PARIS
Il est minuit. L'effroyable tumulte de la journée cesse peu à peu , le roulement des voitures devient de plus en plus rare , le bruit commence à s'endormir ; les pas cadencés d'une patrouille ou d'un passant atardé éveillent seuls l'écho , Paris est livré tout entier aux savans , aux voleurs, aux rondes de nuit. La folle ville est lasse ^ elle va se coucher et chercher dans les songes si deux et deux ne font pas cinq au lieu de quatre.
Il est minuit. Les nombreuses horloges de la ville se répondent sur tous les points , et du haut de leurs clochers jettent sur ces demeures, naguère insouciantes et folles, des idées sévères et mélancoliques. Au milieu du silence , surtout quand les vents se taisent et que la lune jette ses pâles clartés sur la bruyère ou sur la ville, qui jamais entendit sans une émotion profonde ces sons ailés qui s'échappent dans l'air comme des notes harmonieuses , claires comme des voix d'enfans , ou solennelles comme des avertissemens du ciel? Quand tout dort, l'église seule veille encore sur ses enfans , et leur transmet , par la voix des heures, ses conseils et ses bénédictions. Ce son au milieu du silence ressemble à la voix du pasteur qui appelle dans le désert ses brebis égarées ; c est , pour le voyageur perdu dans les bruyères ou dans les gorges des Alpes, le signal du repos et du salut. Minuit! c'est l'heure la plus mélancolique et la plus douce ; l'heure où les âmes en peine viennent voltiger autour de leurs anciennes demeures sous la forme de lumières pâles et errantes ; l'heure où on se souvient le mieux de sa mère absente , de ses amis morts ^ de Dieu ; c'est le moment où l'on prie avec le plus de i'ervcur^ où l'on aime avec toute son ame , où l'on
espère avec le plus de foi. Alors la clarté de la lune est plus douce, les vapeurs de la nuit sont plus molles; le silence, interrompu de loin en loin, annonce le repos, mais non pas la mort. Minuit! c'est l'heure intermédiaire entre la terre et le ciel , entre la vertu et le crime, entre le crime , enfin , et le remords.
Il est une heure. Ce son isolé, répété de clocher en clocher comme la voix de la sentinelle perdue dans le désert, répand la terreur dans l'ame. TcTut est sombre et froid , un silence morne et sans interruption enveloppe au loin la ville. La lune s'est voilée ; quelques nuages gris passent et repassent sur nos létes comme des fantômes. Il fait froid. Le poète , qui veille en ce moment , ressent un malaise inconnu ; sa tète est lourde, sa poitrine oppressée, et ses yeux, fatigués et pleins de larmes involontaires, errent au hasard autour de lui. La pale lumière qui éclaire sa chambre danse et tourbillonne, les meubles se déplacent, courent, se heurtent, montent et descendent du parquet au plafond; mille fantômes se jouent sur les murs, riant et grimaçant, prêts h parler. En ce moment , et sous des impressions semblables, si quelqu'un entrait brusquement dans votre chambre , vous sentiriez un frisson mortel courir des pieds à la tète. Les plus courageux ont peur d'une ombre ; nous sommes faibles avant d'être forts , et la peur est la seule
chose qui, de nos jours , ne raisonne pas C'est l'heure où l'esprit
de Dieu et celui des ténèbres nous pressent avec le plus de force; ils nous enveloppent de leurs réseaux , ils creusent jusqu'au fond de nos entrailles , et découvrent à nos yeux leurs plus secrets replis. Rien ne distrait l'homme soumis à leur puissance : pas un souflle , pas un cri dans la rue, tout est mort ; lui seul est vivant et livré tout entier au génie qui le presse et le fatigue. Moment terrible !... Qui sait combien d'êtres criminels, effravés d'eux-mêmes, sont revenus à la vertu à cette heure de la nuit; combien d'autres aussi , jusqu'alors vertueux, ont projeté leur premier crime pour avoir imprudemment livré leurs âmes aux mauvais désirs et aux tentations coupables!
Si vous habitez sur quelque hauteur qui domine la ville , ouvrez en ce moment vos fenêtres et regardez cette énorme masse de murs entassés les uns sur les autres et qu'on nomme Paris. Quel nom ! quel silence et quel vaste tombeau!... f^àbas, là bas, le Panthéon dresse vers le ciel son énorme scandale de pierre comme un défi ; un peu plus bas, on rend le palais de (Catherine de Médieis dilforme, sans doute
pour que ie contenant et le contenu ne hurlent plus de se trouver ensemble; plus bas encore, trois cents individus battent monnaie sur le dos de la France. Voilà le Louvre, les Tuileries, le jardin de le Nôtre, la Colonne, rObélisquc, le royal hôtel des Invalides, l'Arc de l'Étoile! quelle imposante ligne de monumens et de chefs-d'œuvre! La France n'est pas seulement grande par son génie guerrier : les arts la placent encore à la tète du monde.
Un million d'êtres dévorés de passions habitent cette vaste'enceinte; tous les peuples y envoient leurs représentans pour connaître cette ville dont on raconte de si merveilleuses choses jusque sous la tente du désert : c'est le Pandaemonium de l'Europe. Paris ressemble aux vastes souterrains de la Sicile . où d'infatigables travailleurs forgeaient sans cesse les armes redoutables de Jupiter, ou les flèches dont se servirent les Lapilhes pour s'entretuer ; mais aussi les arts et l'industrie qui forcèrent plus tard l'esclavage à s'enfuir devant la liberté. Dans ces murs repose le peuple le plus fou et le plus sage , le plus grand et le plus ridicule \ lion terrible dont la crinière hérissée et la bouche sanglante épouvantent l'Europe , singe qui rit et grimace , coursier fougueux que rien n'arrête ; ce peuple enfin court au hasard , gamin ou ofrand homme , des lauriers au front ou le cynisme sur les lèvres.
Paris hier fit trois bonds dans l'arène ; mais, bon homme au fend, il rit ce soir de son courage, et se couche sur ses lauriers fanés, préférant le manteau de Diogène et la marotte de Momus à la pourpre royale.
— Dors, ô bon peuple de France , repose-toi; c'est assez rire, gloser, rugir, faire et défaire du matin au soir; dors!... assez de folles joies et de misères, assez de grandes et surtout de petites choses comme cela ! Ta journée n'est point perdue ; demain le monde saura le fruit de tes travaux. Dors , ô peuple roi , car tes yeux doivent être fatigués de voir et d'admirer tes grands hommes , et tes mains d'applaudir aux combats de nains qu'ils se livrent dans l'arène pour t'amuser; dors bien et oublie : peut-être un songe heureux viendra embellir ton sommeil. Un songe!... c'est quelque chose!... un songe, c'est peut-être le bonheur tout entier : repose quelques instans la royale tête sur le duvet , ou plutôt sur la couche indigente de Cerès.
Et cependant tous ne dorment pas. La civilisation, notre bonne mère , a tant dévoré hier^ qu'il faut au^ monstre une pâture nouvelle.
Poètes, législateurs, hommes de la science et <Ic rinJustrie, travaillent à cette heure. Celui-ci soumet dans un creuset difîérentcs substances pour trouver un nouveau procédé chimique 5 celui-là cherche dans l'étude des bosses crâniennes des connaissances qui le mènent tout droit au lumineux axiome de Mahomet : C'était écrit!... Ici on fabrique une mode nouvelle, là un prospectus/^ui vont porter aux nues la gloire de laFrance ; tel met littéralemeiit la lumière en bouteille ; tel autre invente, en faveur du peuple, quelque excellent procédé philantropique qui va l'enrichir, et entin le plus digne jette pèle - mêle dans un bocal peuples et rois, Français et Hottentots, mandarins et préfets^ droits etdo-voirs enfin ; il triture, mêle, divise, réunit tous ces élémens divers , et , penché sur son creuset, il attend l'accomplissement du grand-œuvre. La pierre philosophale, tant cherchée autrefois , est encore de nos jours la marotte des savans : c'est peut-être le dernier degré de toute science humaine. Faire de l'or !... Le roi Midas dut être un bien grand homme !
Il est des gens tristes et moroses qui vont toujours pleurant sur nous et calomniant nos mœurs. Bonne ville de Paris, des enfans ingrats médisent de toi , pauvre femme si pure et si digne! Il y a quelques mois , j'arrivais de province, et , méconnaissant les mœuisdesParisiens,je m'informais d'elles près d'un docteur, homme capable , mais un peu loupgarou... — Y a-t-il beaucoup d'honnêtes gens dans Paris, lui demandaije? — Eh ! eh ! dit-il, couci couci. — Et de femmes sages? — Boilcau de son tempsen comptait trois; je suis juste, et j'avance que de nos jours ce nombre est devenu presque incalculable. — A la bonne heure, m'écriai-je, nous valons mieux que nos pères! Le docteur ricanait malicieusement. — Parbleu^ repris-je, je suis siir qu'il v a dans Paris très-peu de coquins. — llolà! dit le docteur, comment l'entendezvous?... ceci mérite explication. Appelez-vous coquin celui quia la volonté comme celui quia le pouvoir de faire des sottises ?.,. Jouer le rôle de compère à la Bourse ou derrière une table d'écarté, voler des millions dans les poches publi(jues, ou des sous dans le gousset d'un pauvre diable , est-ce la même chose?... prendre la place d'un autre brusquement ou par surprise, trom[)er ses amis , sesparens , ses bienfaiteurs ; jouer pendant quinze ans un rôle avec un masque sur la figure, et un autre rôle à visage découvert, est-ce être un coquin.' — Sans doute, dis-je. Quelles (.liables de distinctions m'établissez-vous là? —
Ces distinctions sont nécessaires , reprit-il ; toutes choses sont relatives , et il est tel genre de fredaines qui n'entraîne pas une qualification injurieuse, et qui pourtant, dans un certain ordre d'idées, mériterait a corde. Que pensez-vous, par exemple, de cet axiome deFiesque de Lavagna, que bien des gens prennent à la lettre : S'il est honteux de s'approprier quelques sous^ s'il est téméraire de voler un million, dérober un trône c^est sublime! hein? — Plus le crime est grand, plus on devrait serrer la corde. — A ce compte, monsieur, reprit le docteur, mettez tel nombre de coquins que vous voudrez, sans crainte d'exagérer. — Au diable vieil oiseau de mauvais augure, m'éeriai-je , tout rouge d'indignation!!! Ce pauvre Paris! voyez un peu comme on le traite! quelle indiscrétion et quelle rage ! — Vous êtes superbe avec votre colère , reprit froidement le docteur; ma parole d'honneur, vous me faites l'effet d'un héros vertueux de quelque vieux mélodrame; que diable, mon cher , êtes-vous venu faire à Paris , si vous croyez encore à quelque chose ? Je vous donne rendez-vous ici dans six mois, et vous me résoudrez cette question qui ne m'appartient pas: si, pour acquérir une brillante fortune, il suffisait de désirer la mort d'un shah de Perse, combien d'hommes y a-t-il dans Paris qui, après quelque hésitation, ne tueraient pas le shah ?
Hier soir les six mois expiraient : je courus au rendez-vous, heureux et fier de la solution de mon problème; le docteur m'attendait. Eh bien! me dit-il, quel chiffre apportez-vous à ma question? — Le voilà, lui dis-je : 600,000 sans compter les femmes , les enfans , les vieillards, les aveugles et les paralytiques. — 600,000!!! s'écria le docteur, en éclatant de rire : 600,000 !!! Vous avez, mon cher, interrompu l'ordre des chiffres : au lieu de mettre les zéros à la suite de l'unité , mettezles devant, et vous aurez le nombre exact de ceux qui n'auraient pas la mort du roi de Perse sur la conscience. — Mais c'est abominable, ce que vous dites-là, docteur!... A votre compte, si Paris près d'être détruit , devait être sauvé à la condition que Dieu imposa jadis à Sodome , Paris serait-il sauvé ou détruit? — Ma foi , dit-il, je ne donnerais pas de cette vaste capitale deux maravédis. Je le quittai indigné de ses affreux propos. S'il disnit vrai, cette ville pourrait-elle dormir?.... Et pourtant voyez comme elle est calme et tranquille !... Les heures s'écoulent lenlenient, les premiers rayons de l'aurore déjà colorent le ciel,
et cependant tout dort, et réve mollement de bonheur et de plaibiis, sans crainte et sans remords.
Bientôt le soleil va paraître; le bruit commence à se répandre dans les rues, léger d'abord , puis animé, bruyant, sans fin « Éveilletoi , peuple de Paris ; au travail, au travail ! les rois ne doivent pas si long-temps dormir ; à l'œuvre !... L'Europe écoute et attend en silence ce que tu vas dire... Tous les matins , les nations voisines demandent, comme des filles soumises, des nouvelles de leur mère de France. A l'œuvre ! on attend à Moscou tes modes , tes bijoux en Espagne , tes soieries en Angleterre et aux États-Unis, tes livres partout. Sois pour les peuples étrangers un modèle, un maître bien-aimé dont on suit les leçons avec ardeur. O France, invente, crée, façonne à ton gré , marche à grands pas vers l'avenir; mais, jeune folle , modère un peu ta fougue, et regarde où tu poses les pieds. Guerrière, le canon va bientôt mugir sur les plages d'Afrique , il y a là des peuples infidèles et barbares qu'il faut amener au Christ et à la civilisation , mais pour que tes armes soient bénies. Français, courbe ta tète, fier Sicambre, et adore ce que tu brûlais naguères. » B. Malry.