait inconnu. En beaucoup d'endroits elles mêlent à leur chevelure les simulacres des enfans qu'elles ont perdus , et quand la chaleur est ardente elles ne manquent pas de leur offrir à boire. Partout nous verrons le sentiment maternel se trahir par detouchans souvenirs.
Peut-être demanderez-vous comment ces barbares passent le temps , privés qu'ils sont de journaux, de cafés, de spectacles, n'ayant ni métier à apprendre, ni place à courir, ni fonctions à remplir? N'en prenez aucun souci. Les journées sont trop courtes, car sans cesse ils remettent au lendemain. Les hommes cultivent la terre, récoltent pour la saison des pluies, construisent et réparent leurs cases, fabriquent des arcs et des flèches ; les femmes élèvent les enfans, préparent les repas, tressent des nattes, partagent les soins à donner aux troupeaux, et comme ailleurs, se livrent aux détails du ménage. Ils ont outre cela leurs jours de fêtes, leurs chants, leurs jeux, leur musique et leurs danses , toujours pittoresques , souvent gracieuses, et jamais indécentes.
Ce qui reste de temps est employé à de longues causeries , soit groupés à la porte d'une case , soit assis en rond à l'ombre d'un palmier ou d'un baoba. Au plaisir qu'ils v prennent, à la vivacité de leurs gestes, au jeu de leur physionomie, et surtout aux éclats bruyans
de leur joie , on peut présumer que ce passe-temps a pour eux un grand charme, et qu'ils excellent dans l'art de raconter.
Un soir, fatigués d'une longue navigation, les Lander et leur escorte débarquèrent sur un point inexploré du Niger ; bientôt ils se virent entourés d'une foule d'hommes nus^ armés de toute sorte, accourant sans ordre avec des gestes furieux. Le chef de la troupe marchait en avant, son carquois au côté, son arc bandé et une flèche en arrêt. Lander s'avance , jette ses pistolets à terre et lui tend la main. A ce signe de paix compris de toutes les nations, le sauvage le regarde fixement, laisse échapper la flèche dont il menaçait sa poitrine , il se jette à genoux ; des éclairs s'échappaient de ses yeux noirs et roulans ; son corps était en proie à de violentes convulsions , comme s'il eût éprouvé d'inexprimables angoisses ; sa physionomie prit une expression indéfinissable de timidité et d'effroi, où toutes les passions bonnes et mauvaises semblaient lutter 5 enfin il laissa aller sa tète sur sa poitrine , saisit les mains qu'on lui tendait et fondit en larmes. Dès ce moment l'harmonie fut rétablie, les pensées de guerre firent place à la meilleure intelligence.
D'après cela on concevra qu'on peut les aborder sans crainte; ils ne se mangent jamais entre eux, et ils n'ont éprouvé aucune tentation à la vue des blancs. Beaucoup ne se nourrissent que de laitage, de fruits ou des produits de la terre ; l'imperfection de leurs armes ne leur permet pas de faire aux oiseaux une guerre profitable ; la pèche n'est pas toujours abondante, et ce n'est qu'aux grands jours qu'on se permet le sacrifice d'un mouton. L'appétit assaisonne leurs mets et la tempérance conserve leur santé. Ils ignorent la plupart de nos maladies; celles qui les attaquent sont légères : ce qui fait qu'ils n'ont point encore créé d'hôpitaux ni de facultés; on me croira sans peine loi^que j'assurerai qu'on n'a rencontré chez eux ni médecin ni apothicaire.
Rassurez-vous : on peut aller à Tcmboctou sans être dévoré. M. Caillé, dans une course à pied de près de 800 lieues, armé d'un parapluie, n'a souvenir que d'un serpent qui s'enfuit a sa vue ; les frères Lander n'ont guère été plus menacés: ils ont cru voir un crocodile qui guettait une génisse au bord du fleuve ; ils ont aperçu des hippopotames qui jouaient dans l'eau; ils ont reconnu sur la rive les traces d'un éléphant qui devait être d'une belle taille, mais qu'il ne leur a pas été donné de contempler.
Curieux de tous les pays, je vous conseille de rester chez lous; vous en verrez plus aux foires et dans une pronricnade au Jardin royal des plantes, que pendant une excursion au centre de l'MVique.
Ces animaux, satisfaits du riche donaaine qu'ils |>ossèdent, heureux et paisibles au fond des bois, ne vont point chercher l'homme dans la plaine ; ils s'inquiètent fort peu de lui, évitent sa société, et d'ordinaire prennent la fuite à son approche. Ils réservent leur force et leur courage pour les momens d'attaque.
Si nos voyageurs n'ont point couru risque d'être dévorés , ils ont souvent été saisis d'admiration à la vue d'une multitude d'insectes d'une beauté ravissante, et de papillons diaprés, aux larges ailes d'azur et de pourpre ; tous légers, volages et inolfensifs. J'en excepterai pourtant les mosquiîesqui, s'éveillant quand le soleil quittait l'horizon, ont souvent troublé leur sommeil , comme pour les inviter à contempler le calme de la nature dans une belle nuit : l'éclat surnaturel de la lune en ces climats et des quantités de mouches lumineuses qui, voltigeant dans l'ombre, semblaient des diamans pourvus d'ailes, ou des molécules étincelantes, encore pénétrées de tous les feux du jour.
Les naturels sont idolâtres et, comme tels, peuvent être réduits en esclavage, ce que n'ont point à craindre les sectateurs de Mahomet dont je parlerai bientôt ; mais l'esclavage est doux : là , point de cachots, point de chaînes, point de bâton, point de mauvais traitcmens. Lorsqu'il y a peu à faire , là où l'on possède p<ui , là où les désirs sont bornés, l'esclave a bien peu à envier au maître. Je souhaiterais à plus d'un homme libre de nos climats l'esclavage chez les sauvages du centre de l'Afrique.
Simples, conlians, crédules à l'excès, peu accessibles aux peines et aux émotions vives, laissant doucement couler la vie sans songer où elle mène, ces Africains paraissent en général peu susceptibles d'une instruction étendue; leur ignorance est extrême et leurs progrès fort lents 5 c'est au point qu'ils n'ont pas jusqu'ici secoué le joug de l'autorité paternelle : chose merveilleuse ! on voit encore des enfans parmi eux ! et ils en sont restés aux traditions de Lacédémone sur le respect que l'on doit à la vieillesse.
Les Africains ne sont pas seuls habitans de ce beau pays: les Arabes Fellans y ont depuis long-temps apporté leurs iTiœurs, leur culte et leur domination. Ixenommos poiu* leur bravoure , adroits, inlclligens,
cultivateurs habiles, ils sont souvent en guerre avec les naturels, et la crainte qu'ils leur inspirent est une des raisons qui les empêchent de quitter le lieu qui les a vus naître. A la suite de ces heureux conquérans, des familles de pasteurs sont venues se fixer sur ce sol si fertile et peupler les bords du Niger, où ils se sont étonnamment multipliés. Beaucoup, s'unissant entre eux , ont formé des bourgs et des villes immenses, dont plusieurs n'ont pas moins de trente milles de circuit et avec une triple enceinte de murailles. Toute la population ne forme qu'une vaste famille ; ils mènent une vie calme et tranquille, image parfaite de la vie patriarchale; ils conservent avec soin le langage et la simplicité de leurs pères; leur existence douce et sereine s'écoule embellie par la jouissance de ces plaisirs domestiques , de cette bienveillance réciproque , qui font le charme des sociétés civilisées, et dont leurs compatriotes vagabonds n'ont pas même l'idée.
Bien supérieurs aux indolens propriétaires du sol, ces heureux mortels se livrent avec succès à l'éducation des chevaux ; ils s'occupent de leurs fermes, de leurs troupeaux, et leurs progrès dans l'agriculture ne le cèdent en rien aux pays les plus éclairés de l'Europe. On connaît toute la tendresse de l'Arabe pour son coursier, ils ne la démentent point ; ils sont outre cela susceptibles de pensées nobles et d'actions généreuses. On pourrait citer chez eux plus d'un trait d'amitié qui rappellerait le dévouement de Pilade et d'Oreste.
Pendant toute une nuit, les voyageurs furent troublés par la conversation très-animée d'une case voisine. Aux témoignages de la joie la plus vive se mêlaient des pleurs et des sanglots. 11 s'agissait de deux femmes amies qui se revoyaient après un an d'absence.
Un roi de Riama s'était lié d'amitié avec un Arabe du désert; il y avait entre eux un mutuel échange de tendresse et de prévenances; ils ne pouvaient se passer l'un de l'autre. En témoignage de son estime, le roi donna h l'Arabe sa fille favorite. Une mort prématurée l'ayant privé de son ami , il en fut inconsolable. Sa douleur le porta à finir ses jours par le suicide , seul acte de cette nature dont ces contrées gardent le souvenir.
Un Fellan voyageait avec une jeune fille qu'il devait bientôt épouser. Il fit rencontre de bandits du Bouigou qui exigèrent qu'il leur livrât sa maîtresse. Il lutta contre eux jusqu'à ce qu'elle fut hors de leurs atteintes, et alors il se mit à courir pour sauver sa vie ; mais ils le per-
cèrent d'un si grand nonribrc de (lèches qu'il tomba expirant dans un sentier. L'im|)ression qu'a laissée celte histoire , l'horreur et la vivacité avec laquelle on la raconte témoignent qu'un meurtre dans ces contrées , même de la part des brigands , est une chose fort rare. Lorsqu'un pareil crime se commet , toute la nation semble frapf>ée d'eflVoi et le peuple se lève comme si une armée ennemie dévastait le pays et égorgeait tous les habitans.
Les hommes, d'une stature moindre que les Africains, se reconnaissent à leurs formes moins empâtées, à leur ton cuivré, à leurs manières douces et affables.
Les femmes sont modestes et réservées, leur conduite est pleine d'urbanité et de délicatesse ; elles ne séduisent pas moins par leurs charmes que par leur aménité. Des yeux noirs conime du geai, brillans comme le diamant; de longs cils aussi luisans que des plumes de corbeau, des traits réguliers, des formes élégantes et gracieuses, tels sont les avantages que la nature leur a prodigués et que font encore ressortir une naïveté touchante , la décence de leur mise et une recherche de propreté que trop souvent on souhaiterait aux naturels du pays. Rien de plus charmant que les jeunes Fellanes: tout chez elles annonce le bonheur, l'innocence et la gaité. Les contours de leur visage sont pleins d'une douce harmonie; leurs cheveux sont disposés avec un goût qui ferait le désespoir de nos artistes et exciterait la jalousie de nos dames. Lorsque dans ces champs fortunés elles suivent leurs pères et leurs époux qui cultivent , en chantant gaîment au son du tambourin ; lorsqu'au milieu de prairies sans tin ou d'admirables paysages elles folâtrent, en gardant leurs troupeaux, au sein d'une foule d'enfansvifs et jolis comme elles, lorsqu'aux accords d'une musique champêtre elles forment des danses légères sur des tapis de verdure, on croit à la réalité des rêves délicieux de Tbéocrite et de Virgile; on voit douées de vie et d'ame les peintures si suaves de Raphaël, du Guide et du Poussin; on se croit transporté au sein de l'Arcadie, sur les bords de l'Eurotas ou dans l'antique vallée de Tempe.
Tels sont les lieux, tels sont les peuples qui vont bientôt subir le joug de notre civilisation moderne.
J'ai lu que, des voyageurs ayant été poussés par la tempête vers des îles où nul humain n'avait pénétre, les animaux qui peuplaient ces solitudes ne témoignèrent aucun effroi à leur approche et ne leur lircnt
aucun mal. Ils ne fuyaient point sous leurs pas, ils se laissaient approcher sans crainte; les oiseaux voltigeaient autour d'eux ^ se perchaient sur leur tête et recevaient à manger de leurs mains. Mais leur confiance ayant été payée par de mauvais traitemens , par l'esclavage et la mort^ ils sont bientôt devenus, comme ailleurs, défians, cruels et ennemis irréconciliables de ceux qui leur avaient voué une guerre éternelle; il en est de même des peuplades d'Afrique. Le tableau que je viens de tracer ne convient plus là où les blancs ont pénétré, là où les Arabes vagabonds ont porté leurs pas ; il n'est vrai que depuis Yaourie jusqu'à Rirri et dans quelques-unes des plages reconnues par M. Caillé.
Je sais que les habitans des côtes d'Afrique sont pour la plupart insociables, fourbes, pleins de rudesse et de méchanceté; mais étaientils tels dès le principe, ou les avons-nous faits ainsi? Si les Européens, dés le début de leurs relations, les avaient traités avec justice et humanité, s'ils leur avaient envoyé des législateurs , des philosophes et des sages , ils auraient quelque droit de se plaindre ; mais que pouvaientils espérer d'avides traitans, de pirates, de corsaires, de négriers, de matelots voués au vice et à la brutalité? Certes , de tels apôtres n'étaient pas faits pour les convertir ni leur donner une haute idée de notre civilisation.
(( Depuis que les blancs ont mis le pied en Afrique, dit en terminant M. Nellis, la guerre y est continuelle et des milliers de nègres vont chaque année dans des plages lointaines expirer sous le bâton. C'était une singulière façon de préluder à leur bonheur. Jusqu'ici on n'avait pu envahir que les côtes; c'est le centre du pays qui va jouir du fruit de nos institutions. Déjà une flotille anglaise s'est emparée des rives du fleuve, en attendant qu'une compagnie puisse se frayer une autre voie par le désert.
)) Mais avant de se livrer à ces tendres soins , ne serait-il pas bon de s'informer si ces hommes désirent qu'on améliore leur sort et s'ils veulent échanger leurs jouissances pour les nôtres ? Ne serait-il pas prudent d'étudier si la nature les a destinés à cette vie active et intellectuelle qui fait notre partage; si, enfin , la civilisation moderne, cette flamme qui brille et consume, ce flambeau qui éclaire et dévore, doit aussi s'allumer pour eux?
)) Pauvres Africains ! je ciains bien que vous ne paviez cher votre hospitalité pour deux étrangers!
» Je n'ignore pas qu'on veut votre bien, qu'on désire par-dessus tout vous civiliser, et que tout se passera au nom de la morale, de la science et de l'iiumanité; mais le passe ne me rassure point pour l'avenir. »
Qu'avait h gagner la morale à la captivité d'un roi puissant de l'Inde, à l'envahissement de ses états ravagés par le fer et le feu ? Que gagne la science à l'extermination journalière des peuplades Caraïbes? Quelle découverte a valu au monde l'hécatombe de cinquante mille habitans des îles Marianes? Demandez au vertueux Las Casas si c'est au nom de l'humanité qu'une race entière d'hommes a disparu de la surfrce du Nouveau-Monde, après les plus sanglans outrages, au milieu des plus affreux tourmens ? Ne serait-il pas plus simple d'avouer qu'on usera du droit du plus fort et de reconnaître que notre vieille Europe, chargée de dettes et de population , est prête à succomber sous ce double fardeau si l'on n'ouvre de nouvelles voies à son activité et à son industrie.
Pauvres Africains! on vous parlera d'abolir l'esclavage; mais bientôt maîtres et esclaves travailleront pour de nouveaux despotes cent fois plus durs que les premiers. Vous fertiliserez la terre sans en recueillir les fruits; vous chercherez pour d'autres l'or caché dans ses entrailles, et pour prix de vos sueurs on vous apportera des vices inconnus, les maux du corps et les tourmens de l'âme qui vous sont étrangers.
Ah! si ce roi de Rabba , si noble, si magnanime , qui se montra si généreux envers les frères Lander, les eût accompagnés jusque dans leur patrie^ son étonnement eut été grand h la vue de nos cités et des merveilles des arts; mais qu'eùt-il pensé en voyant tant de vices pour quelques vertus, la misère en présence du luxe, l'aveuglement au sein des lumières , tant de grandeurs à la lois et tant d'intirmités!
Si , ensuite , un pouvoir magique dévoilait à ses yeux nos continuelles déceptions , le mensonge de nos existences , nos peines de l'ame et nos tourmens du cœur ; quoi ! s'écrierait-il , ce sont là ces mortels que je regardais comme des demi -dieux ! ces blancs auxquels le ciel a tout prodigué ! Ah ! je le vois^ le sort a lait deux parts : il leur a donné la gloire et le génie, à nous le silence et la simj)licité du cœur; ils ont le savoir et la richesse, nous la pauvreté et l'ignorance des choses; à eux le mépris du passé, le trouble du picsent , la crainte de l'avenir ; ii nous les jours de paix, les douces nuits et les causeries sous l'ombre. Leurs
pères ne furent pas heureux, puisqu'ils ont des enfans qui renient leurs mœurs et leurs croyances ; eux-mêmes ne le sont pas, puisqu'ils courent sans cesse après un bonheur qu'ils ne peuvent atteindre. Adieu , je veux vivre et mourir comme mes aïeux ; je retourne aux bords du Niger; je ne fais plus qu'un vœu : c'est que vous ne m'y suiviez pas.