PAR LE COMTE A. DE PASTORET
L'autre jour, en feuilletant quelques-uns de ces albums qui dorment ordinairement sur une table dans un coin de salon , j'aperçus sous un monceau de reliures rouges, bleues, vertes^ un humble recueil modestement revêtu de gris.
'J'adore le gris: — premièrement , parce que c'est le svmbole de cette douce mélancolie qui ne repousse plus l'espoir; de cette douleur à moitié consolée, moins triste que le deuil , plus poétique que la joie; — en second lieu, parce que c'est la couleur de ceux qui ne cherchent pas à attirer les regards. Jamais un charlatan ne s'est habillé de gris. o 'Je m'emparai donc de cet estimable recueil , je le trouvai intitulé : Souvenirs de Néris.
'■- Peu de personnes , j'en suis sûr, ont entendu parler des Souvenirs de Néris. C'était pour moi une véritable découverte, et l'on sait ce que c'est que le plaisir d'une découverte. Telle est la bizarrerie de notre humeur , que nous ne jouissons jamais tant d'un objet que quand on n'a pas battu devant nous le grand chemin de l'admiration. C'est ainsi que vinrent s'offrir à mes regards vingt ou trente lithographies, frais paysages tout remplis d'air et de soleil. Je me demandais pourquoi ils n'étaient signés d'aucun nom d'artiste, lorsque, dans \esJouillis des premiers plans , je distinguai , caché comme la violette sous l'herbe, un petit chiffre couronné. Il fallut m'aider de la perspk-acité de quelques amis pour y deviner le nom d'une fort aimable et fort noble dame, la comtesse d'Os
Les femmes maintenant sont ajiistes.,co\x\n\c au dernier siècle elles étu'ienl philosophes , comme au temps des croisades ou de Charlemagne elles étaient ^^î^e/Yve/"^. Si nous ne les voyons plus parcourir les forets la lance au poing , ainsi que Bradamante, à qui n'est-il pas ar^ rivé, au mois d'août ou de septembre, d'en rencontrer quelqu'une, au détour du bois, assise sur un léger pliant, le crayon à la main , dessinant et rêvant tout à la fois ; tandis que le parasol qui la protège contre les ardeurs du soleil projette sur sa figure une onibie délicieuse, et qu'à ses pieds une mère, une amie ou un aimable cousin lui lit les poésies de Lamartine ? Elles ne craignent plus ni \c vont , ni l'orage >
ni les sentiers glissans. L'amour de Fart leur fait tout braver. Leur ingénieuse intrépidité se plaît à surmonter les difficultés de tout genre. On raconte que, dans une de ces excursions artistiques, la duchesse d'I , éprise tout-à-coup d'un site enchanteur^ mais ne trouvant autour d'elle aucun point d'appui pour ses crayons, fît venir son chasseur, et que le vaste dos de l'Hercule galonné lui servit de pupitre , à la orpande satisfaction de tous les assistans.
On ne dit pas que madame d'Os ait employé le même procédé.
Toutefois ses croquis attestent une main assurée autant que gracieuse. Nous leur reprocherons, pour faire la part de la critique, de nous retracer une nature trop monotone, trop de pauvres chaumières et d'humbles clochers de village , pas assez de ces nobles débris d'un autre âge auxquels se rattache un intérêt historique. Peut-être est-ce la faute de Néris et de ses environs. Néris n'est qu'un mauvais petit bourg du Bourbonnais, connu seulement jusqu'à ce jour par ses eaux minérales. Chaque année quelques personnes malades ou souffrantes vont essayer la vertu de ses eaux , ne demandant de plus au modeste village que le tranquille bienfait d'une vie régulière. On se baigne le matin , on déjeûne , on lit les journaux ; on dîne , on se promène, on se couche, et la journée finit comme elle a commencé, sans que rien en soit venu rompre la monotonie. Cette existence n'offre pas beaucoup de prise à l'imagination, et l'on est tenté de s'inquiéter pour M. de Pastoret, qui a du y chercher matière au texte des Soui'enirs. ]\Iais M. de Pastoret a fait comme Simonide : il a appelé à son secours les dieux et les demi-dieux, l'histoire romaine et le nioyen-àge, les Césars et les barons de Bourbon ; il a joint à son écrit moult belles choses puisées dans de gros livres anciens qui sont en belles formes , et il en est résulté quelques pages fort attachantes.
Le comte Amédée de Pastoret n'en est pas à son coup d'essai. Il nous a déjà donné le Duc de Guise ^ Raoul de Pellevé , Erard du Chdteletyetj si j'ai bonne mémoire, quelques jolis chapitres du vieujc Paris. Ce qui caractérise sa manière, c'est l'érudition jointe à la science du monde. L'érudition n'a plus rien d'aride quand elle est présentée avec ce tact exquis qui dénote l'homme de bonne compagnie; et quant à la science du monde, cette science du bien et du mal, qui trop souvent désenchante et llétrit, ne craignez pas qu'elle arrive à ce résultat fatal , lorsqu'au cœur de l'homme se trouve cette source
rafraîchissante qui rempèche de se dessécher ; le sentiment rehgieux. Que l'analyse purement philosophique des passions conduise au mépris de l'humanité et par suite à l'égoismc le plus absolu , nous le concevons; mais celle qui prend pour ilambeau la pensée chrétienne ne peut mener qu'à une commisération pleine d'indulgence :
« Nous concevons tous, dit M. de Pastoret, qu'on soigne les ma- » lades, encore qu'on jouisse d'une santé sans inquiétudes; ne peut-on » pas aussi concevoir, excuser, soigner les maladies de l'ame? )>
Quand la charité se montre ainsi quelque part, les deux vertus ses sœurs ne peuvent être bien loin :
<( Espérer , c'est le meilleur emploi de notre force et de notre
)) faiblesse réunies. )>
« La souffrance, c'est notre condition présente; mais la foi ,
» c'est notre droit sur l'avenir. »
Et plus loin :
« L'âge des fêtes, l'àgc des grandeurs, l'âge des nobles entreprises » est passé. Il faut vivre de la vie positive , rendre sa pensée commune » comme on rend les habits uniformes , compter ce que rapporte un )) arpent de terre . louer le château de ses aïeux de peur qu'ils ne s'in- » dignent de l'obscurité patiente de leurs successeurs. On dit que la so- » ciété est en travail , qu'elle se transforme, qu'elle s'améliore ; hélas ! » non; mais elle vieillit, elle s'affaiblit, et, comme elle vaut moins, elle » est plus orgueilleuse. Le raisonnement a été donné à Thomme pour )) luiconseiller ses sottises et l'esprit j^our les justifier. N'aimeriez-vous » pas mieux ce sentiment qui prend l'abnégation de soi pour base, le » bonheur des autres pour but, l'estime de ce qu'on aime pour récom- » pense? Sentiment si admirable, qu'il révèle sa céleste origine, et » que tout en l'éprouvant on s'aperçoit , non sans quelque joie, qu'il » n'a presque rien de la terre. Ce sentiment-là, vous pouvez le iHMjir » et le louer, axv il est de tous les âges et de toutes les situations. Isolé, » il est de l'amour; apprécié, il est de Thonneur; et quand il i mérité » sa récompense, il devient de la foi. »
Nous n'avons pas résisté au désir (ie citer tout au long ces excellentes pensées. La presse doit faire comme les bons rois, ne pas attendre que le mérite vienne les chercher, mais aller à sa rencontre et le découvrir quand il se cache.
illémoiresi, Souvenirs, Œuvres et Portraits^