POÉSIES POPULAIRES
On a souvent adressé à l'aristocratie du moyen-âge le reproche banal d'obscurantisme ; on a supposé, et avec infiniment d'esprit, il faut e dirC;, des titres où certains seigneurs auraient déclaré ne savoir signer, vu leur qualité de gentilhomme. Cette ingénieuse rouerie a eu, dans son temps, un succès inimaginable, et a fait rire aux larmes le bon peuple. Au fait, ils étaient étrangement ridicules, ces gentilshommes qui ne savaient écrire qu'avec la pointe de leur épée, et qu'une seule chose^ leur haine , sur la poitrine des ennemis de la patrie , comme messire Bertrand Duguesclin !
Et cependant , qui est-ce qui protégeait les lettres et les arts au movcn-age? qui fondait les collèges, les communautés de-savants religieux, qui bâtissait les cathédrales, qui payait les poètes, pour ne parler que de ceux-ci, qui les hébergeait, les vétissait, les nourrissait, les comblait de faveurs, sinon l'aristocratie? et n'a-t-elle pas quelque droit de revendiquer une part aux grandes œuvres qu'elle a favorisées ou fait éclore ?
L'histoire et les monumons sont là : c'est un livre ouvert à tout le monde , chacun peut venir y lire.
Berdic , ménestrel des ducs de Normandie, en reçoit une dotation de trois villes et cinq caracatcsdc terre , sans redevances; Galfrie, une annuité de l'abbaye de Ilcde; Roher, des honoraires immenses qui le mettent à même de fonder l'hôpital de Saint-Barlhélemy ; le trouvère Wace . la riche prébende de Bayeux, et maint autre don^ nous dit-il.
Guillaume-le-Roux (ait composer ses lais charmans hMariede Compiègne , dame Cor)st3incc-la- gentille , des romans à Geolfroi Gaimur ; Élis de Gondé , ses proverbes de Salomon , à Samson de Nantenil ; la comtesse de Champagne , les comtes de Flandre , tous ses poèmes à Grestiens de Troyes.
Les seigneurs irlandais, gallois et bretons, derniers rameaux de l'arbre celtique, continuent, comme leurs aïeux , à s'entourer de bardes qu'ils encouragent par leurs libéralités ; coutume qui subsiste encore en Bretagne, au XV* siècle, comme le prouve la ballade d'Azénor. Voilà des faits ; mais il était de bon ton, dans un certain monde, de les ignorer, ou d'ccliapper par un lazzi à rintlexibilité de leur logique.
Quand vous quittez le riant pays de Léon , pour gagner la Haute- Gornouaille , le paysage change tout d'un coup. Là, ce n'était que champs couverts de hautes et riches moissons, que prairies fraîches et veloutées , avec de larges et clairs ruisseaux , bordées de jeunes chênes, ou voilées, de saules; que de longues avenues sombres, au bout desquelles on voit un château ou la mer. Ici , des montagnes escarpées, nues, arides, infranchissables ; une nuit épaisse les enveloppe souvent toute la matinée ; vous marchez dans les ténèbres sans pouvoir distinguer les objets à dix pas de vous; vos habits sont trempés , vos membres glacés ; ce n'est que vers onze heures que le soleil perce la brume et vient briller à l'horizon ; les montagnes apparaissent alors dans toute leur beauté solennelle et sauvage ; çà et là, à grande distance, s'élèvent , sur leurs sommets dorés , une chaumière, une pyramide de granit brut^ plantée par les druides, ou uu admirable clocher, autre merveille de ces déserts, qui porte jusqu'au ciel le témoignage
(Je noire loi 5 aucun bruit, que le frémissement léger de l'air dans les bruyères , le grincement plaintif d'un moulin à vent, le rare sifflet d'un berger dont le chien poursuit et rassemble de maigres brebis noires.
Je marchais depuis cinq heures du matin ; il en était deux de l'aprèsmidi ; et j'apercevais déjà la jolie flèche gothique de l'église du village, où j'avais dessein de me rendre, lorsque soudain les sons perçans d'une bombarde vinrent frapper mon oreille.
Il faut être Breton pour savoir quels frissons de plaisir nous donne ce rustique instrument ! Combien de fois, loin de mon pays, des larmes n'ont-elles pas roulé dans mes yeux, au souvenu* de ses airs, ou en croyant les entendre! La patrie , ses malheurs , ses joies , son histoire, nos landes , nos grèves , nos bons et sincères paysans, et leurs fêtes; mille pensées tristes, vagues , confuses, irréfléchies, de bonheur lointain et qui nous fuit, accouraient, m'assaillaient ; je n'y pouvais tenir et je fondais en pleurs !
Mais cette fois la patrie était au fond du vallon. Je traversai, pour venir jusqu'à la maison d'un vieux chanteur, une foule immense d'hommes, de chevaux et de troupeaux de tout genre; la maison était pleine de monde; la première personne que je reconnus fut une des petites filles du bonhomme, debout sur le seuil de la porte ; je voulus l'embrasser, mais elle m'échappa et courut vers son grand-père, en criant : Grand-père! grand-père I le beau nions ieuî', le beau monsieur ! le voilà arrivé ; il est là !
1» 4-.e vieillard s'avança aussitôt au-devant de moi, me tendit la main
que je serrai affectueusement , me fît asseoir à sa table à la première
place , appela sa femme , se donna beaucoup de mouvement pour me
làire honneur ; j'étais attendri jusqu'au fond de l'ame. ^^
— Eh bien ! lui dis-je enfin quand je lus un peu remis, qu'est-ce qu'il
y a donc de nouveau dans votre village ? une foire, à ce que je crois ;
mais pounjuoi ces danses, ces sonneurset cet air de fête? — C'est que c'est
une lète en effet, me répondit-il. Hier c'était le pardon de notre église,
aujourd'hui nous fêtons nos piitres : vous avez dii les apercevoir sur
le placis qui se réjouissent à qui mieux mieux 9 mon petit-fils lannik
est avec eux, et ce n'est pas, je vous assure, un des moins joyeux de la
bande. — Ahl vous lètez vos patres ; ici cet usage est-il bien ancien ?
quelles en sont les cérémonies ? — i\ncion ? comme le monde sans
iloule ; <|uaiit aux ccicinouies, elles soûl l)ieii simples» : chaque pcic et mère amène ses enians d'entre neul et douze ans^;ct, de plus , il [)urte du beurre, du lait, un quartier de mouton , de veau ou de porc; on choisit une maison où il y a un grand repas , après lequels les petits, les garçons et les jeunes filles , qui n'ont rien de mieux à faire, s'en vont danser ; les autres vont au champ de foire... — Mais, mangez donc , vous n'avez pas d'appétit, je crois ( moi qui dévorais) ! et il remplissait mon assiette de lard et de fard de blé noir. — Apres nous irons, si vous le voulez, voir la danse.
Je me levai bientôt de table et nous nous y rendîmes. Un tertre de gazon fin et uni servait de salle; le bal-kemé venait de finir, et chacun avait regagné sa place. Les jeunes filles se tenaient debout , d'un côté, les yeux baissés et en silence ; à leur coilTe blanche de dentelle, élégamment relevée sur la tète , à leui" corset de même couleur bordé de rubans et de velours , à leur jupon de laine bleue frangé de ganses éclatantes, à leur tablier à raies rouges, on reconnaissait tout de suite la paysanne des montagnes; les garçons, d'un autre côté, causaient et riaient en groupes ; dans un coin cliantaient des buveurs autour d'une barrique de cidre ; en face, les sonneurs, montés sur leurs tréteaux, reprenaient haleine, timdis que l'aire était livrée aux petits pâtres, filles et garçons, qui dansaient à leur tour, à la voix, une espèce de ronde bretonne, qu'on appelle le dijulon.
La chapelle gothique, avec ses ombrages de frênes , servait de lônd au tableau ; les montagnes noires l'encadraient.
C'est quelque chose d'assez curieux à observer que nos danses ; aussitôt que le premier son de la bombarde a retenti, chaque danseur, sans quitter sa place, fait un léger signe des yeux à la jeune lille qu'il veut inviter ; elle vient lentement à lui ; et tous deux, se tenant par le polit doigt, vont se joindre à l'une des chaînes qui commencent à se mouvoir dans l'aire ; ces chaînes s'allongent insensiblement, se déploient aux sons du biniou, de la bombarde et du tambourin, se croisent, s'enlacent, se replient comme des serpens , se fuient, reviennent, se fuient encore, se déroulent, et s'élancent avec une volubilité et une prestesse pleine de mesure et de cadence ; les ineneui's sont en général de beaux jeunes gens aux cheveux blonds Ilot tans ; clyicun a son tour; ils se remplacent successivement et par rang d'ordre ; c'est là que les merveilleux déploient toute leur adresse ; ils se donnent des grâces, lèvent la
tête, l'inclinent, la relèvent fièrement, passent de droite à gauche, de gauche à droite, fontmille tours, mille détours, mille pirouettes, mille changemens de main, mille évolutions de tout genre, qui, en vérité, ne manquent pas d'un certain agrément.
Après la gavotte vient le bal-ker-né , où chaque danseur , les bras passés dans les bras de sa danseuse, s'enlève de terre avec elle en s'élançant trois fois en arriére et trois fois en avant ; d'intervalle en intervalle, il est précédé du jahaduo, espèce de passe-pieds qui charmait singulièrement madame de Sévigné \ je suivais depuis plusieurs heures avec un vif plaisir tous les mouvemens de ces danses, quand mon vieil hôte, me frappant sur l'épaule , m'avertit qu'il était temps d'aller collationner.
La ferme n'était pas désemplie : on y buvait, riait, mangeait, chantait toujours ; des piles de fines crêpes h dentelles, élevées en pyramides sur une nappe de toile blanche, des jattes pleines de crème, et entre elles, dans une assiette ornée de fleurs peintes, une moche de beurre frais ouvragée, jaune comme de l'or, nous attendaient ; il me fallut encore me mettre à table, et prendre bravement mon parti.
Mais je n'avais pas oublié que mon hôte m'avait promis de me dire une nouvelle chanson à mon retour dans les montagnes, et je lui en fis l'observation.
— Grand-père, lui dis-je, en lui portant une santé d'un picJier de cidre, où il avait trempé le bout de ses lèvres pour me faire honneur, vous m'avez appris , l'autre jour, une ballade qui me fait pleurer toutes les fois que je la chante ; chantez-moi donc aujourd'hui quelque chose de moins grave, vous me l'aviez promis ; voyons, un 2;07^7^ , par exemple, un zonn de pâtre, puisque c'est aujourd'hui leurye^e.
— Mais je ne sais plus rien , mon tils ; je n'ai plus de voix , je suis si vieux ! Et puis , il y a ici tant de jeunes gens qui chantent si bien : tenez, mon petit lannik en sait mille; je cours le chercher...
— Non, non, lannik danse, laissez-le danser; vous connaissez le proverbe : « N'enlevez point le coq à la poule ^ et moi j'ajouterai : ni le danseur à sa danseuse. »
Ma comparaison fit rire le bon homme , qui ne se fit pas prier plus long-temps, et chanta.
Je savais déjà sa chanson : il y a quatorze ans que je l'entendis, pour la première fois, de la bouche d'une petite paysanne de mon âge, avec
laquelle j'allais garder les vaches; j'avais alors huit ans, et ne parlais guère (l'autre langue que la sienne ; nous l'avons souvent chantée en partie , moi grimpe à la cime d'un arbre , elle assise sur un rocher de la colline opposée.
C'était d'abord un joyeux alikc d'appel qui retentissait trois fois, comme un prélude ; nos voix se répondaient^ s'appelaient de nouveau pourse répondre encore ; se prolongeaient, s'affaiblissaient, semblaient s'éloigner par degré, se mouraient, éclataient tout d'un coup ; enfin j'entonnais la chanson des patres , dont elle chantait seule la dernière strophe.
Plus d'une fois, dans les tristes murs du collège, elle m'est revenue à l'esprit, emmenant à sa suite mille désolantes images. Ah! j'aurais donné de grand cœur toutes les fausses (leurs de la rhétorique pour la plus petite simple verte des bruyères où je la chantai ! tous les chants d'Homère et de Virgile pour la chanson démon pays! Plus d'une fois sous ma plume elle s'est trouvée auprès des leurs; je l'ai même mise en français, mais l'écho des montagnes lui manque.
Chant des Pâtres.
LE JEUNB HOMME
En menant mes troupeaux, dimanche, à la campagne,
J'ouïs chanter JNaïk et reconnus sa voix ;
J'ouïs sa douce voix du haut de la montafpie.
Et ma chanson suivit sa chanson dans les bois : :
— « Le jour où je connus ma maîtresse adorée , C'était un jour de Pâqiie ; avec tous les enfans, Je la vis s'approcher de la table sacrée ; J'avais douze ans alors, comme elle aussi, douze ans ;
Elle brillait parmi, comme dans les bruyères Brille la rose blanche ou l'aubépine en fleur; Pour elle, j'oubliais l'office et les prières ; Plus je la regardais et plus l'aimait mon cœur.
Nous avons un pommier au courtil de ma mère, A ses pieds un gazon, un bosquet à l'entour ; Quand ma douce viendra visiter ma chaumière, A l'ombre du pommier nous causerons d'amour.
J'en veux cueillir les fruits les plus dorés pour elle. Quelques fleurs du courtil, et d'abord un souci ;
Un souci tout fané, car jamais de ma belle N'ai reçu le baiser d'amoureuse merci.