EN ANGLETERRE
L'individualisme est la maladie du siècle, nos littérateurs et nos hommes d'état en sont vivement affectés, (^ette maladie, d'orii(ine anglaise, a deux caractères distincts et souvent réunis, régoïsme et l'intérêt, qui n'ont d'autre remède en Angleterre que l'orgueil luimême.
Parcourez les places publiques, les nionuinens , les temples , vous en verrez partout les insignes; ce sont de vastes cl gigantes(]ues pro-
portions qui attestent plus de prétention que d'art, plus d'emphase que de goût, plus d'ambition que de caractère; des portiques tous d'ordre ionique ou dorique, des façades nues, des musées vides, des colonnes immenses sans bronzes et sans sculptures , des statues immobiles de ministres .ou de rois , dignes représentans de la nation qui semble vouloir envahir le monde, comme les deux bras de la Tamise, à son embouchure, semblent vouloir envahir l'Océan.
Parmi les héros de la propagande industrielle , vous y verrez aussi, au Colysée, ce nouvel amphithéâtre des grandes perspectives, Wellington et Napoléon gravés sur le même médaillon , Wellington le premier. Si vous reprochez à l'anglais la nudité et l'orgueil de sa civilisation en fait d'art , il vous répondra que chaque peuple doit conserver son caractère, et que le peuple anglais est siii generis avant tout , comme si l'on ne pouvait pas répondre à l'anglais que , sans altérer le caractère , la mission de l'art est de l'ennoblir, et que , sans nuire à l'originalité , l'art doit en rendre la manifestation plus complète. Considérez Westminster catholique, et dites si l'imagination n'y brille pas par la richesse et la variété des ornemens , sans détruire le caractère. i
Si vous entrez dans le temple , vous n'y rencontrerez point lëfe images de Dieu ni des saints , mais les tombeaux des grands hommes et des rois et les drapeaux conquis suspendus sur leurs tètes ; dans une travée séparant la nef vous verrez Newton , le révélateur d'une des pensées de Dieu , barrant le sanctuaire et masquant la vue du tombeau du Rédempteur , du symbole de toutes les unités. Au sein de ce temple , où la croyance est murée dans le chœur, où le prêtre est à la place de l'autel , le peuple sans culte et sans tabernacle , où chaque banc est enregistré suivant le rang ou la fortune , où le souvenir des gloires et souvent des haines nationales vient disputer à la prière le triste privilège d'une communauté qui devrait être le sentiment de la fraternité chrétienne et l'oubli des misères , dans ce désordre de la morale et du goût, ne reconnaît-on pas un des caractères de cet individualisme qui, soit national, soit religieux, semble accuser le pouvoir et démentir la crovance ? !
Parmi les communions dissidentes qui ont déchiré le sein de l'église réformée, il en est une que nous avions ignorée jusqu'ici, digne de Tabbé Chatel pour la simplicité du culte et la liberté de conscience.
On connaissait déjà celle des quakers, qui condamne les femmes à ne porter que des chapeaux de la même forme, et les hommes des liahits sans boutons. Celle-là va plus loin et se priverait même des objets de première nécessité , tant son abnégation dépasserait les limites de la loi la plus débonnaire. Cette communion errante ne s'est pourtant point instituée pour l'exemple de la prière ou de la mortification; c'est l'individualisme à l'état de torpeur, dédaignant l'opinion publiqu:? et jouissant du respect de la loi. Si vous vous rendez à Ascot , à Epso:i, à Birmingham, vous verrez sur la route, à certaines distances, ceux ou trois gipsjs, séchant au soleil comme des foulards mal blanchis, insultant de leur insouciance et de leur nudité l'équipage élégant qui vole aux courses. Ils se dispenseraient même de manger s'ils n'étaient obligés de vivre, et pour cela de travailler, et de participer quelquefois à la manière de Saint-Simon; c'est là seulement où la loi les atteint. Comment se fait-il que le droit individuel soit si extensif , et qu'il n'y ait point de volonté générale , de volonté sociale qui puisse empêcher un pareil vagabondage? On connaissait les brigands de la Galabre, les troubadours pèlerins de l'Espagne , mais on ne connaissait point un pareil subterfuge religieux.
Le moi est tout en Angleterre^ tout se rapporte au moi , contre lequel le système du témoignage universel ne prévaudrait point. L'individualisme, cette maladie du moi, cet anévrisme du cœur, est le fond de la croyance et la base de toutes les certitudes, qui est de croire à son moi comme à la première des choses. Ce principe évidemment excentrique, ce système de convictions compactes. et d'opinions isolées, qui fait que la volonté générale n'est presque toujours que la volonté d'une certaine majorité, de telle sorte que les volontés individuelles ou les petites majorités sont toujours prêtes à rompre avec elle, est destructif de tout ordre social.
C'est le principe individuel qui a créé l'aristocratie en Ani^leterre , qui ressemble à autant d'unités convergeant vers un centre qu'on appelle la royauté. C'est le principe intiividuel (jui a créé le corps des marchands qui courent à la fortune. L'égoïsme et l'intérêt sont les deux pivots sur lesquels roulent les destinées de l'Angleterre; ce sont ces deux principes, à la fois concentrés et envahissims, dont l'esprit national n'est que l'accord rigoureux. Si jamais l'un des deux vient à manquer, si l'égoïsme des uns veut s'agrandir dans un cercle contraire
à l'égoisme des autres, l'Angleterre, attaquée au cœur, recevrait un coup dont elle ne se relèverait pas, parce que le véritable esprit d'association lui manque, l'affection morale et l'unité. Ce n'est pas i'égalité morale ou politique, la civilisation européenne, que l'Angleterre a cherchées, c'est la liberté seulement. Pourvu qu'on ait pu se retrancher dans son moi, se dire libre de faire ou de ne pas faire , de n'être répréhensible que par une loi, sans s'occuper de savoir si cette loi réglait tous les intérêts, toutes les aptitudes ; si elle serait assez générale et assez complète; si elle était écrite sur les véritables bases de l'égalité : on s'est contenté de savoir si elle atteindrait à peu près tout le monde , sans savoir si tout le monde pouvait l'atteindre. Tant que les deux classes^ restant distinctes , se sont entendues , l'une pour le maintien de ses privilèges, en aristocratisant sa fortune et certaines capacités, et faisant affluer, par sa diplomatie, les trésors de la fortune dont l'autre s'enivrait sans n'en être redevable qu'à son travail, ces deux puissances, élevées à leur point culminant, se sont mesurées, et se sont demandé la même part d'égoisme dans la fortune publique. Alors, de la liberté on en est venu h l'égalité, ce qui est bien différent chez nous, quoique l'une ne puisse aller sans l'autre. Mais ce principe individuel, cet excès du moi , fait qu'on a horreur, en Angleterre, de l'égalité, car l'égalité bien entendue est un sacrifice. Le lord se renferme dans sa voiture, et, ce qui vaut mieux, dans ses privilèges, le marchand dans son comptoir, le banquier dans ses lettres de change , l'ouvrier derrière son métier. Aussi celui qui n'a rien à mépriser méprise-t-il d'autant l'Européen, ou se fait-il gipsjs^ en dépit de tout, car il peut encore braver le genre humain sous ce déguisement.
Dans l'ébranlement électoral qui vient de secouer l'Angleterre , et qui peut servir de leçon à nos hommes d'état, sur les conséquences du principe électif quand il n'est pas compris, ne voit-on pas, au fond, de l'esprit de parti, l'individualisme qui agite ses coteries, et qui pousse des convictions brutes jusqu'à des collisions à main armée; ne reconnaît-on pas là le droit de la force à l'appui du principe individuel , principe dissolvant, qui, en passant dans la politique, nous apparut un beau jour sous le nom de la réforme, et qui a été si bien continué sous celui de la philosophie, en France, sous les auspices de Voltaire ? Baron Du Chastenet.