LA JEUNE FILLE
— Taisez-vous ! taisez-vous ! voyez-vous cette bande •
De pèlerins qui passe, et nous cherche des yeux?... Mais qu'un nouveau hasard nous rassemble à la lande, Yous aurez un baiser d'amour. ... peut-être deux !
— Il en eut trois ! s'écria mon vieil hôte; et de plus il a eu la jeune fille , la même qui lui a donné de beaux enfans, qui répètent la chanson de leur père ; n'est-ce pas Naïk ?
— (( Je n'en sais rien ! je n'en sais rien! » reprit vivement sa femme qui avait l'air fort affairée dans un coin de la maison , et rougissait à vue d'oeil. Le vieillard se tut ; nous partîmes tous d'un grand éclat de rire; à n'en pouvoir douter, il était l'auteur ou l'objet de la chanson; cependant il s'en défendit de toutes ses forces ; sa femme l'avait intimidé ; c'était assez d'avoir été sur le point de se trahir , il resta muet.
Dans un moment d'etfusion, le paysan breton laissera échapper son secret comme une jeune fille de quinze ans, en eût-il quatre-vingts ; mais la réflexion vient-elle l'arrêter subitement^ et le ramener à sa nature grave et discrète, il deviendra aussi réservé qu'il a été prompt à se livrer, surtout s'il est en public et s'il s'agit de lui.
Le vœu qui termine la petite pièce qu'on vient de lire a été aussi souvent émis et chanté par les Anacréons à manches à dentelles et à gants blancs , que par nos Pétrarques en bra^ou-braz ; il serait curieux de comparer la manière dont ils l'ont fait ; le défunt Almanach des Muses est plein d'exemples des premiers; il y a été roucoulé sur tous lestons; en voici pourtant un nouveau; non pas, en vérité, tiré de l'Almanach des Muses , mais du porte-feuille d'un poète fort inconnu et très-digne de l'être ; je demande pardon d'avance , et pour lui et pour l'irrévérencieuse légèreté de ses rimes , aux gens graves qui les liraient, si tant est qu'on les lise :
Si tu m'aimes d'amour tendre, Si tu m'aimes à ton tour, O ma sœur, je veux te prendre Dans mon joli lacs d'amour.
J'ai là-bas, dans ma patrie (l), J'ai là-bas une autre sœur.
(I) Probablement que le poète amoureux était de plus un poète exilé.
Frais ombrage de ma vie Ou j'aime abriter mon cœur.
Sous la tonnelle fleurie, Parmi mille doux pensers, A sa bouclie épanouie J'ai volé bien des baisers ;
J'ai vu son mari sourire
Et ses cnfans me bouder,
Ces petits jaloux î et dire :
— Maman, il faut le gronder ! —
Aussi me grondait leur mère, Je n'osais recommencer ; Mais tu seras moins sévère, West-ce pas.... pour un baiser?
J'aurais voulu pouvoir dire ces vers dans la chaumière de mon vieil hôte, quand mon tour vint de chanter; car la coutume veut que chacun dise sa chanson, mais le moyen de me faire entendre? nous ne savons que le breton.
Ainsi se passa l'après-dinée, en danses, repas et chansons; le soir^ quelques instances qu'ils me fissent pour me retenir à la ferme , je pris congé de ces bons et hospitaliers habitans , et je gagnai le presbvtère d'un jeune et spirituel recteur de mes amis, auquel je contai tout ce qu'on vient de lire, sans oublier les derniers vers, dont il ne fut pas trop scandalise. Tuiîodore de la Ville.marqijé.
Au manoir duPlessix-INizon, le 20 septembre.
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