MUNICH
Cent lieues me séparaient de P*** , et mon cœur palpitait encore au souvenir des profondes émotions qui l'avaient agité. Et, en eiTet , quelle impression vous pénètre en face de ce palais dont les portes sont à peine gardées par quelques soldats allemands, de ces tristes pavillons auxquels on n'aperçoit pas même le plus petit fragment du drapeau de Rocroy ! ! Oh ! quel sentiment indétinissable vous navre en parcourant ces Tuileries de l'exil si mesquines , avec leur immenFité morne et déserte, auxquelles une révolution inouic a donné pour hôtes le fils du vainqueur d'Alger, la fille de Louis XVI et le pnnce qui fut nommé l'espoir de la France! Mais je détourne mes reganls de ce lugubre tableau pour me livrer tout entier à l'admiration de cette capitale de la Bavière que je revoyais avec tant de bonheur.
Je me rappelle qu'en la quittant , il y a un mois , mon compagnon
de voyage , me vovant triste et rêveur , me demanda la cause de cet état de mon esprit; pour toute réponse, je restai livré à mes réflexions ; enfin, pressé par ses instances : Je suis amoureux, lui dis-je, amoureux de Munich... Et de fait , c'est une belle création que cette ville qui s'est tellement hâtée, dans le noble style de ses constructions, dans l'élégance ou la majesté de ses monumens, dans le bon goût de ses édifices, dans l'intelligente disposition de ses rues et de ses places, qu'en vingt années elle s'est faite , comme par enchantement, la rivale de Rome pour les arts. Son roi, sévère dans sa dépense personnelle, sacrifie presque tous les revenus de la liste civile à des travaux qui font vivre son peuple en même temps qu'ils encouragent toutes les industries. De toutes parts, c'est une heureuse activité parmi les architectes, les peintres, les sculpteurs, chez qui l'émulation enfante ces étonnans progrès , ces merveilleux ouvrages dont le palais du roi et la colossale Glvpothèqiie présentent les plus nouvelles preuves. Le souverain ne se borne pas à faire élever des quartiers commodes, à fonder des établissemens utiles ; il se dépouille de tout égo'isme de créateur, et, chaque année, une excursion faite en Italie , avec ce discernement qui le distingue , vient enrichir les musées de Munich de précieux débris d'antiquité ; en un mot , le désir d'ajouter quelque chose de plus à la physionomie artistique de sa capitale est constamment l'objet de ses royales récréations. A côté de tant de fraîches et gracieuses productions , une vieille cathédrale avec sa nef magnifiquement immense , son maître-autel gigantesque, et ce tableau monumental qu'encadrent les dorures délicatement sculptées; puis, au milieu du chœur garni de stalles qui semblent autant de trônes , ce vaste tombeau de bronze autour duquel veillent , genou en terre, des hommes d'armes ; ajoutez a cela un jour mystérieux descendant à travers les vitraux coloriés et conviant au recueillement la foule qui , sans distinction de rang ni d'âge, reste pieusement debout pendant le saint office.
Ce serait chose trop longue que d'énumérer tout ce qu'on remarque dans cette ville où la nature s'est pUie à devenir l'auxiliaire de l'art et lui prodigue les sites les plus rians, les aspects les plus pittoresques. Le parc royal, délicieusement dessiné dans son immense étendue, présente tantôt de droites et majestueuses avenues, une ravissante esplanade, tantôt des chemins sinueux, de frais ombrages au bord d'une rivière qui se déroule nu sein des prairies comme un long ruban d'argent.
Mais au milieu de toutes les admirations qu'inspire cette cité privilégiée , il faut s'arrêter devant une pensée bien consolante , c'est que l'orgueil de roi , l'amour d'une haute renommée, et même le bonheur de faire le bien de son peuple , sont surpassés chez le souverain de Jîaviére, par un sentiment qui domine tout, la piété filiale.
En tous lieux , il a posé l'image vénérée de son père , et sur la place de son nouveau palais, en face de son trône , il lui a fait élever un monument colossal. Le feu roi y est représenté dans l'attitude d'un homsie qui donne un conseil ; ce regard de bronze , cette main qui semble commander encore , sont les éternels témoins que Maximilien s'est choisis , et auxquels il se plaît à rendre un hommage de tous les instans. Noble leçon pour les rois qui ont eu un bon père ! !...
Le cimetière de Munich n'est point, comme celui du Père- la-Chaise, le rendez-vous des promeneurs qui profanent les tombeaux par leurs indécentes flâneries, et rien ne peut être comparé à ce véritable jardin àes morts. A Paris, c'est le laste partout, peu ou point de douleur humble et vraie; à Munich , la piété et le respect ont fait tous les frais de luxe ; le marbre et l'or y sont prodigués en autels et en croix , des fleurs recouvrent les modestes cpitaphes.
De toutes parts ce ne sont que des tombes parfumées et des mausolées odorans. Une chapelle est exclusivement destinée h l'office des défunts qu'on transporte de leurs maisons , pour les déposer pondant quarante-huit heures dans une immense salle dont les cloisons de verre permettent au public de venir faire de derniers adieux. La famille seule a droit de s'agenouiller au pied des cercueils parés de couronnes et de fraîches guirlandes. Les morts sont couverts de leurs plus beaux vêtemens; je vis en cet état un magistrat avec ses insigiies, un cfuerrier en uniforme , une jeune femme dans sa robe nuptiale , déjeunes filles, et auprès, un pauvre vieillard qui, lui aussi, avait des roses sur le Iront et des feuillages pour linceul. Plus loin , un petit enfant paraissait endormi dans un berceau d'immortelles, suspendu par des chaînes verdoyantes à deux arbres artificiels, image touchante et symbolique qui semble nous dire que parfois l'enfant ne naît que pour mounr, pareil à l'oiseau qui s'arrête à peine sur la branche. Et au fond de ce sanctuaire si imposant, une grande croix blanche se détachant sur un fond
noir Oh! mon Dieu ! que de sujets de réflexions pour un vova-
geur !
Tout ce que je venais de voir me remplit d'admiration , mais je n'y trouvais pas seulement une réunion de chefs-d'œuvre, et la preuve du goût éclairé du souverain pour les arts : il y avait au-dessus de tout cela des idées poliliques , religieuses , morales, philosophiques, qui se confondaient dans une bienheureuse fraternité^ et honoraient grandement à mes yeux le monarque de Bavière. Aussi cette capitale, qui joint à tant de magnificence et de confortabilité une aimable simplicité de mœurs et des habitudes hospitalières, est-elle restée dans ma mémoire comme un véritable modèle ; et vous, lecteur^ je vous prédis que si vous la visitez, vous répondrez à ceux qui vous en parleront : « Je suis amoureux de Munich. » Auguste Johannet.
(Extrait d'un Voyage en Allemagne, )
I3att0 k^ jHaittagnciSi ^cvct^.